« Cinéma au présent » 1 - Faut qu’ça danse ! (UNCUT GEMS)

Suite de la publication fractionnée d’un ensemble refusé par la dernière revue de cinéma susceptible de l'imprimer. Volet 4 : Josh et Bennie Safdie, maîtres de la mise en monde-scène, semblent bien réconcilier le cinéma moderne avec celui de Vincente Minnelli. Pourtant UNCUT GEMS, ce film modeste et génial, n’a pas obtenu le « Droit de Cité » en 2020. Et c’est un bien mauvais augure.

Adam Sandler (Howard) lancé téléphone à l’oreille dans les rues de Manhattan, au-devant de la caméra des frères Safdie © Josh et Bennie Safdie - A24 - Elara Pictures - IAC Films - Scott Rudin Productions - Sikelia Productions Adam Sandler (Howard) lancé téléphone à l’oreille dans les rues de Manhattan, au-devant de la caméra des frères Safdie © Josh et Bennie Safdie - A24 - Elara Pictures - IAC Films - Scott Rudin Productions - Sikelia Productions

Uncut gems, un film Netflix de Josh et Bennie Safdie. Merveille et cinéma. Il y a là comme un secret qu’aucun autre art ne semble pouvoir mettre à jour. La continuité de l’espace et du temps en témoigne. L’image infographique, numérique et microscopique qui ouvre et ferme le film est pour une fois la preuve que les cinéastes savent ce qu’ils font, ou ce qu’ils poursuivent. Howard Ratner (Adam Sandler, acteur aux potentialités incroyables) n’a pas de cancer – il l’apprend incidemment, au milieu de son chemin de croix – mais un autre mal le ronge. Ce pourrait être l’amour : l’amour du risque, du jeu, de la gagne, du sport, du corps athlétique de son idole – basketteur vedette des Boston Celtics, Kevin Garnett – mais aussi l’amour de l’amour. Howard ne peut quitter ni sa femme, ni sa maîtresse. Il tente pourtant les deux, à tour de rôle. Ce qui émeut d’emblée, chez les Safdie – regard d’une rare intensité – c’est le battement même de la vie – de la vie humaine, et rien qu’humaine – cinéastes urbains, et rien qu’urbains. Par quel miracle un basketteur de la NBA devient-il personnage ? Astruc, jadis, rêvait d’inventer une caméra-stylo. Cela parut vite une idée impossible à mettre en pratique, théorie idéale, mais contraire à la nature même du cinéma, art double, scindé, impur : comme on sait, le cinéma marche sur deux jambes, la réalité d’une part, l’illusion de l’autre. On peut dire aussi : l’enregistrement et le montage, le témoignage et le trucage, ou encore, le monde et la scène. Mieux que personne, les Safdie savent relier la légèreté d’une caméra funambule, à la précision maniaque d’une mise en scène du monde, ou plutôt : d’une mise en monde-scène.

Les frères Safdie aiment passionnément la réalité, parce qu’ils la savent insaisissable. Ils aiment passionnément l’imagination, parce qu’ils sont humains. Chacun de leurs plans se tient miraculeusement en équilibre entre ces deux objets de désir. Ils sont deux : ce n’est donc pas une surprise si leurs films marchent sur deux jambes (ou peut-être quatre, allez savoir, certains travellings portés vont si vite qu’ils pourraient bien être filmés à dos de cheval). Mais de cette dualité découle peut-être l’impression, que nous donnent chacun de leurs films, de revenir à l’origine, là où tout a commencé. Chacun de leurs films semble être le premier. Leur polar est plus intense que le premier film de James Gray (Little Odessa), ou même de Gus Van Sant (Drugstore Cowboy). Pourquoi ? Parce que le style des Safdie, comme n’importe quel style, adopte bien des manières et des tics, mais il n’est pas pour autant maniériste : à aucun moment de la continuité du film, on n’est censé ignorer The Dark passage (Daves), High Sierra (Walsh), They live by night (Ray), You only live once (Lang), ni même pourquoi pas After hours (Scorsese), Carlito’s way (DePalma) ou El Camino (Gilligan), mais à aucun moment non plus cela n’empêche leur caméra d’enregistrer le mouvement même de la vie, pour y coller sans cesse, à coups de recadrages, de panoramiques plus ou moins improvisés, et pourtant virtuoses, en longue focale attentive et inquiète. Pourtant il n’est pas une seconde question, il ne nous vient pas une seconde à l’esprit de penser à la virtuosité du chef op’, encore moins à celle des deux metteurs en scène. C’est là que l’hommage rendu à ces deux grands cinéastes par maître Martin Scorsese (coproducteur exécutif du film) est à la fois justifié, et un peu cocasse. Nulle esbrouffe, nulle distance intellectuelle, nul mouvement ou cadrage gratuit chez les Safdie : on est loin, très loin du show permanent, gonflé aux stéroïdes, clip interminable, rutilant et poseur, que sont devenus les films du cinéphile hédoniste (et boulimique) de Little Italy. Les Safdie ne s’intéressent qu’à une chose : la marche, la tchatche, la lutte pour la vie.

Ce n’est pas tout à fait un film sur le basket : d’ailleurs, les deux cinéastes recyclent des images de télévision, et ne filment jamais eux-mêmes un match, une action, un mouvement sportif. Le basket est une métaphore très simple sur le mode : la vie est un match de basket. C’est quitte ou double. Et de toute façon, seuls comptent le jeu, le plaisir, les minutes où le temps semble arrêter sa course, et la course elle-même s’arrêter. À moins que l’enjeu ne soit de courir toujours, pour rester en vie, rester vivant – plus qu’un film de basket, ce serait plutôt du running. Au reste, la vie est un match de basket, mais elle est surtout un chemin de croix – les films des Safdie ont d’ailleurs quelque chose de christique, du parcours christique, et voilà peut-être pourquoi, nostalgie mise à part, Scorsese les aime tant. Entre deux moments de lutte, deux moments de course contre la montre, et contre la mort, entre deux moments d’angoisse, entre deux souffrances, deux passages à tabac, ce qu’il y a de plus beau dans le film – et ils sont aussi fugaces que nombreux – ce sont les instants de répit, qui sont autant d’instants de grâce.

L'une des plus belles séquences du film : Howard, tout sanguinolent après un énième passage à tabac, se retrouve pour quelques minutes à l’abri de son arrière-boutique. Sa copine et vendeuse en chef le rejoint, émue, inquiète mais aussi efficace qu’alerte pour le soigner, absorber le sang de ses plaies. De nombreux moments s’arrachent ainsi à la course infernale et inhumaine de ce temps acharné à pourchasser les hommes. Très souvent, cela se déroule dans le petit bureau, au fond de l’échoppe. Encore une métaphore. Echoppe-refuge tout au fond d’un monde-scène qui est un immense enchâssement de décors, de trottoirs, de vitrines envahies, de comptoirs où s’affairent hommes et femmes, patrons et employés. Tout au fond du décor en mouvement perpétuel, après avoir franchi un carrefour, un trottoir, un seuil, un couloir, un sas, un autre couloir, porte après porte, là, tout au fond du champ-monde, tout au fond du décor new-yorkais, Howard retrouve le microcosme de sa boutique, où l’on semble recevoir des clients à toute heure du jour, presque de la nuit, où l’on vit au même rythme que l’asphalte new-yorkais. Alors un travelling inquiet accompagne notre homme à bout de course, jusqu’au refuge ultime, cagibi davantage que bureau, arrière-boutique depuis laquelle se lancent les plus beaux coups de dés. Mais le cagibi n’est pas une cachette. Howard passe son temps à se cacher, mais n’y parvient jamais : sa course ininterrompue est un jeu de cache-cache effréné qui recommence toujours. Heureusement, il y a des pauses. À la fin de la plus belle, Howard et sa copine sont cernés, bientôt rejoints par les malfrats, arrêtés un temps dans le sas anti-effraction de la boutique. Howard confie le produit de la vente aux enchères à sa copine, sommée de se remettre à courir, et même : à s’envoler par la fenêtre, bravant ouvertement de multiples dangers, repartie pour une nouvelle course contre la montre. Nouveau pari, nouveau coup de dés.

Que fuit Howard ? De quoi souhaite-t-il se cacher ? Il pourrait être excellent père, excellent amant, expert joaillier… mais c’est un joueur invétéré. Métaphore parfaite de l’existence. Film absolu. La danse, le jeu, la joie, le swing… quel que soit le nom sous lequel ça se désigne, le cinéma des Safdie est parmi les plus précieux qui soient, parce qu’il respire au rythme même de la vie (de la vie humaine). Comme disait Welles dans un petit film de Pasolini (c’était à propos de Fellini) : les frères Safdie ? « Ils dansent ». Noémie Lovsky avait elle aussi fait un petit film à la recherche d’une liberté perdue, une œuvre-essai qu’elle avait très joliment nommée : Faut qu’ça danse. Le cinéma moderne se trouve peut-être à ce point de rencontre entre l’injonction du monde et le libre-arbitre, entre les affects et l’émoi intime, entre les moments qui vont trop vite et ceux qui se trouvent hors du temps, les moments de bravoure et les moments de relâche, la course effrénée et les moments de pause. Le point commun entre Fellini, Pasolini, et les Safdie, ce serait sans doute cela : chez eux, que ça danse ou pas, la vraie joie se niche toujours dans les moments creux. Des moments qui échappent aux injonctions du programme (programme scénarique, mais aussi dramatique, social, professionnel, politique…). Mouvement idéal du cinéma des Safdie : marcher toujours plus profond, s’enfoncer toujours plus loin dans la profondeur du champ. Par ce mouvement même, dépasser la surface, la superficie. Cinéma de l’intériorité humaine. C’est ainsi que ces travellings qui font mine de s’enfoncer, au début et à la fin du film, à l’intérieur du corps du héros, pour mieux sonder son âme, sont une métaphore du film tout entier. Les Safdie appliquent l’axiome godardien : bien plus qu’un stylo, la caméra est un microscope. Génie du cinéma : s’en tenir aux apparences, pour mieux sonder l’intime.

Faut qu'ça danse ! © Josh et Bennie Safdie - A24 - Elara Pictures - IAC Films - Scott Rudin Productions - Sikelia Productions Faut qu'ça danse ! © Josh et Bennie Safdie - A24 - Elara Pictures - IAC Films - Scott Rudin Productions - Sikelia Productions

 

Jean-Charles Villata - novembre 2020

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