Philosophie et Danse africana. Décoloniser l'Université

Dans le contexte d'une montée des intolérances et des replis nationaux européens, l'Université de Toulouse Jean Jaurès dédie du 27 octobre au 9 novembre 2018 un Festival et un Colloque entier à la philosophie africana et à la danse et la chorégraphie d'Afrique et de ses diasporas. On lira ci-dessous l'argument politique de la rencontre.

Étudier la philosophie, mais aussi, plus généralement, les humanités ou les sciences sociales, équivaut certes à découvrir l’histoire de traditions de pensée, à s’ouvrir au vivier de concepts et de méthodes que l’Université se fait fort de conserver, d’archiver, de transmettre et de mettre en perspective. Or, c’est un fait, tant qu’il n’est question que de savoirs européens, tout porte à croire que l’enseignement et la recherche français tiennent dignement leur rôle en faisant fructifier cette archive intellectuelle. Mais dès qu’il est question de s’intéresser à ce qui fut pensé, par exemple, au sud de la Méditerranée, aux Antilles, dans les communautés afro-américaines, l’Université abdique son rôle pour se réfugier dans l’ignorance. L’an dernier, le sociologue Stéphane Foix s’alarmait de l’état de sa discipline et notamment de « son incapacité quasi totale à prendre en compte l’existence de sociologues non occidentaux et, corrélativement, son incapacité à se saisir de sa spécificité autrement que sous la forme de sa prétendue universalité »[1]. L’analyse vaut aussi bien pour d’autres disciplines, et notamment pour la philosophie. Nos sciences humaines qui se gargarisent si souvent de leur universalisme feignent même d’ignorer qu’il y a là une lacune et une inconséquence. Comme l’expose le sociologue portoricain Ramon Grosfoguel, les auteurs contemporains étudiés dans les cursus des universités occidentalisées de par le monde proviennent, dans leur quasi totalité, de cinq pays : l’Allemagne, les Etats-Unis, la France, la Grande Bretagne et l’Italie[2]. De toute évidence, le présupposé qui travaille secrètement nos disciplines est que la vaste majorité du genre humain ne pense pas ou, à tout le moins, n’est pas à même d’apporter de contribution significative à la connaissance universelle et aux débats urgents qui déterminent la façon dont nous entrons dans le 21ème siècle.

Non seulement l’Europe universitaire a jusqu’à présent à peu près ignoré les contributions théoriques produites hors de son espace, limitant presque exclusivement sa capacité critique à ce qui lui semblait universalisable de la littérature philosophique de langue allemande, c’est-à-dire à son auto-critique, mais il ne lui est globalement pas même venu à l’esprit ce que pouvait signifier pour les colonisés son accaparement de la parole autorisée, le déferlement sur leurs vies des catégories par lesquels elle tendait à régler toute compréhension, et surtout à normer la rencontre, à définir ce qui méritait ou non la qualité d’être une expérience humaine, à soumettre par conséquent la sensibilité et les corps à son hégémonie, – ce que pouvait signifier pour eux la technologie grossièrement conquérante de la pensée occidentale comme décomposition, réduction, perversion et distorsion de leurs propres modes de pensée : la crise profonde dans laquelle elle plongeait leur humanité même. Une crise que le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga a décrite dans La crise du Muntu.

C’est pour contribuer à pallier ce manque que, du 27 octobre au 9 novembre 2018, le Consortium universitaire Erasmus Mundus EuroPhilosophie et le Centre de Philosophie du Droit de l’Université catholique de Louvain organisent à l’Université de Toulouse Jean Jaurès, en collaboration avec le Festival Danses et Continents Noirs du Centre chorégraphique James Carlès, sous le titre « Corpus africana : Philosophies et danses actuelles d’Afrique et de ses diasporas » une importante rencontre internationale visant à porter au cœur de la recherche universitaire européenne, dans le domaine des Arts et des Lettres, la connaissance et l’étude de la « philosophie africana », des savoirs chorégraphiques africains et afrodescendants contemporains.

Tout au long du XXe siècle se sont développés des courants philosophiques africains et afro-américains qui demeurent largement méconnus en Europe et particulièrement en France, bien que des figures liées à la France telles que Césaire ou Fanon comptent parmi leurs références centrales, et que, en Afrique ou dans les Caraïbes, le français soit souvent la langue de la nouvelle Critique. L’expression « philosophie africana » désigne ainsi une tentative d’embrasser la variété des savoirs, spéculations, expressions théoriques et critiques, nées de l’Afrique et de sa diaspora. Née du désastre et de la déshumanisation des corps courbés par la colonisation et la traite, la philosophie africana témoigne d’une force inébranlable et d’un effort pour penser et recréer l’humanité à la limite, au bord du précipice de la zone du non-être. Elle partage de ce fait avec la danse contemporaine africaine, afro-américaine et caribéenne, une même origine et un même objectif : portant plantée en soi, la mémoire du viol des corps, elle n’ajoute pas à la fiction aliénante d’un ciel universel des idées éternelles applicables à tout va, mais prend tout son sens à même l’espace-temps de l’environnement immédiat de ses auteurs et des situations instables qui sont les leurs, à seul fin de rétablir une verticalité, d’affirmer la dignité retrouvée des corps.

 

L’une des caractéristiques de la philosophie africana est de répondre à un contexte scientifique structuré par la violence coloniale, où la question fut généralement « de savoir si la mentalité du Nègre, prélogique ou en tous cas étrangère au concept et à l’abstraction, pourra jamais accéder à la philosophie »[3], comme l’écrit le camerounais Marcien Towa. On comprend mieux alors pourquoi la pensée française préfère détourner silencieusement le regard d’une philosophie affairée à se débattre avec l’intégrale déshumanisation des Africains imposée par un demi millénaire de conquêtes coloniales et d’avilissement systématique de ces biens meubles que furent les Nègres. C’est qu’elle lui propose un miroir peu flatteur, remettant sur la table une histoire d’exploitation et de racisme négrophobe ou négrophile. Se satisfaire de leur ignorance de la pensée africana permet aux intellectuels blancs de se satisfaire d’une méconnaissance de leur propre histoire.

Mais certaines époques sont à ce point accoutumées au mensonge, si imbues de leurs propres illusions, que le simple fait de se tenir à bonne distance de l’imposture passe pour un inadmissible scandale. Quelques rares événements scientifiques (qu’à Toulouse, nous nous faisons fort de réitérer tant que nous en avons les moyens), une poignée de textes et prises de paroles publiques d’artistes et chercheurs, suffisent à déclencher l’ire des gardiens du statu quo qui, partout, ne tolèrent qu’eux-mêmes et ce qui ressemble à leur narcissisme. Dans des tribunes qui semblent directement inspirées de l’alt-right nord américain transparaît toujours, comme en filigrane, la même jouissance perverse de crier à l’invasion, se rêvant sans preuve tangible en forteresse assiégée. La vérité est qu’il y a encore fort à faire pour mettre à bas la citadelle de médiocrité nombriliste instituée depuis des années par tout un pan de la « culture » française.

Ainsi, deux enseignantes se fendaient récemment d’une tribune pour dénoncer la « dévastation intellectuelle conséquente à l’idéologie racialiste »[4] qui, supposent-elles, serait en train de triompher dans nos Universités. Précisons, pour resituer leur propos, que ces deux personnes n’ont jamais soumis aucun travail de recherche à l’expertise universitaire et n’ont pas même fait paraître d’article dans la moindre revue scientifique à comité de lecture. Pour faire parler de soi, il est en effet moins coûteux de pérorer sur le site internet d’un quotidien libéral-conservateur que de s’astreindre à la rigueur qu’implique le regard des pairs. Mais cette absence de toute légitimité scientifique et, très visiblement, de toutes compétences en sciences humaines n’empêche pas les auteures de se croire habilitées à distribuer bons et mauvais points non seulement à l’ensemble de la profession, comme, tant qu’à faire, à des figures de l’histoire de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis comme Martin Luther King et Malcolm X. À leurs yeux, les chercheurs qui consacrent leurs efforts à la question du racisme seraient des intellectuels de second ordre, publiés par des éditeurs et des revues médiocres. Il n’est qu’à considérer (entre autres) les parcours d’Elsa Dorlin, Achille Mbembe ou Françoise Vergès, tous invités à Corpus Africana pour prendre la mesure de leur mensonge – d’autant plus coupable que leur propre stérilité théorique est totale. Leurs cris d’impuissance et de frustration nous parviennent comme la plus délicieuse des mélodies. Qu’elle nous fasse danser.

Dans le domaine du spectacle vivant, le mouvement décolonial suscite la même inquiétude. Un article creux et apeuré de la chercheuse Isabelle Barbéris renseigne sur le fond usé de ces craintes. Bien sûr, les sempiternels reproches de naturalisme et d’essentialisme pleuvent : litanie sans imagination des critiques de l’antiracisme conduites au nom de l’idéologie républicaine. Mais, par-delà ces clichés obligatoires, le péché mortel de la pensée décoloniale tient surtout, à ses yeux, à ce qu’elle a repris un flambeau marxiste consistant à « réécrire l’ensemble de l’histoire humaine au filtre d’une fiction unilatérale d’oppression et de domination dont le curseur est variable »[5]. Sous les ornementations pseudo-théoriques, la critique des politiques décoloniales se résume à cette proposition : l’oppression et la domination dans l’histoire sont des fictions. Ce n’est qu’une façon de les rendre impensables et invisibles, pour s’en retourner au réconfort du divertissement. On connaît bien la tactique de celles et ceux qui prétendent effacer les conflits de l’histoire à la seule fin de faire passer l’ordre qu’ils défendent pour incontestable. Le génocide des Autochtones des Amériques, la traite transatlantique et les colonialismes, notamment de peuplement, modernes n’ont pas été des formes de violence ordinaires dans l’histoire. Ils constituent des modalités de ce qu’Achille Mbembe a qualifié de « repeuplement de la planète »[6] : bouleversement absolu, non seulement de la répartition des richesses, mais aussi de la démographie mondiale. C’est une mutilation du globe dont les effets, à l’heure actuelle, sont encore loin d’être résorbés. Sauf, bien sûr, à croire sottement que l’inégalité structurelle entre le Nord et le Sud global (entre le premier et le tiers monde comme on disait jadis) relève elle aussi d’une « fiction », voir du hasard, ou pourquoi pas de la fatalité. La niaise rhétorique antinaturaliste n’est qu’une façon de faire croire, conformément au mythe libéral, que ces phénomènes incommensurables sont sans densité historique, voire qu’ils pourraient aussi bien être tout à fait différents de ce qu’ils sont.

 

Ce que le kongo Sony Labou Tansi prophétisait en 1992, et que certains chercheurs américains annonçaient dès le premier sommet de la Terre de 1972, est pourtant maintenant devenu pour tous une certitude : la colonisation des peuples menée par le Nord depuis plus de cinq siècles sous l’égide du Dieu consommation (la marchandisation universelle de la vie et l’économie de gâchis voulues par ceux qui mangent la Terre et son Ciel depuis le 12 octobre 1492), à tous points de vue insoutenable, conduit tout droit, et à grande vitesse – puisque le développement n’a d’autre slogan que le jeter-aller à grande vitesse – au cosmocide de la planète. Plus personne n’ignore – à moins de menterie – que, comme le disait l’écrivain congolais, « la consommation n’a pas de quoi être Dieu » et « qu’elle est trop conne pour vivre deux cents ans »[7] – puisqu’on lui accorde dans le pire des cas un sursis d’une cinquantaine d’année : à peu près le temps pour nos enfants d’atteindre nos âges. Que la consommation et l’extraction massive qu’elle suppose de minerais d’homme et de femme, de minerais de plante et de viande, d’huile et de métal, comme de savoirs, de beautés, de natures, arrachés aux civilisations millénaires par d’avides prospecteurs bientôt relayés par d’implacables exploitants, n’a, malgré sa prétention à la puissance absolue, « pas de quoi être Dieu », qu’elle soit trop « conne » pour cela, que le Dieu du Nord n’ait pas de quoi être Dieu, le Bantou Téké qui donne au Dieu du colon le nom d’Ayelessili, littéralement « la fin de l’intelligence », ne le sait que trop bien. Le Nord n’en a certes pas fini de cannibaliser les Suds. Il n’en finira qu’une fois le cosmocide consommé – seulement une fois la chute du développement, une fois que la fin de l’intelligence (enfin !) se dira au passé. Et de larges zones de confort âprement défendues contre les désordres qui ailleurs les rendent possibles subsistent encore pour ceux auxquels le reste du monde est offert en sacrifice. N’empêche : nous voilà bien, comme disait encore Labou Tansi dans son adresse aux gens du Nord, « tous à la porte d’une même galère ».

La plus grande révélation qui fut donnée à l’esclave américain Frederick Douglass aura été l’interdiction que lui fit son maître d’apprendre à lire. Il comprit alors « l’insondable énigme du pouvoir de l’homme blanc à réduire l’homme noir en esclavage » : le pouvoir de l’écriture. Par-là lui était indiqué le chemin qui conduisait hors de l’esclavage en brisant le silence auquel avait été réduits tous ceux que l’homme blanc avait ensauvagés et domestiqués à son seul profit matériel. Le fantasme atavique de l’homme blanc est d’être mis en esclavage par son propre esclave. C’est pourquoi il lui fermait l’accès à l’écriture – et c’est pourquoi, il évite encore aujourd’hui autant que faire se peut de le lire. Mais l’usage que l’homme noir fait du pouvoir blanc de l’écriture en inverse la portée et le sens. De l’écriture il dissout purement et simplement le pouvoir de domination pour en faire le lieu où se disent la violence du contact forcé avec le monde colonial, comme les multiples formes de vie et de pensée violées par le contact qui demeurent cependant encore « des mondes possibles sous les fins du monde » (pour reprendre la belle expression de la philosophe brésilienne Deborah Danowski[8]). Aujourd’hui, l’écriture des jeunes chercheurs africains, afrodescendants et plus généralement issus du Sud global est trop souvent traitée comme un site d’extraction : leurs connaissances, peu répandues, sont prisées et donc valorisables sur le marché de la recherche. Pour autant, les corps de ces esclaves de la pensée sont traités comme indésirables, et leur destin est souvent d’être plagiés, exploités, précarisés et écartés de toute position universitaire pérenne. Ce diagnostic, vrai dans le domaine de la recherche, est également valable dans tous les domaines de la culture, des arts, de la connaissance. Théorique, littéraire, cinématographique, chorégraphique, théâtrale, l’écriture africana organise toujours une fuite hors de la plantation, hors du Monde-Plantation dans lequel nos vies sont encagées. C’est pourquoi elle implique non seulement une transformation de notre rapport aux savoirs, mais également à celles et ceux qui les produisent. Pensée et danse africana œuvrent ainsi ensemble à la résurrection d’une humanité niée, à la réinvention de soi et d’une histoire collective dérobée, à l’ouverture d’un espace spirituel propre, par la création d’un nouveau corpus à écrire en mots comme en mouvements et en états de corps – pour faire exister une corporéité différenciée qui fasse sens à tous les corps.

Il y a 55 ans, James Baldwin demandait à propos de la Nation noire, dansante et souffrante : « qu’adviendra-t-il de toute cette beauté quand la vengeance aura été consommée »[9] ? C’est-à-dire, pour Baldwin, selon la loi divine que reconnaissent les chrétiens : une fois que celui qui s’est élevé sera abaissé. Et que celui qui s’est abaissé sera élevé. Il semble que l’abaissement de celui qui s’est cru supérieur au reste des hommes et à leurs mondes, avec une brutalité et un mépris inégalés jusqu’alors, a déjà commencé. Il est devenu manifeste que le modèle d’humanité fondé sur la capitalisation et l’exploitation infinie des biens et des êtres qu’il a imposé par force à la presque totalité des peuples de ce monde, sa manière de gâcher le métier d’homme, a échoué. Ça et là, il lève encore, usant de vieilles corruptions, de larges foules électorales, mais, on le voit bien : ça ne prend plus. Les désordres civils, économiques, sanitaires, environnementaux, qu’il a généré excèdent amplement ses capacités technologiques et gouvernementales. Comme le dit encore le congolais Sony Labou Tansi : « le bateau prend l’eau ». Corpus Africana espère donner un aperçu de toute la beauté qui par contre coup a commencé, sur tous les continents noirs, à s’élever. 

 

Norman Ajari et Jean-Christophe Goddard

 

 

[1] FOIX Stéphane, « Sociologie, le danger Français », Libération, 28.11.2017,  https://www.liberation.fr/debats/2017/11/28/sociologie-le-danger-francais_1613118.

[2] GROSFOGUEL Ramon, « The Structure of Knowledge in Westernized Universities: Epistemic Racism/Sexism and the Four Genocides/Epistemicides of the Long 16th Century », Human architecture : journal of sociology of self-knowledge, vol. XI, n° 1, p. 74.

[3] TOWA Marcien, Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, Yaounté, CLÉ, 1971, p. 5.

[4] LEFEBVRE Barbara et NOGUARET Anne-Sophie, « Comment le racialisme indigéniste gangrène l’université », Le Figaro Vox, 07.09.2018, http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/09/07/31003-20180907ARTFIG00344-comment-le-racialisme-indigeniste-gangrene-l-universite.php.

[5] BARBÉRIS Isabelle, « Dérives “décoloniales” de la scène contemporaine », Cités, n° 74, p. 208.

[6] MBEMBE Achille, Politiques de l’inimité, Paris, La Découverte, 2016, p. 20.

[7] LABOU TANSI Sony, Encre, sueur, salive et sang, « Lettre fermée aux gens du Nord et Compagnie », Seuil, 2015, p. 164.

[8] Cf. http://radiovassiviere.com/2017/08/greffer-de-louvert-les-conferences-plenieres/

[9] BALDWIN James, La prochaine fois le feu, Gallimard, 2018, p. 136.

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