Bataille du rail - Bataille de l'impôt

L'actualité sociale et l'actualité du mediapart-club viennent à point nommé, avec la lutte des cheminots, pour remettre peut-être à l'endroit les termes du combat qui se joue en sous-main et mettre en lumière ses enjeux.

Au hasard d'échanges sur quelques fils de discussions ces dernier jours, "un beau lièvre m'est parti entre les pattes" comme dit Roger dans ses histoires de chasse.
Serions-nous tous, ou presque, contaminés par "l'esprit néo-libéral" et ce faisant, clients d'optimisations fiscales ?

 

Au départ, c'est une réflexion d'un contributeur sur un fil de discussion à propos d'une déclaration d'intention de désabonnement à Mediapart qui attiré mon attention :
"Il est dès lors compréhensible que des lecteurs préfèrent affecter le montant de leur abonnement aux gens qui luttent (ce qui est déductible des impôts à 60 % - dans la limite de 20% du revenu)."

C'est le mot "compréhensible" en son principe qui m'a alerté, car il est je pense peu probable que les dons aux caisses de grévistes soient en effet déductibles (sauf éventuellement et sous réserve de vérification qu'il s'agisse non pas de dons directs à ces caisses, mais de dons à des organisations syndicales ou autres, elles mêmes reconnues d'intérêt général c'est à dire agréées au titre de l'article 200 du CGI).
En revanche, dire qu'il est "compréhensible" que de tels dons puissent être motivés aussi par la promesse de leur déductibilité de l'impôt pose me semble-t-il quelques problèmes.

 

Tout d'abord un problème de cohérence immédiate, lié à l'objet même du don.
Comment imaginer qu'il soit possible de soutenir une lutte de défense d'un service public financé en grande partie par l'impôt, en soustrayant de l'impôt l'aide que l'on souhaite apporter à cette lutte ?

 

Mais au delà de cette incohérence de "pure forme" affleure un deuxième problème plus fondamental, celui du financement des services publics. On ne va pas s'étendre, la question a été largement posée et illustrée par l'affrontement en cours à la SNCF. Son coût serait paraît-il désormais insupportable pour les contribuables. Et à défaut de la réforme engagée, il reviendra donc à ses clients d'en assumer une part plus importante. Moyennant quoi, pour contenir ce coût il convient de réduire le périmètre du service public de transport ferroviaire, pour ne pas augmenter les tarifs "et en même temps" pour ne pas contrarier la politique de réduction des impôts.
Et l'on voit, sur les plateaux télé comme l'on n'entend pas sur les ondes radiophoniques, quantité de journalistes, analystes et politistes benêts se rendre piteusement, sans réaction quand ce n'est pas avec un hochement de tête approbateur, à l'évidence de ce raisonnement pourtant totalement spécieux ; accréditant implicitement la chose comme raisonnable et partagée, au nom du bon sens commun exprimé par une opinion publique très largement convaincue, sondages à l'appui.
Instruments de fabrication de cette opinion publique, ils n'ont bien sûr pas le moindre doute sur l'objectivité professionnelle, voire même n'ayons peur de rien, déontologique dont ils se réclament.
Il ne leur viendrait pas à l'idée que pour être vraiment public, un service public doit être gratuit pour ses usagers et donc, financé par l'impôt. Ça ne leur vient pas à l'idée au moment même où de nombreuses collectivités locales, de plus en plus nombreuses, s'engagent pour, ou ont déjà mis en place la gratuité de leurs transports publics locaux.
La solidarité par la redistribution à travers les services publics, ça ne leur vient pas à l'idée.
Submergés par la logorrhée mi-technocratique mi-champ de foire de nos bateleurs experts en démagogie électoraliste il ne leur vient pas à l'idée de faire tout simplement leur travail d'empêcheurs de tourner en rond, ils font même, à bien les écouter, performances de leurs abdications.
Rien de bien nouveau en fait, mais tout de même !
Des chiens de garde... Quelle honte !

Donc oui, pour être vraiment public, un service public doit être gratuit pour tous ses usagers partout et donc entièrement financé par l'impôt.



Mais, en lien direct, revenons à notre hypothèse initiale du don contre déduction fiscale pour "décrypter", comme disent avec prétention tous nos perroquets médiatiques, une de ces évidences du bon sens commun qui piétine en fait le bon sens.

Du "téléthon" aux "restos du cœur" ou à la campagne du "sidaction", les initiatives ne manquent pas qui savent séduire les âmes généreuses et solidaires contre défiscalisation. Les cathos de gauche ont leur "secours catholiques", les mécréants partageux ont leur "secours populaire" et ainsi voguent nos mauvaise consciences en quête d’apaisement sur le flot des malheurs du monde. On peut même cotiser pour les enfants du Bangladesh ou de Khartoum et le sauvetage du rhinocéros blanc, pas de souci il y en a pour tout le monde.
Et puis, comment ne pas applaudir tant qu'on y est aux largesses de Bill Gates et consorts promettant d'abandonner leurs fortunes aux œuvres philanthropiques. Même notre Johnny national a trouvé en son temps la ficelle à son goût, et l'on ne compte pas le nombre de "peoples" plus discrets ou de bonnes âmes de la paroisse même modestes, qui trouvent là ce supplément d'âme indispensable à leur estime narcissique.
Il y auraient bien des distinctions à établir mais en fait, il est bien moins question de faire procès aux personnes (du moins à l'immense majorité d'entre elles fort modestes) qu'au subterfuge auquel elles se prêtent, en conscience ou en toute innocence, c'est selon.

Disons pour faire court que même si j'en comprends voire en partage quelques attendus solidaristes, je n'aime pas trop la charité, je préfère et de loin la contribution, à titre d'aboutissant.
C'est à dire en langage clair l'impôt. Dont l'usage est soumis à la délibération démocratique.

C'est vrai que c'est beaucoup moins fun, il n'y a pas de badge à exhiber ostensiblement et il faut bien admettre que notre "démocratie" mérite quelques guillemets.

Mais il faut savoir ce que l'on veut.

Et selon ma remarque initiale à propos des dons faits aux caisses de grève pour les cheminots, le comble est atteint quand la promotion des actes de solidarité est adossée à leur déductibilité de l'impôt (il est vrai partielle, mais là n'est pas la question). Or, c'est bien l'argument pernicieux qui en guise d'appât nous est systématiquement servi.
Jouant de leurs "bons sentiments" il parvient sans peine à séduire nombre de ceux qui parmi nous rêvent d'un monde plus juste, plus solidaire et démocratique, plus fraternel ; et s'insurgeant contre les inégalités et le cynisme du monde néo-libéral et du fric roi, n'hésitent pas à s'engager par ailleurs, en politique ou dans l'action syndicale.

Mais comment peut-on s'insurger (avec raison, au nom de la démocratie et de la justice sociale) contre le néo-libéralisme et ses dérives délétères, et simultanément en adopter l'une des pratiques les plus condamnables, qui consiste à dépouiller la puissance publique redistributive et à vider de sa substance la démocratie en se substituant à ses instances de délibération pour décider de l'affectation ne serait-ce que d'une infime partie de sa propre contribution au bien public ?

C'est une pratique qui sous son air angélique est parfaitement scandaleuse et il n'est pas indifférent qu'elle soit historiquement fondée sur des préceptes religieux, comme il n'est pas indifférent qu'elle ait fait initialement fortune dans le monde anglo-saxon (voir Weber et son couplet sur l'éthique protestante).
Elle est porteuse de ce même modèle de société que l'angélique Macron et sa réforme de la SNCF nous promettent comme avenir radieux.

 

N.B. 2ème publication de ce billet, sous un nouveau titre

Tome IIsmile: Bataille du rail - bataille de l'Europe

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