La relâche du petit théâtre

Dans LE CARROSSE D'OR, comme dans LE PETIT THÉÂTRE DE JEAN RENOIR, ce dernier nous (dé)montrait qu’il y a toujours eu deux théâtres : le petit et le grand. Ces temps derniers, les deux étaient en berne. Et si l’on en profitait un peu ?

Ce texte n’est déjà quasiment plus de saison. Il reste tout juste une semaine avant que, de façon plus ou moins irrémédiable, le petit théâtre social reprenne son train-train. Nous allons tous sortir. Et nous en serons heureux. Pourtant, certains d’entre nous, le plus grand nombre j’espère, et sans doute tout un chacun pourvu que l’on cesse une seconde de se mentir à soi-même, ont ressenti comme un soulagement, comme un affranchissement soudain et irrésistible, quand notre président annonça d’une voix digne et mesurée, affutée par les lourdes responsabilités que nous lui avons confiées, que nous avions désormais, et pour un temps encore indéfini, le devoir de rester chez nous. C’était le vendredi 13 mars dernier. Il y a déjà presque deux mois. Un vendredi 13 : ces dates-là ne s’improvisent pas.

C’est que le bain social, cela ne peut faire de doute, nous contraint tous à la représentation. Pire : à de nombreuses, parfois innombrables représentations différentes. Au travail comme en famille, nous prenons plus ou moins de plaisir à parader, parler, aimer, haïr, gesticuler, sourire, échanger, diriger ou subir… quelle que soit notre propension particulière à la vie sociale, nous y jouons toujours un rôle. À celui qui rétorquera : « non, moi, je me contente d’être moi-même », il suffira de préciser : dans ce cas, c’est que vous êtes un très bon acteur, et que vous jouez à la perfection votre propre rôle, ou plutôt : le rôle de l’idée que vous avez de vous-même.

Barbara Cassin, philosophe et helléniste, explique (pour autant que l’auteur de ces lignes ait bien compris sa pensée) que chez Platon, le sème « idée » est porté par le même mot que le sème « image ». Idée-image, image-Idée : l’image de soi n’existe jamais que dans l’esprit du sujet, en tant qu’elle est une « idée de soi-même ». Idée-image de nous-mêmes : voilà de quoi nous sommes chaque jour, inlassablement, éternellement, nous-mêmes l’étendard. Nous ne sommes finalement, dans chaque circonstance de notre vie sociale, que l’allégorie de nous-mêmes. Sans possibilité d’y échapper, sauf aux rares moments où nous sommes absolument seuls : d’où le réconfort spirituel que ressentent tous ceux qui font quotidiennement un trajet de voiture, et continuent à résister aux sollicitations, et autres injonctions plus ou moins culpabilisantes, de covoiturer.

Le lecteur a compris où l’on veut en venir : ce moment de confinement est à n’en pas douter une occasion encore inouïe d’échapper dans sa vie adulte à cette tyrannie du spectacle social. Évidemment, c’est en même temps courir le risque, en lieu et place d’un trop-plein permanent (saturation dont tout un chacun a fait l’expérience dans sa vie), de se retrouver face à l’abîme. Précisément, c’est pour cela que c’est aussi une chance. Ne le niez pas. Vous êtes probablement en train de le vivre. Même si vous êtes surchargé(e) de télétravail, nanti de trois enfants qui du matin au soir peinent à faire le leur, et d’un mari qui ne cuisine pas, ou cuisine trop bien : dans tous les cas, vous avez fait cette expérience unique de ne (presque) plus rien devoir au grand cirque social.

Il ne s’agit pas de prendre ici la place des gourous, coachs, et autres magazines dédiés au « développement personnel ». Au contraire : il s’agirait plutôt de saisir la chance qui nous est offerte d’en prendre le contre-pied. Expérience métaphysique. Rien de moins. Nous mourrons tous un jour. Notre existence, quelle qu’en soit la durée, est éphémère. La mort, d’ailleurs, ne cesse de se rappeler à nous ces temps-ci. Or le théâtre, le petit théâtre social, fait relâche. Nous n’y sommes plus le moins du monde obligés. Si nous sommes en conférence avec nos collègues, notre hiérarchie, tant de fois par jour, il nous reste toujours une bonne part de liberté. Certes il se trouvera un moment ou un autre, qu’il s’agisse d’audio, ou de vidéoconférence, où nous devrons être parfaitement maîtres de notre « image », mais c’est dans les limites d’un cadre (celui de la webcam, celui de la portée du micro, celui enfin de la durée de ladite conférence), et surtout : cette « image » de nous-mêmes, que pour une fois les autres ne sont pas seuls à percevoir véritablement de l’extérieur, cette image nous est parfaitement visible, objectivable, concrètement sensible. Donc nous pouvons la mettre à distance, et véritablement, pour une fois, la maîtriser (en être maîtres), plutôt que de la subir. Car nous conservons également, à tout moment, le pouvoir de l’interrompre – « pardon, la liaison a été coupée », « j’ai rencontré des problèmes de réseau », « mon fils est malade », etc., etc. – : vrais ou faux, tous les prétextes seront bons (légitimés par la situation).

 

Il est temps, occasion peut-être unique dans notre existence, de se demander : quel est le sens de ma vie ? En dehors des étiquettes, professions, hobbies, amitiés, organisation de soirées, joies, peines, émois de toutes sortes, loin surtout de tout jugement sur nous-mêmes, quel sens souhaitons-nous donner à notre existence ? Qu’est-ce qui fait vraiment le sel, l’essence de notre vie ? Où est la vraie joie ?

 

Au-delà, et puisque cette chronique est consacrée aux images, quelle que soit leur forme ou leur substance : la plus grande partie de notre existence sociale, et de notre existence tout court, est-elle faite de spectacle (pour reprendre le mot de Guy Debord) ou de vraie joie ? Le bain social, ici ou là, nous permet-il d’exister, ou nous occupe-t-il la plupart du temps à tâcher de renvoyer une image fidèle de nous-mêmes ?  Et plus concrètement : sommes-nous le plus souvent en train de communiquer avec l’autre, ou de tenir un discours tout fait, en manière de double soliloque ? De collaborer dans un travail commun, ou de faire illusion ? De partager une idée ou une émotion avec un ami, ou de tenir notre rôle (celui de confident, de meilleur ami, d’infirmier, de boute-en-train, de rabat-joie, bref celui de suivante de théâtre) ? Sommes-nous au cœur de notre désir, ou ne serions-nous pas, plus tristement, le meilleur représentant de notre propre image de marque ?

Et si l’on congédiait un peu la sacro-sainte tyrannie de l’image de soi ?

 

ADDENDUM - Le blues du déconfinement

Les lignes qui précèdent ont été écrites le vendredi 8 mai, en période de confinement. Aujourd’hui 11 mai, le train s’est déjà remis en route. Il n’est que trop certain que nous devrons comme les autres monter à son bord. C’est pourquoi nous ressentons ce matin une espèce de spleen encore inouï. Fatigue colossale. D’avance, le grand cirque nous terrasse. Mais nous l’affronterons avec d’autant plus de vaillance que nous garderons souvenir de ce moment unique, précieux peut-être. Souvenir gratuit, intime, qui comme l’écrivait Montaigne, nous permettra de lutter pied à pied contre toutes les injonctions qui nous seront faites de paraître, parce que cette (longue) période de retrait nous aura permis de retrouver notre assiette.

 

Jean-Charles Villata - mai 2020

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