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Billet de blog 4 sept. 2020

La conjonction du racisme, de l'obscurantisme et de la République mystique

L'attaque raciste contre Danièle Obono, la pétition Finkielkraut (« touche pas à mon histoire ») et le discours de Macron au Panthéon contre le « séparatisme » dessinent la stratégie idéologique de la droite en vue de la réélection de Macron. Au nom de « l’unité de la République ", le thème en sera le renforcement autoritaire, policier et mystique de la République.

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Sans s’être concertés, l’attaque raciste contre Danièle Obono, la pétition Finkielkraut (« touche pas à mon (sic!) histoire »), dans le même média et le discours de Macron au Panthéon contre le « séparatisme » dessinent la stratégie idéologique de la droite en vue de la réélection de Macron. Elle se fera non sur le terrain de « l’identité nationale », mais sur celui de « l’unité de la République ». Le thème sera celui du renforcement autoritaire, policier et mystique de la République.  

1. L’affaire "Valeurs actuelles" contre Danièle Obono

L'attaque contre Danièle Obono, sous une fiction hypocrite, manifeste de la part de Valeurs actuelles un racisme indiscutable. Antoine Perraud l'a parfaitement montré. On peut ajouter que la dite fiction est délibérément cruelle, elle cherche à  immerger (l’image de) Danièle Obono dans une histoire qu'elle dénonce - au même titre de VA, puisque eux aussi dénoncent l'esclavage!- afin de la confronter à  une forme allogène de pratique d'esclavage: souffrez-vous moins parce que ce sont des Africains et des Arabes? On va vous montrer que c'est pire que le Code noir! Tout cet entortillement repose sur un prétendu scoop: la réduction en esclavage des Africains était le fait d'Africains et de marchands arabes, dont les Portugais, les premiers, ont su exploiter l'inhumaine avidité. Faux scoop, quiconque est moyennement instruit et curieux sait cela; des études historiques l'ont établi et documenté personne n'a cherché à  le nier. Mais, vieille stratégie de la droite et de l'extrême-droite: pour donner du poids à  une parole, on commence par dire qu'on va briser un tabou, preuve du courage qu’il y a à aller à contre courant de la « bien-pensance ».

La manœuvre est grossière, elle met sur le même plan la pratique d'un type de commerce d'humains existant en Afrique avant les colonisations, bénéficiant à de riches individus, dans le cadre de relations féodales, et le commerce d'esclaves pour faire fonctionner un système économique de production profitant à une puissance coloniale et impérialiste, système soigneusement, minutieusement pensé, articulé dans le langage juridique et férocement appliqué (Cf. Le Code noir), et reposant sur la négation ou le mépris de l'humanité de femmes et d’hommes transformés en pure force de travail. La manœuvre du média d'extrême-droite est claire: le commerce triangulaire, l'esclavage, et, plus au loin, la colonisation effectués par des puissances européennes, chrétiennes, monarchistes et plus tard républicaines, ne méritent pas qu’on les condamne et ne justifient pas qu'on se révolte contre les traces que cette histoire a laissées, au-delà des indépendances des ex-colonies africaines et caraïbes. Nous voyons la concomitance de cette attaque avec la pétition lancée dans le même média appelant à  "ne pas toucher à  notre (sic!) histoire".

II. Interdit d’histoire 

Cet appel est l’expression d’un néo obscurantisme. Il revient à s'aligner sur tous ceux qui réclament le renforcement moral du "roman national", c'est-à -dire la fabrication d'une histoire comme mythe et comme légende, propices au divertissement type Puy du Fou.. Obscurantisme puisque cela signifie que l'histoire sort du domaine de la connaissance, où s'interroger, modifier les perspectives, questionner à nouveaux frais, problématiser conduit nécessairement à déboulonner des idoles. La connaissance historique, qui n'est jamais définitive, est le contraire d'un roman national fait pour des célébrations et des adorations. Ce n'est pas à l'histoire de donner des raisons d’être « fier d'être Français », ni d'ailleurs d’en être « honteux ». L'esprit historique nous décharge du poids de la morale patriotique. Au nom de quelle autorité, si ne celle des résultats de la recherche historique,  va-t-on interdire de dévoiler les mécanismes et les structures qui ont lié esclavage, accumulation primitive du capital, colonisation, et enrichissement de métropoles, qui ont été l’un des fondements de la « grandeur nationale » ? La science historique nous met le nez sur des problèmes: comment a-t-on pu concilier la République et ses valeurs avec le fait colonial? Il se trouve que cela a eu lieu. Comment, grâce à quels dispositifs, quels concepts, quels « maîtres-mots », quel bricolage idéologique, les gens ont-ils trouvé non contradictoire d'être républicains et favorables à la colonisation? Qu'a représente cette idée de la République pour qu'elle coexiste avec la colonisation? Inversement, comment faut-il s'être représenté la colonisation pour que sa réalisation dans le cadre de la République ait été possible sans trouble intellectuel? Tenter de comprendre ce phénomène, à savoir l’appartenance du fait colonial à notre histoire, menée sous ce qui nous est présenté aujourd’hui comme intouchable, la République, voilà ce que des initiatives comme la pétition Finkielkraut veulent interdire.

III. La « République », pour contrer la décolonisation 

L'attaque contre Danièle Obono s'inscrit dans un combat qui dépasse le racisme et la personne de la députée de la F I. Ce combat est un combat défensif contre les mouvements qui veulent poursuivre les décolonisations étatiques, en les portant sur le terrain des idées.. Et sur ce terrain, l'idée de République est forcément exposée. Comme toujours, les combats à propos d'une idée proviennent de la réalité sous laquelle l'idée apparaît. Ici deux possibilités: soit on distingue l'Idée de  toutes ses incarnations empiriques et on sépare les valeurs, pures, parfaites, des réalisations impures , imparfaites auxquelles elle a été associée; soit on refuse cette distinction et on pose qu'il n'y a rien derrière ce qui apparaît, rien d'autre que ce qui apparaît. Quelle est la réalité de la République? Ce qui revient à  se demander sous quelles apparences existe aujourd'hui la République, comment se elle se manifeste, quels rapports elle a avec les habitants de ce pays, ce qu’elle demande, ce qu’on lui demande. Bref c'est d'une République profane qu'il s'agit et non d'une République mystique. 

La pétition, la fiction de Valeurs actuelles ne veulent rien savoir de cela. Elles ne veulent rien savoir de quoique ce soit, parce qu'ils sont en lutte contre une génération qui avec ses mots, ses références, ses armes, a compris que si la colonisation appartient - sauf en quelques poches résiduelles, malheureusement- au passé, la décolonisation n'est pas terminée du côté des ex-colonisateurs. Les forces réactionnaires (Ah, le beau temps des colonies!), obscurantistes (Pas touche à mon (sic!) histoire!), racistes new look, partisans du « choc des civilisations », essayent de freiner de toutes leurs forces les énergies que constituent les différentes pensées post et dé-coloniales. L’Europe est engagée dans un processus de « provincialisation » (voir Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe: la pensée postcolonial  et et la différence historique, trad. fr., Amsterdam Éditions, 2001) On les comprend. àla formidable remise en cause de la prétention de l'Occident à vouloir continuer d’être le centre, le sujet, la fin de l'histoire (sous le nom de civilisation, démocratie, d'économie de marché, de droits de l’homme), la République est le néo Totem qui doit faire taire toute pensée de la différence. Et c’est là que le président de la République vient jouer sa partition.

IV. La République versus le « séparatisme » 

Un danger effroyable hante et menace la France, le «  séparatisme ». La force rhétorique de cette communication est de projeter un mot facilement repris et applicable indistinctement à tout ce qui déplaira aux puissants et à leurs idiots utiles. Comme l’est le mot « terrorisme », avec Trump, Bolsonaro, Orban et bien d’autres. Qui se sépare en France? Des Corses, des Alsaciens, des Bretons, des Basques? À l’évidence ce ne sont pas eux qui sont visés. Non plus ANP, malgré la démonstration faite ici même par Marugil. Sont visés ce qu’on appelle le « communautarisme » et les universitaires, si l’on suit Macron, qui travaillent et font travailler sur la connaissance critique de l’histoire, sans égard pour le patriotisme, c'est-à-dire l’exaltation d’une France éternelle et glorieuse.   Tant que les universitaires ne seront pas appelés à jurer fidélité à une certaine idée de la France et à crier « Vive la France » avant chaque cours, des historiens, des chercheurs en sciences sociales, des philosophes continueront à se préoccuper d’expliquer, de comprendre, au risque de déclencher la colère d’un autre obscurantiste, Manuel Valls, pour qui comprendre est déjà excuser. 

Par ailleurs, il faudrait tout un livre pour détricoter ce faux épouvantail électoraliste de communautarisme. S’il y a communautarisme, n’est-ce pas que la République effectivement réelle, réellement existante, a abandonné tout un pan de sa population dans une relégation et une insécurité sociales, au fil des politiques néo libérales qui manifestent leur échec - social, communautaire précisément? Ce que craignent nos gouvernants et leurs intellectuels organiques, c’est le mélange explosif entre les revendications sociales avancées par les Gilets jaunes, celles des salariés opposés à la réforme du système de retraite et aux réformes néo libérales et la révolte sauvage des lieux mis au ban de la République. Les militants pour la décolonisation sont particulièrement dangereux quand ils cherchent à articuler les deux questions explosives actuellement: la question sociale et  la question post coloniale. Ne doutons pas un instant qu’ils seront accusés de « séparatisme ».

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