En finir avec les trajectoires climatiques!

Le danger climatique ne frappe pas (encore) à notre porte comme vient de le faire le virus. On retrouve donc à cette occasion les termes d’une réflexion déjà ancienne, comment rapprocher le danger climatique de notre présent ? Comment faire pour que nous ayons l’impression que le danger climatique frappe déjà à la porte ?  Une critique proposée par Philippe Éon.

En finir avec les trajectoires climatiques !

Philippe Eon

 

A un journaliste qui lui demandait son pronostic avant le référendum français de 2005 sur la constitution européenne, le philosophe allemand Sloterdijk répondit : ce sera un oui saturé de non. On pourrait recourir à la même formule, certains diraient à la même esquive philosophique, pour imaginer l’issue de la pandémie du Covid-19. Tout le monde pressent que le monde d’après ne sera plus tout à fait le même mais qu’il restera malgré tout saturé du monde d’avant, au point de ne pas correspondre à la grande mutation qu’il serait raisonnable de mettre en œuvre pour éviter les catastrophes environnementales. 

A cet égard, la crise sanitaire pourrait donc être une déception de plus du point de vue de l’engagement écologiste. Elle aura cependant le grand mérite de confirmer une vérité bien connue des spécialistes de l’environnement : seul le danger imminent fait réagir. Comme les observateurs l’ont bien souligné, tant que l’épidémie était en Chine, elle était loin, l’affaire d’un pays où on mange des animaux bizarres. Quand elle a gagné l’Italie, elle était encore assez loin, l’affaire d’un pays mal organisé. Or, les réactions politiques impressionnantes qu’a finalement provoquées la promiscuité avec le virus illustrent l’adaptation rapide dont est capable une société quand elle est face au danger. Dans le contexte de la catastrophe climatique annoncée, il était tentant d’utiliser ces changements politiques et sociaux pour illustrer l’adage « quand on veut, on peut ». En réalité, les décisions prises, les nouvelles règles imposées jouent forcément contre les appels à une politique climatique volontariste, ou simplement cohérente. On a beau dire, le danger climatique ne frappe pas (encore) à notre porte comme vient de le faire le virus. On retrouve donc à cette occasion les termes d’une réflexion déjà ancienne, à laquelle le catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy a contribué : comment rapprocher le danger climatique de notre présent ? Comment faire pour que les élus et les citoyens aient l’impression que le danger climatique frappe déjà à leur porte ? 

Les animateurs et les pédagogues engagés pour les multiples causes environnementales connaissent bien ces questions. En dépit de leur travail régulier, ils ne sont manifestement jamais parvenus à leur apporter des réponses satisfaisantes, autrement dit efficaces – comme le confinement a pu l’être aussi rapidement pour ralentir la pandémie mais comme il a pu l’être aussi, indirectement, pour réduire aussi rapidement les émissions de CO2 dues au transport, par exemple. Un expert du climat a pu ainsi dire qu’il faudrait un Covid-19 tous les 2 ans pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris. Personne ne souhaite que le monde d’après soit jalonné tous les deux ans de cette expérience collective traumatisante. Et c’est pourquoi le monde d’après sera saturé du monde d’avant, par le biais de relances, de plans de soutien à l’activité, de promotion du tourisme. Toutes ces dynamiques feront office de fleuve Léthé. On oubliera vite. 

La crise sanitaire n’a pas rapproché le danger climatique de notre présent confiné. Elle ne se substituera pas aux efforts pédagogiques qui cherchent depuis des décennies à sensibiliser, à expliquer, à moraliser, à inciter, à accompagner, à effrayer, avec l’espoir de provoquer des changements salutaires de comportements. En revanche, il est essentiel de comprendre que la crise sanitaire vient de nous procurer une toute nouvelle expérience du futur. En cela, le monde d’après ne sera pas complètement saturé par le monde d’avant, malgré le désir d’oublier. Motivées par un danger au présent, les décisions politiques ont fait quelque chose que notre société déteste et qui révèle pourtant la dynamique propre au système social : elles ont brouillé le futur, elles ont amplifié l’incertitude. Pour échapper à la faillite ponctuelle du système de santé, elles ont mis toute la société au bord de la faillite en ouvrant très grand le spectre des issues futures, dans un brouillard qui a réduit la visibilité à quelques semaines. Irons-nous en vacances au mois de juillet ? Du même coup, ces décisions ont éclairé le rapport au futur qu’entretient (dans le monde d’avant) la prétendue lutte contre le changement climatique. 

Nous avons pris l’habitude de dessiner le cours temporel de notre efficacité climatique sous la forme de trajectoires qui nous amèneront doucement vers un monde meilleur en 2030, 2040 et carrément neutre en carbone en 2050. Dans les systèmes de management de l’énergie, on appelle ça l’amélioration continue : - 4% par an, et ce sera « nickel » en 2050. Ces trajectoires, auxquelles on associe des scénarios de mutation sociale (combien de chauffeurs de véhicules électriques en 2030, combien de pompes à chaleur et de chaudière bois dans les maisons, combien de calories dans les assiettes, etc.), sont un moyen de simplifier la complexité sociale : on ouvre un placard de plus, dans le futur, pour y ranger des problèmes qui s’avèrent trop difficiles aujourd’hui. 

Au sens strict, les trajectoires climatiques ou les scénarios de neutralisation du carbone disent que la société est trop complexe mais aussi trop inerte pour être modifiée du jour au lendemain. D’un autre côté, ces trajectoires ajoutent de la complexité à la complexité. Comment savoir quelle est la bonne ? Quel est l’expert qui procurera au politique le scénario le plus crédible : -30 % ou -40% d’émissions de gaz à effet de serre en 2030 ? Et que signifie ici « crédible » ? Malgré la batterie de données qui alimentent ces projections vers un futur souhaitable, on en revient finalement toujours au choix d’un scénario, qui ne s’accomplit jamais. Contrairement à ce que dit l’adage, « quand on veut, c’est qu’on ne peut pas ». 

Enfin, en nous projetant vers des avenirs relativement lointains, ces trajectoires confortent en nous des dispositions éthiques qui ne sont peut-être pas appropriées à l’action. Tant qu’il y a du futur tracé devant nous, il y a place pour ces sentiments souvent contradictoires : espoir, confiance (dans les calculs), indifférence (puisque c’est tracé), angoisse de ne pas atteindre les objectifs, désespoir (rien n’avance). En février 2009, Nelson et Vucetich publiaient un article dans Ecologist : « Time to abandon hope and propose a new approach to environnemental change ». L’idée simple est que le sens de notre action peut ne pas résider dans ce qu’on peut en attendre (une réduction des émissions de gaz à effet de serre, par exemple). Il s’agit d’un retour à l’éthique aristotélicienne. On peut le discuter. Mais, oui, c’est déjà une bonne idée : commençons à en discuter, fouillons philosophiquement dans ce qui peut et doit individuellement nous « animer » lorsqu’il s’agit de l’avenir de la société mondiale. 

La crise sanitaire du Covid-19 ne ramènera pas le danger climatique sous nos fenêtres. Ell e nous permet au moins de comprendre que la forme des politiques publiques « énergie climat » n’est pas adaptée aux défis qu’elles disent relever. Les programmations à long terme, les planifications pour 2050, les stratégies basées sur des graphiques colorés, avec un axe des abscisses courant jusqu’à 2100, ont leur utilité. Mais pas celle qu’on leur attribue généralement. Elles ont une fonction descriptive. Elles montrent, chiffres et couleurs à l’appui, l’inertie de notre société. Sous le slogan de l’urgence, qu’il convient paradoxalement de se répéter sans arrêt pour s’en persuader, elles demeurent des moyens sociaux d’éloigner de nous (de neutraliser) le danger climatique. Qui plus est, de manière étrange dans un système bureaucratique et managérial où tout est soumis à évaluation, ces formes de politique publique bénéficient encore et encore d’une cécité consensuelle. Nous sommes privés à la fois de l’efficience qu’elles annoncent et de la lucidité que leur inefficience devrait provoquer.  

« Il est donc temps » d’abandonner ces trajectoires climatiques qui paraissent décrire avec une certitude comptable la manière dont nous agirons d’ici 2050, alors qu’elles sapent au contraire notre puissance d’agir dès maintenant. Temps de contester le modèle convenu (et administratif) de la planification dans le domaine des politiques énergie climat. Temps de « ne pas comprendre » ce que fait une société quand elle s’adapte mais temps aussi de se donner le temps de l’observer. Temps de cultiver des dispositions éthiques qui font de l’action autre chose qu’un moyen. Temps d’accepter que toute décision renouvelle l’incertitude – et le futur – qu’elle prétend simultanément réduire. Temps, donc, de décider, sans avoir besoin de savoir quoi que ce soit du futur, ni le danger qu’il faut craindre, ni les solutions qu’on peut espérer. 

 

Philippe EON

Philosophe, né en 1960. Exerce actuellement au sein d’une collectivité territoriale la fonction de chef de projet dans le domaine de la politique énergie climat. 

Publications récentes aux Presses de l’Université Laval : 

L’importance du langage dans l’administration, Méditations luhmanniennes, 2020

La société, la politique et moi, 2019

Philosopher, en un mot. Variations sur le sens du mot spécial, 2018

Réguler le chauffage, une philosophie de la précarité énergétique, 2015

 

 

 

 

 

 

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