Vive la démocratie ! CITY HALL de Frederick Wiseman

CITY HALL : grand film dont l’ambition première serait de donner la preuve que la parole peut être puissante, que la parole humaine possède un pouvoir intrinsèque. Puissance de la parole, performative et démocratique… parole multiple et surtout : vivante ! Un baume pour le cœur : Wiseman et les bostoniens montrent la voie démocratique. Awesome !

Ce film puissant, magnifique et neuf, montre la voie. D’abord la voie démocratique. Sans aucun doute, tous les films de Wiseman ont une portée politique, immédiate et profonde. Mais celui-ci prend la politique à bras-le-corps, ou plutôt, l’embrasse du regard : d’un regard généreux, patient, attentif. Même chose pour l’écoute.

Une citoyenne de Boston dans le film CITY HALL © Frederick Wiseman - Ford Foundation - Just Films - ITVS - PBS - Puritan Films Une citoyenne de Boston dans le film CITY HALL © Frederick Wiseman - Ford Foundation - Just Films - ITVS - PBS - Puritan Films

Par ce triste temps de Coronavirus, où le moindre geste, embryon visible de velléité humaine, est devenu barrière, où le couvre-feu, quelle que soit sa nécessité sanitaire, ne peut qu’évoquer les heures les plus archaïques ou violentes de l’Histoire, où des mesures exceptionnelles sont prises pour restreindre, circonscrire, empêcher les libertés, individuelles ou collectives, publiques comme privées, par ce triste temps de vie sociale masquée, déguisée, honteuse et contrite, par ce temps bas et lourd qui n’en finit pas de peser comme un couvercle de cocotte-minute sur la vie de la cité, sur la vie démocratique, contraignant l’existence politique de tout un chacun, n’est-ce pas un réflexe veule et capricieux que de pleurer sur la fermeture des cinémas ou des salles de spectacle ?

Quand les libertés publiques sont attaquées directement par un virus meurtrier, la véritable urgence est-elle de défendre la Culture, ou bien de préserver d’abord la condition même de notre citoyenneté ? L’urgence est-elle de pleurnicher sur le sort de telle ou telle corporation, ou de se montrer simplement solidaires : tous solidaires de tous ? L’urgence, en tout cas, par temps d’épidémie, est de sauvegarder la vie, de se battre pour la sauvegarde de chaque vie humaine, et non pour les prérogatives de telle ou telle profession. Au-delà, si nous avons une tâche, une urgence, une valeur à défendre, ce n’est pas la culture, ni même l'art, qui se défend très bien tout seul : c’est la politique. La vie dans la cité.  La place et le rôle de chacun dans la cité sont mis à mal, directement remis en cause par le virus et ses conséquences, sociales et politiques.

Pourquoi ce préambule ? C’est que le film de Frederick Wiseman invite son spectateur, au long de ses quatre heures et demie, à assister à la vie démocratique telle qu’elle va. C’est que ce film est précisément une production artistique. C’est que l’artiste qui a dirigé, filmé, monté, façonné ce film, documenteur mondialement (re)connu, maintes fois célébré, nous donne ici une leçon, non pas seulement de modestie, mais de démocratie. Une leçon ? Non : mille leçons. Mille vérités de la démocratie se dégagent de ces moments enregistrés, montés, puis montrés.

Trois exemples.

1° Toute première séquence de réunion du film. Le maire parle, parle, parle. Il tient conseil – probablement une forme de conseil municipal restreint, avec seulement ses adjoints ou délégués principaux. Ses paroles semblent en contradiction totale avec son attitude. Wiseman obéit à cette mise en scène par le maire de Boston lui-même (Martin Joseph Walsh) de sa propre parole, autoritaire et verticale : le maire est donc filmé en plan rapproché, en plusieurs longs plans. Hormis au début et à la fin de la séquence, on ne voit quasiment que lui dans le cadre. Pourtant, ce que dit le maire désigne précisément le contraire d’une autorité toute puissante : pour le résumer très grossièrement, il évoque le besoin d’une meilleure coordination entre les différents responsables et services, afin d’apporter dans le quartier où a eu lieu un incident la réponse la plus appropriée, et surtout, la plus efficace. Évoquant un rôle de médiateur, qui visiblement n’est pas encore occupé, il dit la nécessité d’instaurer une convergence des actions, de façon concertée et collective, au sein d'un réseau d’acteurs et de collaborateurs dont il ne se considère lui-même qu’un maillon comme les autres.

Pourquoi cette parole est-elle politique ? Pourquoi est-elle démocratique ? Que nous enseigne cette séquence ? Quelle vérité désigne-t-elle ? Elle désigne tout d’abord l’ambiguïté même de la parole politique, lorsque celle-ci est portée par un élu, donc par une personne investie d’un pouvoir légitime. Elle désigne la nécessité que cette parole de pouvoir occupe la première place, occupe le rôle de directeur de séance, de metteur en scène de l’action politique, ou encore, pour employer une langue plus consensuelle, de « chef de projet ». Elle rappelle que cette parole, étant légitime, a toute autorité pour occuper l’espace et le temps démocratiques, qui ne sont autres que l’espace et le temps du plan, l’espace et le temps du film. Mais elle ne se contente pas de rappeler explicitement cette règle de départ du régime électoral : en effet, chemin faisant, la séquence n'accomplit pas moins de deux exploits. 1° Elle parvient à redonner toute sa légitimité à la parole d’un élu – légitimité que l’image et la pub s’emploient systématiquement à détruire depuis au moins cinquante ans. 2° Elle accorde foi, crédit, croyance à cette parole.

Mais cela encore ne suffit pas au démocrate têtu Frederick Wiseman : croire sur parole l’élu, lui accorder une confiance aveugle, c’est le propre du fonctionnement despotique, à l’opposé de celui du jeu démocratique (et dans le même temps, tiens donc ! du jeu documentaire). Si croyance il y a, c’est dans la possibilité non pas d’une parole, mais de plusieurs, non pas d’un énoncé programmatique, mais d’un dialogue. C’est précisément ce que dit le discours tout pragmatique du maire : pour être efficace, notre action doit être concertée. Nous sommes une équipe. Je n’ai pas la science infuse. Que celui qui a l’information la fasse passer aux autres. Vérité démocratique : paradoxe démocratique. Il faut qu’un seul dirige, pour que tous gouvernent. Il faut que s’exerce la vigilance de tous, pour que tous aient confiance. Il faut douter toujours, pour y croire un peu.

Enfin, il y a la place, toute la place ici, pour la caméra du documentariste, et pour le regard du spectateur. Nous avons notre place dans ce cadre, dans cette assemblée, dans cette parole, dans ce dialogue. Nous avons le droit de douter, d’exercer à notre tour notre vigilance. Nous avons le droit, aussi, de nous identifier, et pourquoi pas : d’y croire un peu. Surtout nous constaterons, au long des séquences suivantes, que la parole magistrale du maire de Boston est reprise, de proche en proche, est partagée d’une séquence à l’autre, par tel ou tel élu, par tel ou tel responsable, technicien, intervenant, dans tel ou tel conseil. Nous entendrons, nous verrons ce pouvoir performatif de la parole, nous le verrons prendre corps, s’incarner dans tel citoyen, dans tel autre, nous le verrons rebondir, et respirer sous nos yeux de la vie démocratique

 

2° Dans le dernier tiers du film, le cinéaste regarde travailler deux responsables du trafic automobile de Boston, assis devant leurs claviers, leurs consoles, leurs écrans innombrables. Ces écrans peuvent eux-mêmes afficher en temps réel les images d’une grande multiplicité de caméras de surveillance du trafic, disséminées sur les voies de circulation. Au fil de l’échange entre les deux techniciens, nous comprenons que leur rôle est de permettre au trafic d’être aussi fluide que possible, mais sur deux échelles temporelles : l’une immédiate et actuelle, l’autre de long terme. L’œil aguerri des deux hommes repère ce que nous n’avons pas l’acuité de voir : tel resserrement du trafic, tel carrefour dont il faut revoir le fonctionnement ou les différents sens de circulation, telle voiture stationnée de façon inappropriée.

De manière presque évidente, le spectateur comprend que le métier de ces deux agents municipaux n’est pas de surveiller le trafic et les déplacements de la population, mais d’assurer que ceux-ci se déroulent de façon fluide et pour le bien de tous. Les deux techniciens œuvrent pour la paix de la cité, pour la liberté de tous, et non pour assurer le pouvoir de quiconque. La meilleure preuve en est l’efficacité de leurs actions, qui semblent presque synchrones avec leur travail d’observation – si l’auteur osait, il courrait volontiers le risque d’être taxé de cuistre ou de fanatique, en qualifiant d’hawksienne cette efficacité dans le travail.  

 

3° Dans l’une des dernières séquences d’assemblée du film, une concertation est organisée dans un quartier pauvre de la ville, afin de discuter des modalités de l’implantation d’un grand magasin de vente de produits vietnamiens. Mais on avouera qu’on n’est pas bien sûr d’avoir compris l’activité exacte que projette cette entreprise. Pourtant, l’essentiel n’est pas là : la question, les questions, la raison même de l’organisation de la réunion de quartier, est de permettre non pas seulement d’informer la population, mais de donner la parole à tout citoyen de la ville, et l'occasion d’interroger le bien fondé des actions envisagées, les intentions de leurs auteurs, de discuter enfin des différentes actions, de modération, de conseil, voire de censeur, que doit jouer la municipalité dans ce projet d’initiative privée.

Ce qu’il y a de formidable, c’est que le spectateur arrive in medias res, mais que, sans comprendre totalement la nature de l’activité commerciale envisagée, il saisit tout de suite, d’une façon de nouveau évidente, ce qui se joue ici d’un véritable débat démocratique. Le quartier est pauvre, miné par une circulation de drogue à la fois licite, et illicite. Par ailleurs c’est un quartier d’immigration où cohabitent de nombreuses communautés différentes. Plusieurs citoyens parlent en leur propre nom, font part très simplement de leurs doutes, de leurs attentes, de leurs craintes. À différents moments, la parole des intervenants magistraux, de la mairie ou de l’entreprise, est directement prise en défaut, placée face à du bon sens, à l’exemple concret d’agissements humains impossibles à contrôler. La parole achoppe. Une véritable tension s’instaure, mais qui n’a rien de conflictuelle. C’est la tension même du débat démocratique, et de la difficile, parfois impossible conciliation des intérêts divergents.

Ce qui frappe avant tout, c’est la force, le pragmatisme et encore une fois l’efficacité de la parole, des paroles : paroles que le contrat social nous demande de présupposer honnêtes (sincères), mais qui achoppent sur le réel, sur l’incertitude de l’avenir et de la réalité sociale, de sorte qu’elles ne parviennent pas tout à fait à être véritablement performatives, mais qu’elles gardent sans cesse un rapport très direct, terre à terre, avec les actes, avec l’action humaine. Même celui que sa parole plus autoritaire que les autres désigne comme le dirigeant de l’entreprise, doit se plier au jeu démocratique, qui ici n’est autre que le jeu du réel (non pas le réel, mais sa conscience aiguë) : « je ne peux pas vous promettre les retombées positives pour le quartier », dit-il en substance, s’obligeant à une honnêteté première. Mais dans le même temps il s’engage à poursuivre le débat, à continuer à dialoguer avec tous ceux qui en exprimeront le désir, par le relais des services dédiés de la municipalité.

On connaît le goût d’un certain gouvernement, et d’un certain président français, pour les grands débats, pour les consultations et autres assemblées citoyennes : on sait combien ce genre de débat peut être une pure parade, un spectacle entièrement coupé de l’action réelle des élus qui l’organisent. Quelle est la différence ici ? Encore une fois, c’est une question de prise sur le réel, de pouvoir de la parole, et d’efficacité. Dans la séquence évoquée, le débat est concret, et concerne un projet très précis, clairement défini dans le temps et dans l’espace. Il ne s’agit pas de débat d’idées, ou d’un vaste projet de loi. Il ne s’agit pas d’un débat technique excluant de facto les citoyens insuffisamment préparés ou instruits. Il s’agit de la vie même de la cité, d’actions, de projets et d’exigences qui se répondent point par point, d'une parole exigeante et forte, d'une parole qui a autant d'obligation envers elle-même qu'envers autrui. Une telle séquence nous donnerait presque le sentiment que l'idéal classique de l'honnête homme préfigurait tout simplement le citoyen d'aujourd'hui. 

Quelle leçon démocratique découle de cette séquence ? « We, I, this community » : leçon collective, d’une collectivité qui fonctionne, au présent. Nul ne peut prédire si telle ou telle action sera finalement bénéfique à l’ensemble de la communauté (du quartier, de la ville), mais une nouvelle évidence nous émeut ici : tous les citoyens filmés, intervenants de l’entreprise, de la mairie, du quartier, appartiennent à la même communauté, quelle que soit leur origine, quel que soit le lieu d'où ils parlent.

(Après lecture d'un entretien avec le cinéaste, l'auteur apprend que l'entreprise, dont le projet est discuté dans cette séquence, n'est autre qu'un commerce de cannabis : nouvelle preuve, s'il en fallait une, que la discussion ne se déroule pas sur un terrain communautaire, ou inter-communautaire, mais collectif – social et politique au sens plein). 

 

Émeut, oui : à de certains moments, la vie démocratique enregistrée au présent par la caméra et le micro de Wiseman, nous émeut aux larmes. Elle nous rappelle que la démocratie n’est qu’un idéal abstrait, qui n’existe pas, si elle ne fait pas battre le cœur, si elle n’est pas portée pas la parole vivante de chaque citoyen. Bien fragile, incertain, bien commun dont il est un peu inquiétant de constater qu’il nous émeut tant, car cela signifie que cette vie démocratique, décidément, s’absente de plus en plus de notre vie réelle. Pour assurer la vie démocratique, il faut en soutenir le paradoxe : il faut que chacun doute, et que chacun croie, il faut la vigilance de tous, et la confiance de tous.

Un autre mérite du film : il permet de remettre en jeu, de remettre en cause bien des idées reçues, bien des préjugés enracinés dans nos esprits de citoyens indolents et ensommeillés. Il permet de redonner sens à des expressions à la mode, trop souvent usurpées par nos dirigeants, avec une bonne part de mauvaise foi : chez Wiseman, dans la ville de Boston, la démocratie participative est bien vivante. Dans certaines séquences de City Hall, la communauté n’est pas un vain mot, ou un terme administratif : au contraire, l’appartenance à une communauté est revendiquée fièrement par une administrée, par un citoyen, par un autre, patron, cadre de l’entreprise, ou de la mairie, habitant du quartier, délégué citoyen…  Dans City Hall, la preuve est faite que le communautarisme anglo-saxon, épouvantail sans cesse brandi par nos universalistes bon teint, et autres tartuffes de la laïcité, est un fantasme et rien d’autre. C’est la plus belle leçon de la séquence du débat citoyen : combien est stimulant, sur un plan décidément politique, d’entendre et de voir le visage et la parole de tel ou tel intervenant, qui à la fois reconnaît, comme lieu même de sa parole, son origine portoricaine, latino-américaine, vietnamienne… pour aussitôt revendiquer tout simplement, non pas seulement son appartenance à la communauté du quartier, non pas seulement son appartenance à la communauté de Boston, mais son désir d’égalité, et de collectivité.

Wiseman cinéaste des institutions ? Mais non ! Cinéaste de l’humain dans la cité, cinéaste du collectif. En un mot : le plus humble et le plus grand des cinéastes politiques !  Depuis quelque temps, l’auteur de ce blog réfléchit beaucoup à la nature du cinéma comme enregistrement du présent humain. Sous ce rapport, nul doute que City Hall est l’un des films les plus importants de notre temps.   

 

ADDENDA – Le storytelling  

Le storytelling est une auto-mythification de soi, un réflexe auto-hagiographique propre aux habitants des Etats-Unis, et qui remonte probablement à l’invention historique d’une histoire, à la narration inlassable de sa propre histoire par un peuple dont les différentes composantes ont peut-être pour point commun majeur d’être des déracinés, des groupes humains qui un beau jour se sont coupés de leur propre histoire et de leur propre géographie pour tout recommencer. C’est ainsi que de nombreux personnages vrais du film se racontent en public, et devant la caméra de Wiseman, pour faire le récit de leur propre histoire, selon l’immuable schéma du recommencement, de la renaissance. Le maire lui-même se prête plusieurs fois à l’exercice, qui paraît d’autant plus travaillé, soigné, apprêté, que l’orateur parvient à utiliser divers épisodes de sa vie pour coller toujours au même mythe. Ancien alcoolique, Walsh déclare avoir réussi à renaître à partir du moment où il a su « appeler à l’aide ». À la toute fin du film, lors d’une célébration de la ville de Boston, devant une salle comble, il raconte comment, au matin de son élection, la femme de chambre de l’hôtel où il se trouvait a fondu en larmes. « J’étais dans une chambre d’hôtel, et j’ai ouvert la porte à une employée dont le travail était de livrer le petit déjeuner. Son nom était Letty. Elle avait immigré depuis l’Afrique pour suivre ses rêves, ici à Boston. Elle a fait le tour de son chariot pour me prendre dans ses bras, et elle pleurait. Elle a dit : "on l’a fait, on a gagné, on va être maire !" »  

Le film lui-même, le regard du cinéaste, serait-il hagiographique ? N’y a-t-il pas une certaine ambiguïté fondamentale du travail documentaire, qui consiste à se tenir à distance des personnages vrais que l’on accompagne, et dans le même temps, à se laisser séduire par eux ? Les sirènes du storytelling sont terriblement émouvantes, ou plutôt, redoutablement efficaces sur le plan de l'affect : elles sont faites pour cela, entre autres, mais particulièrement lors du dernier discours du maire dans le film. Récit identificatoire commun, proposé à toute la communauté, à toute la ville, à tout un chacun pour vivre une forme d’émoi collectif, pour se rassembler tous ensemble dans l’histoire d’un seul devenue collective. Walsh ne cesse, à chacun de ses discours, de faire référence à ses origines irlandaises, à l’immigration vécue par ses ascendants. Mythe qui rassemble tous les américains, y compris les natives, dont les ancêtres ont maintes fois été chassés de leurs terres par les colons, par l’armée, expulsés hors de territoires qu’ils occupaient depuis des millénaires.

Ce spectacle répété dans le film d’une parole mythique, souvent pathétique, récit systématique d’une chute suivie d’un renouveau, est très ambigu, et peut être vu tout à la fois comme un artifice manifeste, comme une mystification, comme un récit fédérateur, comme une espèce de rituel politique de communion... C’est étrange, troublant, et tout à fait fascinant, disons-le – y compris pour un spectateur européen qui conserve pourtant le droit, alors, de demeurer un tant soit peu perplexe.

 

Le montage selon Wiseman, ou les hasards du programme

Le montage du film lui-même comporte ce double mouvement spirituel d'adhésion et de critique. Le montage offre toute latitude à notre perplexité : c'est bien la raison pour laquelle le film dure plus de quatre heures. Le plus visible, le plus audible, ce sont bien sûrs les discours répétés du personnage principal, Walsh lui-même. En effet, devant cette répétition sempiternelle du même schéma narratif, toujours assorti de variantes de formes comme de péripéties, le spectateur se trouve à la fois en état d'émoi (inféré par le processus d'identification du storytelling), d'admiration pour le talent de l'orateur-comédien, et de scepticisme face à un discours rôdé dont la carte maîtresse est l'aveu de sincérité. C'est alors que l'absence de toute préméditation, et de toute pensée dialectique concertée, nous paraît, dans la méthode même du cinéaste Wiseman, extrêmement précieuse. 

L'art du montage selon Wiseman revient à refuser l'imagerie comme le discours, l'idée reçue comme la pensée élaborée. Ce n'est pas un refus de choisir, mais une volonté farouche de résister à la réduction forcée, à l'image facile et à la connivence. La seule exigence qui semble régenter le choix des différentes séquences retenues, est celle de l'exhaustivité. Le film donne en tout cas l'impression de faire une place aux activités de l'ensemble des secteurs d'intervention de la municipalité de Boston, ainsi qu'à une certaine multiplicité géographique et sociale. Evidemment, l'exhaustivité est une utopie, mais cette ambition est la meilleure preuve d'un désir de démocratie, qui fait sans doute le sujet principal de City Hall

Jean-Charles Villata - février 2021

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