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Billet de blog 10 avril 2023

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Fin de vie: l'art de dissoudre la question

Sans remettre en question le moins du monde le travail des membres de la Convention sur la fin de vie et minimiser l'avancée que constituent leurs conclusions, on doit se demander ce que le Président et certains politiques en font. Il apparaît qu'ils sont dans un contre sens total.

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Dans un billet du 10 décembre 2022 je m'interrogeais sur la propension du Président à organiser des consultations de citoyens. Je suggérais qu'elle révélait la gouvernementalité propre à Macron. Avec les consultations, gouverner consiste, entre autres, à obtenir l'opinion de la société sur des questions ressenties comme étant importantes, mais exigeant des réponses qui supposent un courage et une intelligence politiques hors de portée. Faire se rencontrer des personnes et les inciter à proposer des réponses aux-dites questions, présente les avantages suivants: différer le moment de la décision, donner l'impression d'un pouvoir à l'écoute des citoyen(ne)s, et donner à ceux-ci l'occasion d'un travail d'informations et de formation d'une intelligence collective. Ce dernier avantage compense largement les intentions plus ou moins politiciennes qui sont apparues après d'autres consultations que tout le monde a en mémoire (rapport Borloo sur les banlieues, grande consultation post Gilets jaunes, convention  sur le climat). En tout cas, le travail des conventionnel(le)s a la vertu politique de constituer un savoir sur la société dont chacun peut avoir connaissance.

Mais il faut aller au plus profond: que font le Président et le Ministre de la santé des conclusions les plus attendues et novatrices, dans le droit français, concernant l'aide au suicide et le recours à l'euthanasie? Telles que les choses avaient été présentées, le Président avait besoin de connaître l'avis des citoyen(ne)s retenus sur la fin de vie, avant de prendre une décision. Apparemment il avait renoncé à soutenir une position clairement affichée précédemment. On peut supposer que la décision en question porterait sur une loi amendant la loi Leonetti-Clayes, qui serait proposée à la discussion des législateurs. Or nous apprenons que tant le Président que certains ministres, comme celui de la santé, se réservent encore sur la suite à donner, parce que le sujet est "clivant", "sensible", etc.

"Clivant", "sensible", en quoi et pour qui? Accepter que la prudence de l'exécutif s'appuie sur cette raison est une façon de faire revenir les différends nés avec le mariage pour tous. Avec du recul, on trouve extravagant que les débats sur ce mariage aient pris cette allure, pour un projet de loi qui autorise et non pour une loi qui contraint, qui autorise certains au prix d'une modification du code civil, et qui ne contraint personne à le faire. Les observateurs étrangers trouvent curieux qu'on ait pu prendre au sérieux les protestations de personnes que le mariage entre personnes du même sexe ne concernait pas. Ce qui revenait à avaliser comme étant légitimes des positions consistant à interdire à d'autres des actes qu'elles désapprouvent: il devrait aller de soi que si chacun peut juger comme il l'entend telle ou telle pratique, il ne lui revient pas de prétendre vouloir l'interdire, au nom de raisons parfaitement particulières, de sa propre conception, de la vie bonne (religieuses, culturelles, fantasmatiques), du moins il devait en être ainsi dans une République démocratique et laïque. Le sujet n'est "clivant" que pour ceux qui se mêlent de ce qui ne les regarde en rien. Il serait sage de ne pas en tenir compte.

Personne ne peut penser que le suicide assisté ou l'euthanasie vont être rendus "obligatoires " en fin de vie. Agiter la mention des crimes nazis n'est pas un procédé honnête intellectuellement. Le suicide assisté ou l'euthanasie sont des possibilités ouvertes pour les individus qui le demandent. On voit immédiatement que légiférer sur cette possibilité produit un contre-sens sur le sens de la demande: la loi n'a rien à dire, en régime républicain, démocratique et laïque à propos de ce qui relève de la liberté de l'individu de cesser de vivre dans des conditions qu'il juge incompatibles avec son idée d'une vie bonne. La loi aurait à se prononcer si cette liberté affectait le public en modifiant le public contre son gré. En réalité, la loi est nécessaire pour le personnel médical. Les embarras viennent de celui-ci, et on le comprend. S'il y a un débat à mener c'est avec médecins (toutes les catégories concernées par la fin de vie), infirmières, infirmiers, cadres de santé, aide-soignantes, etc., pour modifier l'éthique médicale et pour les aider à participer avec le patient demandeur d'aide au suicide ou à mourir, au processus de construction du récit et de l'action de la fin de vie, dramaturgie dont l'individu est l'auteur. Enfin, il a été déjà avancé que si le personnel médical refuse d'aider à mourir ou a faire mourir, des associations pourraient s'en charger. Là encore la loi est légitime.

Temporiser sous ces prétextes pris à contre-sens n'aide ni la démocratie, ni la raison laïque. Mais malgré tout, on peut être raisonnablement optimiste, mourir dans la dignité parce que dans des conditions choisies, fera son chemin, comme le montrent de nombreux signes en faveur de l'aide au suicide ou de l'euthanasie. Quand nous voyons ce qu'il se passe dans de nombreux pays qui ont libéralisé les décisions de fin de vie, on peut se rappeler Voltaire disant que "les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent".

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