Le camping car à Robert Desnos

Cette supposition angoissante : et si j'étais pour quelque chose dans l'invasion de ces monstres de traîne-couillons à volants qui dégradent les destinations touristiques en toute saison.

 

Un camping car de dix huit mètres, ça n'existe pas, ça n'existe pas et pourquoi pas ? ». Chacun se souvient sans doute encore de ce fameux slogan publicitaire, entendu il y a une vingtaine d'années et qui a signé l'envolée des ventes de ces monstres de la route. Cette rengaine déprimante est venue récemment m'envahir pendant toute une nuit de cauchemar. Il faut savoir que pendant quelques années, j'ai dû faire l'instituteur pour gagner ma vie. Or, parmi les matières enseignées, figurait la récitation. Les futurs consommateurs qui m'étaient confiés ont ainsi pu ânonner la fameuse poésie de Robert Desnos, la fourmi*. Des textes qu'ils devaient rédiger « à la manière de », moyen censé stimuler l'expression écrite, complétaient les séances d'actuels utilisateurs de tweeter. Comme j'ai une fâcheuse tendance à conserver certains souvenirs, parmi lesquels un cahier de ces "à la manière de"j'ai retrouvé ce texte, vraisemblablement un brouillon du concepteur de cette campagne de publicité : «Un camping car de dix huit mètres avec une antenne sur la tête, ça n'existe pas, ça n'existe pas / Un camping car de dix huit mètres et une auto sur la remorque, ça n'existe pas, ça n'existe pas / Un camping car de dix huit mètres, ça n'existe pas, ça n'existe pas et pourquoi pas ?". 

Mon sentiment de mauvaise conscience est donc aisément compréhensible, je suis sans doute involontairement à l'origine de quelques "actes d'achat". Aux sceptiques (et il en fausse), je préciserai qu'un certain Rocco figure parmi ces anciens élèves, ses frères fréquentaient d'autres classes. J'ai également retrouvé un des ses "à la manière de » qui se terminait ainsi : « un zizi de dix-huit mètres , ça n'existe pas, ça n'existe pas et pourquoi pas ? ». Il s'agissait du même Rocco que celui dont j'ai eu le plaisir, quelques années plus tard, de trouver le nom au générique d'un classique du cinéma de bas arts et décès. Assister à la réussite du petit Sifredi, me dire que j'y ai été pour quelque chose (si peu que ce soit) a procuré une immense satisfaction au pédagogue consciencieux que je n'étais pas.

Hélas, si j'en reviens aux nuisances des campings cars actuels, j'ai peu d'avoir perdu. Et si ma jeunesse fut un temps attirée (mais j'y ai résisté) par le combi VW qui clignait de l'oeil sur une pochette du chanteur Steve Waring, modeste et sympathique véhicule bien que déjà fieffé pollueur, je peste aujourd'hui contre les monstres ambulants, à mi-chemin entre la maison à roues et la caravane ringardisée et dont la seule présence suffit à défigurer des paysages quelquefois sublimes et à en troubler toujours la quiétude. Combien d'anciens élèves se trouvent à leur volant attirés par la promesse d'un parfum d'aventure frelaté mais se retrouvant à vivre une promiscuité pire que celle d'un immeuble ? Pour le coup, il n'y a pas lieu d'être fier de ce qu'on ne saurait appeler une réussite éducative. Enfin, tout ça, c'est la faute à Desnos. A propos, quelqu'un aurait-il la réponse à cette question restée irrésolue : une fourmi de dix-huit mètres, est-ce que ça existe ?

* je préférais leur faire apprendre le geai gélatineux de René de Obaldia, celui qui geignait dans le jasmin

 

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