- Yaël Braun-Pivet, présidente de l'Assemblée nationale de France :
« Je réprime (sic!) les mots de "violences policières" »
- Poutine, successeur des Tsars autocrates maîtres du domaine:
« Je réprime le mot "guerre" (en Ukraine). À la place, dire "opération spéciale", sinon aller à la case prison.»
- Yaël Braun-Pivet
« À la place, dire ...??? »
Il paraît que des Russes ont fait de l'humour en proposant d'appeler le roman de Tolstoï "Opération spéciale et paix". Quel humour opposer à Mme Braun-Pivet? Nous, nous ne sommes pas d'humeur à plaisanter devant ce phénomène, devant les choses et les mots, ou plutôt les tentatives pour ne pas les nommer. Ces choses sont une multiplicité de faits bien documentés, relayés par des images ou pas, de blessures, de traumatismes plus ou moins définitifs, de mutilations diverses, d'insultes (à commencer par le tutoiement), de propos racistes, sexistes, de coups donnés sans raison, d'usage d'armes de guerre, de déploiement d'uniformes suréquipés (récemment devant le Conseil d'État, images ayant stupéfié le monde), et de quelques morts. La non nomination de ces faits a eu chez Macron sa justification la plus sérieuse, quoique fausse. On laissera de côté les plaisanteries obscènes de Darmanin ("quand j'entends violences policières, j'étouffe"). Selon Macron "dans un État de droit il n'y a pas de violences policières. Or nous sommes dans un État de droit. Donc ..."
La référence à l'État de droit est une allusion à une formulation du sociologue allemand Max Weber, l'État a le monopole de la violence légitime.
Macron, ses ministres et les commentateurs courtisans ont cru se parer de l'autorité de la science pour évacuer tout débat pourtant incontournable en démocratie sur l'action de la police. Laquelle est, n'est que l'appareil répressif au service de la Loi, c'est-à-dire un appareil de l'État censé agir au nom des citoyens. En tant que tel, il est, de droit, soumis au contrôle des citoyens, que ce soit par leurs représentants, par le Défenseur des droits, ou par des associations. Refuser ce contrôle fait sans doute plaisir aux syndicats factieux de la police, mais rend un mauvais service à la vie, à l'esprit de la démocratie, même l'imparfaite démocratie que nous avons, mais aussi aux policiers. Pour contrôler il faut nommer. Ici, Macron, Darmanin et Mme Braun-Pivet, en refusant les mots, ne voient pas qu'ils s'enfoncent dans une pensée confuse. Revenons à Max Weber. Que dit-il? Dans la conférence Politik als Beruf ( "Le métier et la vocation d'homme politique") en 1919, Weber cherche à caractériser la politique et l'État contemporains. Il faut insister sur le fait que selon lui, l'État consiste en un rapport de domination de l'homme sur l'homme, la politique étant tout moyen de conserver, répartir, transférer du pouvoir. Le moyen spécifique qui lui est propre, ainsi qu'à tout groupement politique, est la violence physique. L'État contemporain "revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime". Seul l'État est la source du "droit" à la violence. Donc: "Monopole": cela signifie que l'État a exproprié, pour son usage et intérêt, au cours de l'histoire la violence exercée par divers groupements particuliers dans la société; "légitime": car l'État doit être capable de justifier l'usage de la violence; on remarquera que l'État est à la fois juge et partie concernant la légitimité. Autrement dit la violence physique est légitime, parce que l'État s'arrange pour la légitimer, et qu'il fournit les "critères" de cette légitimation. Aujourd'hui nous savons que la "sécurité", "la lutte contre le terrorisme" fournissent les justifications nécessaires à l'action violente de l'État. Violence physique légitimée par une violence symbolique, l'arbitraire des critères de jugement. En tout cas la violence est donnée dès qu'il y a État. Or Macron et Cie croient qu'en insistant sur la légitimité de "la violence physique légitime" ils déligitiment toute critique à l'encontre des violences policières. En réalité ils vont plus loin, ils nient qu'il y ait des violences et donc ils refusent le mot. Tour de passe passe et contre sens. Mais il n'est pas important que ces gens-là utilisent à contre sens la pensée de Max Weber. Ce qui importe politiquement c'est la conséquence entraînée par cet embrouillamini.
Elle est évidente, elle consiste à sortir du champ du contrôle démocratique ce que fait la police et comment elle le fait. Elle exclut que l'on évalue son action, qu'on juge son efficacité (Stade de France) et les effets de la doctrine de maintien de l'ordre de la République. De quel droit interdire de contrôler, d'évaluer et de juger la police? d'examiner la possibilité de dissoudre un corps, comme la BRAV-M, dont les comportements sont semblables à ceux qui ont coûté la vie à Malik Oussékine? Ce refus obstiné signifie la présence d'un élément schmittien dans la pensée politique de ceux qui nous gouvernent. Le juriste allemand nazi Carl Schmitt soutenait que le politique est affaire de souveraineté, c'est-à-dire: se placer au-dessus du droit, au nom de la protection de la loi, en instituant un état d'exception limité ou durable, sous le prétexte de protéger l'État où se concentre la communauté nationale-populaire, ethnique, contre l'ennemi qu'il revient au souverain de poser, prononcer la distinction ami/ennemi étant le signe de l'essence de toute politique. Or tels sont les éléments qui sont en cours de réalisation en France. Certains appellent cette configuration l'"illibéralisme". L'illibéralisme français se caractérise, pour le moment, par trois traits: le recours à la police en militarisant son action et en organisant l'impunité de ses membres d'une part, en criminalisant les diverses oppositions à la politique du gouvernement: terrorisme intellectuel, éco-terrorisme, islamo-gauchisme d'autre part, et enfin en utilisant le vocable de "laïcité" comme une arme de répression des musulman(e)s et de discrédit de toute recherche qui questionne l'image que le "roman national" a donné de la France, d'où la campagne contre le "wokisme", l'"intersectionnalité, le décolonialisme, etc.
On le voit, ces petites indignations sur l'emploi des mots de violences policières font partie de l'installation en France d'un état de guerre intérieure, où le Ministre de l'intérieur est en train de devenir le vrai Premier ministre ou le premier vice-président à la française. Tout en participant aux luttes sociales et politiques, nous continuerons à parler de "violences policières". Et si, un jour, en émules de Poutine, ils nous interdisent de prononcer le mot, on leur demandera comment ils appellent la cause et la responsabilité des corps et des esprits meurtris parfois à vie, des morts.