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Billet de blog 22 mars 2021

Après l'islamo-gauchisme, l'UNEF. S'indigner ne suffit pas.

La campagne sur l'islamo-gauchisme se poursuit: la victime est l'UNEF à cause des réunions non mixtes. À la demande de dissoudre le syndicat étudiant, une tribune dans Le Monde' répond en protestant. Mais l'indignation devant les outrances dignes de l'extrême-droite des années 1930 de la droite ne suffit pas.

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Islamo-gauchisme et maintenant l'UNEF menacée de dissolution à cause des réunions non-mixtes: la gauche a une nouvelle fois l'occasion de protester et  de proclamer son indignation. Fort bien. En face la droite (précisons pour les étourdis  que la LREM est un parti de droite, laquelle englobe des personnes se disant "socialistes", - cela pour ceux dont la mémoire flanche) se sent pousser des ailes: elle occupe le terrain de la fabrication de l'opinion, elle impose ses mots (islamophobe-gauchisme, fascisme pour désigner les réunions non mixtes par J.-M. Blanquer), elle met en place le cadre dans lequel leurs télés-agit-prop inscrivent leur action politique) et elle réussit parfaitement sa mue en Inquisition d'État. Il faut bien dire que face à l'offensive continue de la droite, les limites de l'exercice de la protestation éclatent, comme on le voit dans la tribune soutenant le syndicat étudiant dans Le Monde. Les signataires protestent contre les menaces de dissolution de l'UNEF, qui ferait une idéale fausse fenêtre symétrique après la dissolution de "génération identitaire". Ils s'élèvent contre les mots utilisés par le ministre Blanquer, décidément très en verve ces temps-ci. Mais on remarque le spectaculaire rétro-pédalage final: "attention, nous ne partageons pas les orientations idéologiques et politiques du syndicat". Ces précautions appellent les remarques suivantes.

a- elles confirment que la droite et le gouvernement ont gagné la bataille sur l'islamo-gauchisme. En effet, en protestant contre les appels à dissoudre l'UNEF, les signataires ont pris peur: " Et si on allait nous accuser de défendre des sujets hérétiques (le racisme, la discrimination raciale) et nous inclure dans l'islamo-gauchisme?" Ce qu'à la République ne plaise! Donnons des gages de correction politique: nous ne partageons pas bien des orientations de ce syndicat". "Lesquelles ?", se demande le lecteur déçu par cet exercice d'amende honorable. Mais la réponse est dans le motif de la campagne anti-UNEF, et indirectement dans la Tribune du Monde: les réunions non mixtes. 

b- les signataires de la Tribune n'avaient nul besoin de donner ces gages-là. D'abord à qui s'adressent-ils? À Blanquer, Darmanin, Dupont-Moretti, Macron? Si c'est le cas, c'est une plaisanterie politique de leur faire ce cadeau de reconnaître qu'ils ont gagné. Qui peut croire que dans les ministères et à l'Élysée on va accorder du poids à la Tribune parce que les signataires se désolidarisent de l'instituons qu'ils prétendent soutenir?

c- c'est qu'en effet, le point d'hérésie pour la droite, pour le gouvernement, pour Macron, ce sont les réunions non-mixtes. Les signataires se sont eux aussi arrêtés devant ce point de scandale. On peut concevoir qu'on n'approuve pas les réunions non mixtes. On peut aussi imaginer essayer de comprendre à quel besoin répond cette pratique et on peut se demander avec ses promoteurs si elle n'est pas grevée de contradictions. Bref, on peut en débattre. Mais, en face, la droite en a fait l'objet d'un litige absolu (du "fascisme" dit Blanquer, jamais en manque d'une insulte), tel que propulsée dans la sphère de l'opinion manipulée, l'initiative est devenue in-débattable, indiscutable: on est "pour" ou on est "contre". En protestant de leur républicanisme "universaliste" (puisque c'est ainsi que s'appelle la nouvelle religion), les signataires de la Tribune du Monde on avalisé cette présentation, au lieu de la refuser, sinon de la renverser, en disant que des réunions non-mixtes on doit discuter, si on est républicain, on doit les porter sur la scène où les litiges se traitent par la raison. [On me demandera peut-être "où" existe "cette scène où où les litiges se traitent par la raison", je répondrais qu'elle ne peut préexister à celles et ceux qui l'instituent (l'institueraient, l'institueront) en la mettant en pratique.]

d- sans se prononcer sur la pertinence politique des réunions non mixtes, il était possible de dégonfler l'affaire face aux Inquisiteurs, en refusant de tenir l'affaire pour scandaleuse. À quel égard, devant quelle valeur, au nom de quelle considération supérieure de la République et de la laïcité, considérer les réunions non mixtes comme des crimes de lèse-République? Il s'agit d'initiatives internes à un syndicat, émanant de certains adhérents, que la direction n'a pas considérées comme exprimant la ligne du syndicat. Allons plus loin: il est tout à l'honneur de ce syndicat d'être capable d'accueillir des initiatives qui manifestent que certaines et certains éprouvent des difficultés à s'exprimer sur une scène publique d'où elles et ils se sentent exclu(e)s, en raison de la couleur de leur peau. Cela aurait permis de ne pas avaliser ce mouvement typique des dominants consistant à transformer des victimes en agresseurs.

Il est temps de passer à une autre attitude face à l'offensive de la droite: encourager ses sectateurs à décharger leurs désirs obscènes.

L'indignation est une bonne passion parce qu'elle est par elle-même une demande de justice, ou de reconnaissance. Politiquement, non seulement elle ne va pas plus loin que sa performance ( nous disons que c'est intolérable et le fait de l'avoir dit est une action), mais elle empêche de voir un phénomène passionnant:  comment le néolibéralisme et, sur le plan politicien comme l'est celui dont on parle ici, comment les politiques de droite disent sans filtre, sans complexe, sans inhibition, le réel de leur agir et de leur domination.

(à suivre)

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