Accord UE-Mercosur: ne pas oublier les paysans et les Indiens

L'accord de libre échange entre l'Union européenne et le Mercosur suscite déjà des inquiétudes et des critiques qui sont menées depuis la France. Mais on oublie allègrement que Mercosur c'est aussi des paysans, des artisans. Toute critique qui se veut de gauche de l'Accord doit prendre en compte les raisons de leur rejet et de leurs luttes.

L'accord de libre échange entre l'Union européenne et le Mercosur, dont les termes n'ont pas été dévoilés au public, suscite déjà des inquiétudes et des critiques: les agriculteurs, les éleveurs et les défenseurs de la santé publique. Or ces critiques sont menées depuis la France et les intérêts du monde agricole. Egalement sont avancées les préoccupations des écologistes sur les risque sanitaires: les normes, et les pratiques surtout, en matière de qualité sanitaire des produits agricoles des pays du Mercosur sont, à juste titre, suspectées d'être très insuffisantes au regard des normes européennes. Il est vrai que les critiques ne concernent pas seulement les intérêts du monde agricole, de l'agrobusiness français en particulier. Certaines portent sur le fait que les pays du Mercosur ne vont pas renoncer, bien au contraire, à la production intensive et à la destruction déjà très entamée de milieux naturels. L'Europe risque de cautionner les politiques de développement qui se font au détriment de la paysannerie petite et de taille moyenne, déjà fragilisée et étranglée par les banques et les gros producteurs, et au détriment de la faune et de la flore. 

Et ce ne sont pas les propos rassurants et lénifiants de Pascal Lamy, (à France Inter, 1er juillet), ancien directeur général de l'OMC, président émérite de l'Institut Jacques Delors, qui pourront nous convaincre que le puissant agrobusiness brésilien va renoncer aux OGM, aux pesticides, et à la déforestation de la forêt amazonienne. On voit mal comment les colossaux investissements engagés dans la région de l'Amazonie vont se métamorphoser en gestion durable et "eco friendly", pour faire plaisir à l'UE. On voit mal Bolsonaro se priver du soutien des banques, des agriculteurs et des éleveurs qui détruisent des écosystèmes depuis des dizaines d'années. 

Bref, des critiques justifiées. Et on dira que c'est bien normal de s'inquiéter pour la qualité des produits venus de l'hémisphère sud de l'Amérique et pour l'avenir de l'agriculture française (mais il faut souligner que c'est une certaine agriculture française qui est concernée). Mais on oublie allègrement que Mercosur c'est aussi des paysans, des artisans, des Indiens. Toute critique qui se veut de gauche de l'Accord doit prendre en compte les raisons de leur rejet, et de leurs craintes quant à ses conséquences.  Cet Accord de libre échange vient après d'autres accords de ce type. Une démarche responsable politiquement - même pas de gauche - consisterait à évaluer les conséquences de ces accords et à comparer les résultats avec les intentions de leurs promoteurs. Par exemple, l'ex ALENA (Etats-unis, Canada, Mexique) aurait pu être donné en exemple de ce qu'il ne faut pas faire, quand des économies de pays inégaux sont soumis à une ouverture qui ne peut que profiter aux plus puisants et créer des situations indécentes.Quand on connaît la valeur nutritionnelle et symbolique du maïs pour les Mexicains, on pleure de savoir que ceux-ci consomment du maïs états-unien. Ceci n'est qu'un exemple anecdotique, diront certains. Mais les autres accords de libre échange? Qui est devenu plus riche, qui s'est appauvri? 

Il est évident que cet Accord bénéficiera aux grandes entreprises qui en Argentine (bovins), au Brésil (bovins, soja), au Paraguay (soja), en Uruguay (bovin, soja) sont déjà dominants dans leur pays respectif et se sont engagés depuis des dizaines d'années dans des politiques de développement productiviste, insoucieuses des populations et de l'environnement, responsables de la mort de milliers de petites et moyennes entreprises agricoles. L'activité des grands groupes entraîne un développement des infrastructures terrestres qui défigurent l'environnement et transforment les les "territoires" au mépris souvent des revendications de communautés paysannes indiennes (Argentine, Brésil). Cette politique se heurte à d'innombrables luttes paysannes, avec leur lot d'assassinats (Brésil) et de criminalisation des protestations (Paraguay, Argentine) de la part des États. Une intense lutte des classes, qui a déjà une très longue histoire et ses moments de gloire, se mène actuellement dans tous les pays du Mercosur, selon des modalités spécifiques évidemment.

Si cet Accord de libre échange UE-Mercosur devient effectif, cela signifiera que l'UE cautionnera des politiques destructrices de millions d'emplois, de violation des droits de communautés indiennes et nocives durablement pour l'environnement. Ceux qui, comme Pascal Lamy, avancent que l'Accord rendra ces pays et leur État vertueu, se moquent du monde.

S'il y a des critiques de gauche de l'Accord, elles doivent intégrer comme motif principal, la solidarité avec les paysans et les Indiens du Mercosur et faire état de cette réalité qu'on n'a fait qu'esquisser ici. Elles doivent s'appuyer sur les associations et mouvements du Mercosur pour construire une démarche offensive (et pas seulement réactive et défensive comme l'est celle de la FNSEA, ou même les défenseurs de la santé dans notre assiette) pour dénoncer l'oppression et l'exploitation des paysans et des Indiens. Pour faire connaître leurs visions non capitalistes de l'agriculture.

Il est temps de rappeler la belle définition que le philosophe Gilles Deleuze donnait du fait d' "être de gauche": c'est aborder les questions depuis le lointain. 

 

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