Le naturalisme vitaliste des catholiques intégristes

La récente décision de la Cour d'appel de Paris ordonnant la reprise des soins de Vincent Lambert indigne à juste titre. Mais elle ne devrait pas cacher les curieuses positions prises par des catholiques sur la question de ce qu'on appelle "la fin de vie".

La récente décision de la Cour d'appel de Paris ordonnant la reprise des soins de Vincent Lambert indigne à juste titre. Mais elle ne devrait pas cacher les curieuses positions prises par des catholiques (l'institution, la tête de liste pour le Les Républicains, les parents de Vincent Lambert et leurs bruyants soutiens, etc.) sur la question de ce qu'on appelle "la fin de vie". "Il n'y a pas de vie indigne", a déclaré F.-X. Bellamy. Autrement dit, toute vie est "digne" (?), parce que La Vie est "digne" (?). Laissons la dignité de côté pour le moment. Ce qui est étrange c'est cette absolutisation de la vie, quelqu'en soient les formes, quelqu'en soient les expériences subjectives, quelque soient les situations. La réduction des normes morales à la "valeur" de la vie, constitue un surprenant réductionnisme naturaliste, que le refus de l'IVG, de la PMA et l'hostilité au mariage pour tous avaient déjà manifesté: la nature est la référence suprême. Curieux, cet étrange naturalisme chrétien-catholique. Pourquoi cette élévation de la vie, promue comme valeur qui trace une limite absolue entre le permis et l'interdit? Pourquoi aller demander à la vie de jouer le rôle de principe moral (et politique quand certains veulent que la loi reste dans les limites que la nature trace, prétendument, aux actions humaines)? 

On pourrait aborder ce phénomène, où des catholiques adoptent un "matérialisme" moral, du point de vue philosophique. Et, au-delà des conflits de doctrines, se rapporter aux travaux du Comité d'éthique qui, depuis longtemps maintenant, a fait avancer la réflexion sur les questions que la vie pose à la morale quand de nouvelles formes d'appropriation de la vie (grâce souvent à ce que la science médicale permet) par les sujets conduisent à reconsidérer les normes morales et les "évidences" sur lesquelles elles reposent. Il faudrait surtout tenir compte des travaux d'anthropologues comme ceux de Philippe Descola (Par delà nature et culture) ou de sociologues (B. Latour) qui nous invitent à secouer nos antiques certitudes sur ce qui "naturel", sur la frontière entre la nature et la culture, sur la notion de frontière elle-même.

La conjoncture idéologique qui est la nôtre nous incite plutôt, et préalablement à une discussion philosophique, à examiner le sens politique de cette vague catholico-naturaliste. Quelques remarques cursives.

On remarque que promouvoir la nature et la vie comme norme de comportements et d'actions revient à récuser le fait de s'appuyer plutôt sur des principes (plutôt que des "valeurs", notion particulièrement confuse). Les principes politiques (pensons à ceux qui fondent les "droits humains") sont par définition des affirmations qui ne tiennent pas compte du donné naturel, puisqu'ils disent ce qui doit être et non ce qui est: l'égalité et la liberté sont, comme il est aisé de le constater, les choses les moins partagées. Au XVIIIème siècle des philosophes se sont évertués à montrer que l'égalité et la liberté sont inscrites dans une nature de l'homme et que le droit et la politique doivent, s'ils veulent être rationnels et justes, les réaliser. Par la "nature" les Lumières comprennent des choses distinctes: la nature empirique constituée de différences (il y a des forts, des faibles, des intelligents, des sots, etc.); la nature empirique comme objet de sciences, en particulier les sciences médicales, physiologiques; et la nature comme essence, matériellement présente, réalisée mais saisie par la raison, des choses et en particulier de l'homme, indépendamment de toute intervention due à l'histoire et la culture. En ce dernier sens la nature n'est pas une norme, elle est le fondement de normes qui contredisent la réalité empirique: il y a des différences naturelles entre les hommes? Soit. Il y a des inégalités sociales. Ces dernières sont-elles justifiées car elle exprimeraient les différences naturelles? La réponse géniale de Rousseau revient à dire que ce serait effectuer une opération logiquement contestable, écraser le genre "société" sur le genre "nature". Il en découle que l'égalité est un principe fondé dans la nature rationnelle des hommes et qu'il faut opposer aux différences naturelles et aux inégalités sociales. 

Ce bref détour était nécessaire pour être en état d'interroger le recours catholique intégriste à la nature. Il repose sur la négation de la différence de niveau (de genre) entre la société et la nature; il pose que la nature dit à la fois ce qui est et ce qui doit être, ou dit que ce qui doit être doit être identique à ce qui est; mais il ne dit pas pourquoi il doit en être ainsi. Mais il va plus loin, il soutient que ce qui est "naturel" doit être respecté absolument, car il possède une valeur intrinsèque. La valorisation absolue de la vie fonde l'attitude des parents de Vincent Lambert. D'une part toute vie doit être considérée comme étant soustraite à toute intervention humaine, y compris, en particulier, lorsqu'est posée la question de mettre fin à une situation où la vie n'est plus une vie, mais une survie. Or ils devraient, s'ils étaient cohérents, condamner le maintien de leur fils en vie par des moyens artificiels. D'autre part, c'est au nom du lien biologique entre eux et leur fils qu'ils exigent d'être entendus. Ce lien a une telle valeur que ni la décision de Vincent Lambert, ni l'attitude de son épouse, ni les décisions de justice déjà prises n'ont une quelconque légitimité. Autrement dit, le lien du "sang" - comme on dit curieusement- fonde une légitimité supérieure aux positions prises par le premier intéressé, nie la valeur d'une divergence d'opinion avec leur fils, récuse que l'épouse de Vincent Lambert, personne que ce dernier a choisie, appuie la position de son mari qu'elle connaissait sans aucune doute mieux que ses parents.

C'est pour taquiner que j'ai parlé de naturalisme, de réductionnisme vitaliste, etc. F.-X. Bellamy, les parents, et tous ceux qui exultent de façon indécente, se moquent de ces positions philosophiques. Pour eux la vie est sacrée, et si elle est sacrée c'est parce qu'elle est un don de Dieu, dont les hommes n'ont pas à disposer. Mais alors pourquoi ne pas le dire en ces termes? Parce qu'ils savent qu'en France la justice et l'opinion publique saisie sur des questions " de société", bref lorsque c'est sur le terrain politique qu'une question relative à la sexualitré est posée (IVG, PMA, mariage pour tous, adoption par des couples homosexuels, etc.), ne se fonde sur aucune référence divine. Arguer que la vie est un don de Dieu ne peut pas être une position universelle ni universalisable. D'où cette superstition et ce fanatisme de la vie ou de la nature qui reposent sur des bases conceptuelles défaillantes. Il est vrai que régulièrement on a vu des hommes et des femmes politiques mettre en avant leur foi dans des débats juridico-politiques. Comme de bons islamises salafistes, certain(e)s n'ont pas hésité à brandir la Bible à l'Assemblée nationale. Il ya plusieurs raisons à ce recul brutal de l'éthique laïque. J'en retiens une. Des philosophes ont affirmé que la recherche de consensus dans les questions de bioéthique, grâce à une discussion rationnelle et par la recherche de convergences raisonnables sur des règles communes, cette façon de procéder a besoin de s'appuyer sur des "valeurs substantielles", si l'on veut éviter le relativisme ou le scepticisme moral. Quelle meilleure base substantielle que Dieu créateur et providentialiste? Admettons. L'ennui n'est plus que cette garantie substantielle est incompatible avec la société sécularisée et l'État laïque, mais c'est qu'elle exclut toute discussion, toute délibération, et donc tout exercice du jugement, autrement dit elle est anti-politique.

Il n'y a pas lieu de s'en étonner. Mais on peut en tirer un enseignement précieux, qu'on ferait bien d'opposer aux catholiques intégristes de la vie, et aux islamises pro charia (الشَّرِيعَة): la politique ne peut pas se reposer sur des opinions religieuses, sur des dogmes, sur des textes révélés. Si c'est le cas, on revient à la guerre des opinions et des dogmes, dont nous savons qu'elle satisfait, outre des intérêts strictement religieux (si toutefois il en a existé), la pulsion sadique de faire le mal à l'autre en prétendant faire son salut contre et malgré lui. Il y a une jouissance obscène dans les bruyantes manifestations de ces catholiques qui ont accueilli la décisions de la Cour de Cassation. Ces catholiques ne se rendent pas compte qu'ils se placent hors de l'espace politique, alors que la fin de vie est à l'évidence une question politique que notre pays -après d'autres- a su examiner de façon admirablement procédurale, et qu'elle continuera de le faire. Brandir des dogmes en politique c'est interdire le jugement. Et il est indécent de camoufler cette attitude en mettant en avant "ses convictions personnelles" (F.-X. Bellamy) ou de sa "conscience", comme certains médecins à propos de l'IVG.

Catholiques, encore un effort pour être chrétiens, y compris en politique: convertissez l'amour évangélique en principe politique.

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