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Billet de blog 20 févr. 2021

Qu'est-ce qu'une enquête pour Madame Vidal?

Madame Vidal confirme qu'elle demande au CNRS une enquête sur la gangrène de l'islamo-gauchisme. Qu'est-ce qu'une enquête?

Jean-Claude Bourdin
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Après ses propos sur Cnews, reprenant un titre incendiaire du Figaro, offert avec gourmandise par M. Elkabbach, Mme Vidal confirme à l'Assemblée nationale vouloir confier au CNRS une "enquête" sur l' "islamophobe-gauchisme" (IG) à l'Université. Le Figaro annonçait que“l’islamo-gauchisme gangrène les universités”.  Le mot "gangrène" n'est pas choisi au hasard: il répond à cette forte tendance des droites (droite extrême de les LR, extrême-droite du RN, droite proprette de la LREM, droite fasciste et pétainiste) à biologiser le langage politique. Un récent article de Lionel Ruffel, " Frédérique Vidal et sa gâchette" dans AOC, du 18 février, a parfaitement analysé ses propos au niveau où il convient de le faire, afin de saisir, derrière la sottise de la Ministre, ce qui est en train de se passer dans notre démocratie libérale autoritaire: celui des mots qui deviennent des munitions. 

On a entendu dire que le Président (ou la présidence) de la République, au vu du tumulte provoqué par ses propos extravagants, avait "recadré la Ministre, qui ferait mieux de s'occuper des étudiants vivant une détresse inédite et des enseignants-chercheurs épuisés par une gestion irresponsable et incompétente de la pandémie. Si cela est vrai, son annonce récente devant l'Assemblée nationale confirme bien que le chiffon rouge de l'IG est bien une stratégie mise en musique depuis Macron, accompagnée par le chœur d'intellectuels, soutenant  dans une tribune du Monde, le 31 octobre 2020, les propos de Jean-Michel Blanquer sur « l’islamo-gauchisme », et appelant à la constitution d'un système de délation - conformément à une autre tradition de la droite. Mais on ne s'est peut-être pas suffisamment étonné de l'idée incongrue  de demander au CNRS une "enquête". Le CNRS répondra sans doute qu'il n'est pas au service des obsessions de la Ministre et du gouvernement, et qu'en tout état de cause son travail ne saurait être confondu avec celui d'une quelconque Agence "Fiat lux". Quant à nous, nous devons nous demander ce qu'est une enquête et essayer de dégager ce qui est, de fait, demandé au CNRS.

Une enquête est un travail de collection d'informations afin d'établir l'existence d'un fait. Il va de soi que si les informations sont incomplètes, le fait en question n'est pas suffisamment établi pour qu'on s'y intéresse. Il y a longtemps, Pierre Bayle, considéré comme un ancêtre des Lumières, chéries par le Président Macron, insistait sur la nécessité de s'assurer si la chose dont on parle, si le fait qui excite les passions, existe réellement. Plus près de nous, Hannah Arendt explique que les vérités de fait doivent être soigneusement établies et protégées, parce que le débat et la délibération politiques ont besoin de se rapporter à une réalité commune et confirmée par et pour tous: on peut discuter à perte de vue sur les responsables de la seconde guerre mondiale, mais c'est un fait que c'est l'Allemagne qui a envahi la Pologne et non la Pologne l'Allemagne. Il est également clair que commander une enquête sur un fait, implique que l'existence de ce fait, avant enquête, n'est pas établi. Ainsi, Mme Vidal et les siens au gouvernement, au Figaro et tous leurs followers, parlent abondamment de l'IG, mais ne savent pas s'il existe réellement, puisqu'elle réclame une enquête.

On me dira que je plaisante, qu'elle sait très bien ce qu'est l'IG, puisqu'elle sait qu'il "gangrène l'Université". À quoi bon une enquête alors? Plusieurs réponses sont possibles. 1°) L'IG existe bien, il "gangrène", c'est très grave, mais on ne le sait pas assez. Le Figaro, les signataires de la tribune du Monde le savent eux, mais en dehors des activistes de l'IG et de leurs victimes, on ne le sait pas vraiment. Malgré les efforts répétés des membres de ce gouvernement, aidés par les partisans d'une censure des amphis et des facultés, les auditeurs, les téléspectateurs, les citoyens ordinaires ne savent pas ce que c'est que l'IG. Ils subodorent que c'est quelque chose qui est dangereux, qui agit comme une maladie, répandue par des gens qui sont prêts à égorger leurs adversaires. Mais s'ils se demandent à eux-mêmes en quoi consiste l'IG, ils en viendront à savoir qu'ils ne savent pas vraiment, réellement, ce qui s'appelle savoir, savoir un fait, ce qu'est l'IG. Remarquons en passant, qu'on ne peut le leur reprocher, nombreux, très nombreux sont ceux qui pensent que l'IG n'existe pas, autrement que comme un syntagme-stigmate. En tout cas, il convient de convaincre ces gens-là que l'IG existe bel et bien et quoi de mieux qu'une enquête qui sera auréolée du prestige de la science, puisqu'émanée du CNRS. On vous l'avait bien dit, certains ne nous croyaient pas, eh bien, voilà, ça existe. 2°) et là on change de registre, une enquête est aussi la recherche de coupables. L'IG existe - car c'est nous qui le disons et nous faisons assez de bruit comme ça -, mais ce qui nous intéresse ce sont ses responsables, les fauteurs de trouble IG. Nous allons donner satisfaction aux signataire de la tribune du Monde: on va enfin donner des noms, désigner des programmes, des facultés, des Universités. Du concret en somme. L'accumulation de noms, de titres, de lieux suffira pour faire d'une pierre deux coups: l'IG existe, et les salauds qui sont à la manœuvre sont dénoncés.

On me dira que j'ai mauvais esprit, la preuve, c'est au CNRS que la ministre s'adresse et non à la DGSI. Il est vrai qu'après le fiasco de l'opération Tarnac, on doit regarder à deux fois avant de risquer ridiculiser le renseignement intérieur. Mais si c'est le CNRS qui est mis à contribution, demandons-nous à quoi pourrait ressembler l'enquête dont il se chargerait (hypothèse fictive, espérons-le). Rappelons qu'il s'agit d'attester sans discussion possible de l'existence de l'IG et de désigner les coupables. Or ici se posera un problème élémentaire de méthode. Soit on sait d'ores et déjà définir l'IG et l'enquête n'aura comme but que de "remplir" des lignes et des colonnes de feuilles Excel pour confirmer la définition de départ. Soit on ne sait pas vraiment, alors on demande à l'enquête de faire surgir la réalité de la chose, un peu comme des chimistes mettent en évidence l'existence de l'oxygène là où on croyait que c'était du phlogistique. L'ennui, chacun le sent bien, est que l'IG, dans sa perversité, se cache: études sur la colonisation, l'esclavage, sur les luttes d'indépendance nationale, sur les décolonisations, sur le post colonialisme, sur les immigrations, les discriminations, sur le racisme d'État, sur les violences d'État, sur les formes de subjectivation des individus racisés, sur la littérature de l'arc Nord-Atlantique anti raciste et anti impérialiste, sur les politiques de genre, sur les formes du féminisme. Arrêtons-nous là. Non seulement il n'y a pas un énoncé des travaux signalés à l'instant qui ne fasse l'objet de discussions souvent  vives, portant quelque fois sur la réalité même du phénomène, par ceux-là mêmes qui les animent, mais il faudra beaucoup de mauvaise foi, d'ignorance ou d'entourloupes rhétoriques pour les regrouper sous le chapeau infamant de l'IG: montrer que s'intéresser à ces questions est infamant, est une trahison de la République, un "séparatisme". À ceux qui ne reculeraient pas devant le ridicule de soutenir ce genre de jugements, on conseillera de lire l'histoire de la pensée, de la philosophie, de la littérature en France. En quoi ces domaines de recherche sont-ils des trahisons des "valeurs" de la République? Le meilleur de ce qui s'appelle la République a toujours été d'avoir en son sein ceux qui eurent le courage de penser et d'écrire contre elle-même, quand elle condamnait Dreyfus, par exemple. N'est-ce pas, au contraire, l'indice que l'Université est bien -encore?- ce lieu où s'élaborent des connaissances? Cela vérifie la vérité du projet des Lumières: accroître les connaissances, faire reculer les préjugés, tenter de penser autrement, et faire circuler et transmettre ces connaissances. Que ce bouillonnement de travaux, d'hypothèses, de concepts avancés et discutés entraîne des résultats inégaux, sans doute et alors? Rappelons-nous comment une Université bien sage, enfermée sur ses objets consacrés et réservés, a été secouée avec une joie féroce en mai-juin 1968. Une Université qui refuserait de travailler des questions que l'histoire produit et que des penseurs problématisent, se condamnerait à l'in-existence. 

Il est à craindre si enquête il y a finalement, que ce soit par le CNRS ou par une officine de renseignements civils, que le gouvernement aura à sa disposition de quoi monter des expositions ou des tutoriels sur le thème "L'islamo-gauchisme est partout. Apprenez à le reconnaître". Bien des signataires de la triste tribune du Monde diront qu'ils ne voulaient pas cela. On leur répondra que la légèreté avec laquelle ils ont endossé le syntagme-stigmate IG leur vaut de passer pour des idiots utiles des droites, pour des pionniers irresponsables du libéralisme autoritaire vers lequel Macron s'est dirigé, de conserve avec les Orban, les Duda, les Bolsonaro, les Erdogan. Il est vrai que nous savons que l'intellectualité ne suffit pas à protéger les intellectuels d'aveuglement politique méprisable.

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