Tramadol, contrôler la douleur,

A partir du 15 avril, la durée maximale de prescription du tramadol sera réduite de douze à trois mois pour éviter un risque de dépendance, selon l’Agence nationale du médicament, titre Le Monde du 15 janvier. Les raisons de cette mesure sont comiques et scandaleuses.

 

Les raisons avancées sont d'éviter un risque de dépendance, de surdosage de cet antalgique à base d'opiacées, nous dit l'Agence nationale de sécurité du médicament, l'ANSM.

On nous dit "éviter ce risque" : cela qui n'a strictement aucun sens, un risque ne s'évite pas; quand il existe on l'affronte  et on supprime ce qui le cause. Vous prenez du Tramadol, attention il y a un risque de dépendance! Mais on ne peut supprimer ce pour quoi il y a prise de Tramadol. Donc on va rendre la prise de ce médicament plus difficile, en attendant, pourquoi pas?, d'en interdire la vente, car interdit, il ne crée plus de risque.

 

Va donc pour le risque. Vous dites, MM et Même les "sachants" de l'ANSM, "Risque de dépendance" donc. Expliquons-nous. Je prends du Tramadol depuis plus de dix ans. Suis-je devenu dépendant? Oui, et comment! À cause du Tramadol? Allons, un peu de logique. Je suis dépendant de ce médicament, parce que ma pathologie m'a rendu dépendant à la souffrance; mon état la nuit, le matin, l'après-midi, le soir dépend de l'intensité de la souffrance qui est là, permanente, empoisonnante. Alors pour ne plus dépendre autant de la douleur, je dépends du Tramadol pour aller mieux et avoir une existence passable. Comme tout un chacun j'essaye de gérer ma maladie, ce qui implique de surveiller les effets de mes prises de médicaments. Pas plus que quiconque je n'aime m'assujettir à la prise de médicaments, et penser à l'état de mon foie, de mon pancréas, de mes intestins. Et s'il arrive, comme c'est le cas, que les doses ne suffisent pas un jour ou deux (pourquoi? personne ne peut le dire, la "médecine" est encore très nulle pour la compréhension de la douleur), je ne me gêne pas pour augmenter la prise d'un comprimé. L'expérience m'a appris que le faire trop souvent provoque des nausées, coupe l'appétit. Alors, en accord avec mon médecin, je fais des essais de diminution des doses. J'ai rencontré pas mal de personnes qui font comme moi. Et quand j'ai des nausées parce que j'ai pris un comprimé de Tramadol de plus, je me dis que ça ne vaut pas la peine d'ajouter aux douleurs de ma maladie un état nauséeux qui m'empêche de vivre passablement.  

Nous prenons du Tramadol et nous essayons de ne pas oublier de le faire, parce que la douleur est permanente, chronique on dit. Elle a des variations. Les médecins ne savent pas si cet état va empirer. Mais je sais que le Tramadol est mon compagnon (avec le paracetamol) et le sera jusqu'à la venue de ma mort. Savoir qu'il y a des gens à l'ANSM qui légifèrent ou décrètent comme si nous étions des junkies qu'il faut protéger est purement méprisable, scandaleux. Sommes-nous drogués? Oui, bien sûr! Que celui ou celle qui n'est pas drogué(e) par quelque chose me jette la première pierre! 

À l'ANSM ils croient que nos médecins sont des inconscients ou des dealers insoucieux de notre état de santé. Sinon que signifie cette idée de passer d'un an à trois mois? Revenez me voir dans trois mois, on verra si votre douleur chronique est moins chronique... et je vous prescrirai, quoi au fait?

Si, au moins, la France avait su dépasser sa traditionnelle provincialisation en matière de soin de la douleur (et de fin de vie dans la dignité, ce qui inclut le suicide assisté), on aurait pu essayer un antalgique à base de CBD, de cannabis, substance non psychotrope - cela dit pour les médecins qui l'ignorent et grimpent sur leurs grands chevaux dès qu'ils entendent le mot cannabis. Avez-vous essayé en France un traitement à base de CBD, après examens médicaux évidemment? Non bien sûr. Ou alors c'est que vous avez beaucoup de chance! Nous ne pouvons même pas fumer une cigarette contenant du TCH de cannabis, ce qui, il faut le dire, fait quand même du bien, fait rire, et annonce de bonnes nuits. Avec cette histoire de Tramadol l'ANSM fait preuve d'ignorance, de mépris des personnes souffrantes et de leurs médecins. Elle révèle quelle est la nature de sa fonction, contrôler les vies, sous le propos affiché d'être soucieux de la santé publique (là aussi, quel concept foireux, mélange de médecine, de motifs budgétaires, d'intérêts des gros labo pharmaceutiques, mais révélateur de ce que le néo libéralisme veut faire, une société de contrôle par l'exercice du bio pouvoir). 

Vous allez dire qu'il ne faut pas exagérer, ramener le "Néo-libéralisme" c'est un peu facile et arbitraire. Je demande alors qu'on m'explique pourquoi la santé fait partie, avec deux autres sujets (la sécurité et l'éducation) des domaines dans lesquels les grandes firmes, les agences internationales, les think tanks (ce n'est pas de ma faute s'ils partagent les grandes lignes du néolibéralisme, qu'il soit à l'allemande, à la Chicago boys, à la trinité française Sarkozy-Hollande-Macron), ont annoncé qu'il fallait investir et gouverner dans le années à venir. Pourquoi l'état des hôpitaux chez nous, de l'éducation chez nous, pourquoi l'instrumentalisation criminelle de la police (quand même, depuis Rémi Fraisse, combien de morts par ministre de l'intérieur?), pourquoi laisser pourrir, ajouter du désordre au désordre, créer de la confusion, sinon pour avancer les réformes du néolibéralisme, présentées comme les solutions raisonnables? Tout se tient, et cet épisode autour du Tramadol nous annonce une "prise en main", en collectif et individuellement (omnes et singulatim) de notre état de santé profonde.

À suivre... 

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