On a vu affiché pendant les manifs de solidarité avec les Gazaouis un slogan dont on peut se demander si ceux et celles qui le brandissaient en connaissent la signification. Il est nécessaire de présenter un essai d'analyse et de critique d'une façon irresponsable et criminelle de manifester le soutien à la cause palestinienne.
La signification de ce slogan est claire: du Jourdain à la Méditerranée, une terre libérée pour un État nation la Palestine. Il est découle que ce territoire doit être libéré de l'État israélien, de la nation israélienne et de la société israélienne. Ce qui n'est pas dit c'est la forme que doit prendre cette libération. Substitution d'un État par un autre? Donc destruction d'Israël? Ce qui est l'objectif du Hamas, de l'Iran et de tout ce que la région compte d'entités politiques, militaires du fondamentalisme islamiste. Mais que veut dire "destruction d'Israël"? Comment détruit-on un État? Comment détruit-on une nation? Une société? La destruction d'un État est un acte politique, suite à une victoire militaire qui contraint les ennemis à renoncer à leur souveraineté au profit d'un autre État ou au sein d'un Empire. On peut imaginer, sur la base de ce que nous apprenons dans l'histoire, plusieurs suites à la destruction de l'État. Mais laissons le détail de la chose. Donc Israël n'a plus d'État, ses institutions politiques, juridiques, son administration, ses services publics, tout cela est annulé: ce qu'a fait Paul Brenner en Irak, démanteler l'État irakien, car dominé par le parti Baas, donne une idée approximative de ce que veut dire détruire un État. Mais l'abolition de l'État laisse subsister une nation et une société. Que faire de la nation israélienne? Deux possibilités se présentent: l'une consiste à faire de la nation du précédent État une communauté à côté de la communauté des vainqueurs. Dans ce cas celle-ci est politiquement dominante, c'est elle qui est le fondement de la souveraineté du nouvel État. Les Israéliens, dans ce cas de figure, prendraient la place des Palestiniens vivant actuellement en Israël. L'autre possibilité serait de supprimer la nation vaincue, soit en la dispersant, soit en la condamnant à l'extinction par sa destruction. On aura reconnu ce qui est arrivé aux Juifs après la prise de Jérusalem et la destruction du second temple par les Romains de Titus, leur dispersion; on a très bien compris que cette éventualité voue les Israéliens à une seconde Shoah.
Les porteurs de ce slogan devrait se poser la question de savoir ce qu'ils veulent: la situation irakienne post Saddam Hussein, la dispersion des Israéliens ou la répétition de la Shoah? Et s'ils se posent la question et avancent une réponse, qu'ils mobilisent leur imagination pour se représenter ce que signifierait pour des personnes, des individus singuliers, concrets, de telles perspectives. Elles signifient la fin d'Israël. Et le slogan appelle en réalité cette fin. On peut facilement se représenter les arguments soutenant cette vision, on les connaît, il est inutile de se fatiguer à les combattre. En revanche il faut affirmer et répéter sans relâche que l'existence d'Israël est une réalité qui ne se discute pas. Les citoyens de l'Europe, quels que soient leur âge, leurs opinions politiques, leur affiliation religieuse ne peuvent accepter, ni même simplement avaliser par le silence, cette possibilité.
Oui, mais l'existence d'Israël repose sur un péché grave. Il a ignoré l'existence d'une population, d'une société, d'un peuple en constitution et a procédé à son aliénation par rapport à sa propre terre, le déracinement de beaucoup, l'exil, la dispersion, la dépossession (la Nakba). Ce péché provient de ce que les sionistes les plus actifs dans la création du nouvel État partageaient une idéologie dominante en Europe depuis la fin du XVIIIème siècle, le colonialisme comme manifestation de l'impérialité (voir Mohamed Meziane pour ce concept) des États-nations européens. La "question juive" venait ironiquement de donner naissance à la "question palestinienne". Naissance impure donc, mais naissance nécessaire pour protéger les Juifs qui avaient été ouvertement destinés à la destruction (mesure-t-on ce que signifie détruire des gens, des communautés, au sens de les précipiter dans la mort et l'oubli, ce que Hannah Arendt a appelé The Holes of Oblivion?). Est tragique une situation qui voit s'affronter deux droits égaux. La tragédie devient lutte à mort, guerre, quand chacun apparaît comme la négation du droit de l'autre. Les Palestiniens ont le droit d'exister comme peuple souverain (un ou deux États? Bien malin qui a la réponse) et le droit de réclamer contre les Israéliens du tort infini qui leur a été infligé. Israël a le droit d'exister et de se défendre. Tragédie, car il veut se défendre contre l'affirmation d'un droit du côté palestinien. Car il refuse que les conditions impures de sa naissance frappent pour toujours son existence de doute. Les Palestiniens sont fondés à rencontrer dans l'existence d'Israël la cause du tort dont ils souffrent.
Mais la définition de la situation qui dure depuis 1948 et 1967 en termes de tragédie, d'affrontement de droits égaux est insuffisante. Le droit israélien à exister en est venu, après l'épisode de la Nakba, à se confondre avec l'occupation (imagine-t-on ce que signifie vivre sous occupation militaire depuis des générations, la somme de violences quotidiennes, d'humiliation, la négation de tout horizon d'attente à partir d'une expérience de dépossession- avec ses conséquences, la corruption morale, le désespoir, le mépris, la haine?) et avec la colonisation. Les Palestiniens n'opposent pas des droits "égaux" à ceux d'Israël. Cela explique que les pogroms du 7 octobre aient été vécus comme une revanche par procuration.
La "solution" "de la rivière à la mer" tourne le dos aux tâches actuelles qui s'imposent aux Palestiniens et aux Israéliens: travailler, chacun pour soi et avec l'autre les questions du rapport de chacun à la terre, de ce qu'est venu à signifier "appartenir " à cette terre, ou être "propriétaire" (si tant est que cela ait vraiment un sens) de cette terre. Tâches difficiles, apparemment insurmontables, en tout cas plus "réalistes" que ce slogan irresponsable.