La Corse et la réconciliation

La victoire électorale des nationalistes en Corse les place en position de force face à l'État pour négocier les conditions d'une transformation institutionnelle de l'île. Mais celle-ci ne peut reposer sur des "gestes de réconciliation symbolique", selon les mots de M. Talamoni. Ce dont les Corses ont besoin c'est de réconciliation réelle, laquelle passe par une politique de la vérité.

La victoire électorale des nationalistes en Corse les place en position de force face à l'État pour négocier les conditions d'une transformation institutionnelle de l'île, dont les Corses attendent de pouvoir vivre, travailler en paix et dans la justice dans leur pays. Pour cela, une majorité électorale et des leaders aguerris ne suffiront pas. Car la Corse est, espérons-le fortement, en train de sortir d'une trop longue histoire de dépendance/dissidence par rapport à l'État qui a profondément marqué des mœurs politiques corrompues et corruptrices. Elle a été blessée par des violences qui ont impliqué diverses tendances nationalistes, des barbouzes, des criminels et un État qui a singulièrement manqué de courage et de lucidité.

La Corse est devant une question politique et civilisationnelle de première importance dont elle doit se saisir. La question est la suivante: comment une communauté sort-elle d'une longue période de violents conflits qui ont impliqué de nombreux acteurs s'opposant selon des motivations hétérogènes? Comment sortir d'un état de violence, de coups bas, de promesses jamais tenues, de trahisons et de meurtres? Des exemples dans le monde nous ont appris que si l'on veut éviter les amnisties globales et l'impunité par le silence ou le pari sur l'oubli, il n'y a qu'une bonne attitude politique: une politique de réconciliation. Mais celle-ci ne peut consister en des "gestes de réconciliation symbolique", selon les mots de M. Talamoni. Ce dont les Corses ont besoin c'est de réconciliation réelle, laquelle passe par une politique de la vérité.

Les exemples auxquels je fais allusion, qui ont été bien étudiés et fait l'objet de bilans critiques, sont ceux de la sortie de l'Afrique du Sud du régime de l'apartheid (avec la Commission Vérité et Réconciliation) et les dispositifs utilisés au Rwanda après le génocide des Tutsi. Je renvoie aux ouvrages qui traitent de ces expériences et qui les confrontent avec des sorties de dictature qui ont voulu faire l'économie de la vérité.

La réconciliation consiste à passer d'un état de division avec ses séquelles de meurtres, d'injustices et de corruption morale à un état d'unité, sinon retrouvée, du moins refondée démocratiquement. Les ennemis d'hier, redeviennent ou deviennent des voisins, des concitoyens, des partenaires. Le passé, qui ne peut jamais être effacé, cesse de peser sur un avenir que l'on décide de construire en commun, les ressentiments, les désirs de vengeance sont suspendus et frappés de nullité politique afin de libérer l'action commune et de faire le pari de la confiance mutuelle. La réconciliation, dans son sens le plus haut, est une sorte de "contrat social", comme l'a appelée Philippe-Joseph Salazar pour l'Afrique du Sud. Pari fragile, sans aucun doute. C'est pourquoi la réconciliation doit être "institutionnalisée": on ne peut la faire reposer sur les seuls affects (embrassons-nous, après tout ne sommes-nous pas des frères humains?), ou sur des "gestes". Des symboles, nous en avons sans doute besoin, mais si on en attend une puissance qui permet d'agir, ils ne suffisent pas. Par exemple, regrouper les prisonniers et les rapprocher des lieux habités par leur famille est une revendication légitime (en Corse et ailleurs sur le continent). Voilà qui serait "symbolique" car montrerait la volonté de faire "un geste", comme on dit, de la part de l'État. Mais ce "geste" resterait un "geste", si on laissait sous le boisseau les questions de savoir "qui" sont ces prisonniers, s'ils méritent tous d'être appelés "prisonniers politiques", si on doit, par exemple, tenir pour "politique" l'assassinat du préfet Érignac? Quant à l'auteur de ce "geste", l'État, il n'en aurait pas fini pour autant avec ses écrasantes responsabilités dans la situation de la Corse. Au-delà de cette question, si l'on veut que la nouvelle organisation territoriale de la Corse ouvre sur une transformation sociale, démocratique, écologique, il est nécessaire de se livrer à un travail inédit en France, un travail d'inventaire, de mise à plats des actes commis, des promesses jetées aux orties, des manœuvres claniques, des violences de toutes sortes. Un travail de déclaration commune et publique de la vérité, qui doit accompagner la réconciliation. 

La réconciliation est tout sauf un moment d'effusion et de soulagement, on cache le pire du passé sous le tapis et on célèbre la paix retrouvée. C'est une expérience, mieux une épreuve douloureuse car la communauté accepte de (se) poser des questions pénibles. On voit par là que la réconciliation élevée au statut de démarche politique, est, dans son principe, à part de la justice commune. C'est pourquoi certains ont inventé la notion de "justice traditionnelle". Je pense qu'il ne faut pas se précipiter de réduire la réconciliation à un dispositif juridique. Le droit ne cessera pas d'intervenir. Il y a eu des crimes qui pourront être jugés hors processus de réconciliation. Mais c'est au dispositif de réconciliation de le décider et d'en dessiner le périmètre. Pour cela, la réconciliation doit être couplée avec la recherche et, surtout l'expression publique de la vérité. Qui a fait quoi, à qui, quand, comment, pour quoi? Répondre publiquement, devant un jury de citoyens, à ces questions doit avoir pour but de révéler devant tous, et avant tout devant ceux avec qui on veut refonder un vive en commun, la nature politique des actions en cause. Les raisons crapuleuses sont exclues de la réconciliation. L'État est bien évidemment un acteur parmi les autres, comme les autres, du processus de réconciliation. 

Parce que la réconciliation au sens politique, esquissée ici, n'est ni simple ni facile, elle est aussi une occasion de mettre à l'épreuve la puissance d'agir des personnes en vue du bien commun des Corses. Elle suppose de l'inventivité, du courage, de l'intelligence. Les Corses pourraient, une nouvelle fois, être les premiers à montrer la voie. N'oublions pas que les résistants corses, communistes et autres, ont libéré le territoire national avant tout le monde. Aujourd'hui ils pourraient faire le choix d'une refondation du vivre en commun, sur la base d'un examen public de la vérité du passé, l'État faisant bien évidemment partie de ce passé qu'il ne s'agit pas de laisser passer, d'oublier pour simplement "regarder" l'avenir.

Mais qui portera cette expérience corse de vérité et réconciliation? Si seuls les Corses sont habilités à répondre à cette question,  on peut quand même avancer qu'elle ne pourra pas être organisée et menée par ceux-là même qui ont été impliqués dans des années de violence et de corruption de toute sorte. C'est hors du monde politique et hors de l'administration de l'État que quelque chose comme une campagne de vérité et réconciliation peut avoir des chances de réussir. C'est à ce qu'on appelle la "société civile" qu'il revient de mettre en œuvre ce qui serait une appropriation citoyenne des conditions du renouveau de la Corse.

 

 

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