Dans les années 70, des dénominations temoignant d'aspirations agrestes envahirent certains "grands ensembles" qui commençaient à se délabrer sérieusement. Les cités connurent alors des envolées poétiques qui pour être immobiles n'en étaient pas moins propices à des envolées bucoliques. On vit alors éclore des avenues des Palétuviers (1) désigner des voies au bitume défoncé, des allées des Roses embellir des prairies de papier gras et des commissariats d'où sortaient des Pervenches qui fleurissaient les pare-brise des contrevenants. Autant d'initiatives qui s'avéraient pourtant impuissantes à satisfaire les habitants de quartiers qualifiés de "défavorisés" pour montrer sans doute qu'aucune amélioration n'était à envisager et qu'en conséquence, il valait mieux les laisser s'enfoncer dans un pourrissement où s'épanouissaient des fleurs vénéneuses de banlieue. Qui sait si de cet humus, ne sortiraient pas un jour quelques lucratives opérations de replantage immobilier, par exemple à la faveur de Jeux Olympiques quelconques ou d'un Grand Paris tentaculaire.
En attendant, les moins pauvres des habitants succombèrent au mirage du "cauchemar pavillonaire" (2), prélude à la formation de rond-point sur lesquels s'épanouirait le désespoir de jonquilles habillées par Lagersfeld. Les édiles ( "édiles", ça fait chic ) à la tête de villes nouvelles de gôche s'engagèrent dans une guérilla lexicale, une reconquête idéologique utilisant l'odonymie pour persuader les citoyens des avantages à vivre en territoire PS. Les plaques des villes furent sollicitées pour afficher les valeurs républicaines. Désormais on n'habitait plus rue du commerce mais rue de la Fraternité, allée de la Solidarité ou impasse de la Mixité. Aucun farceur n'osa une avenue de la Guillotine pas plus que ne s'éleva la moindre impasse du Père Duchêne, sans doute par peur de voir les choses en gland. Hasard de l'odonymie, je stationnai récemment parking Jules Valles, tout à côté de l'école de la rue Brassens. L'étonnant est que cet affichage d'inspiration anarchiste se trouve dans une agglomération dont Valls fut longtemps le maire.
La campagne électorale à venir débouchera vraisemblablement sur son lot de valse des étiquettes. En conséquence pour égayer les mornes soirées passées en compagnie de bulletins d'information répétitifs, un petit jeu qui consiste à deviner qui parmi les prétendants au trône élyséen pourraient inaugurer les plaques de rue dont les noms suivent. Notez que certains cumulards peuvent cocher plusieurs cases : allée du Partage, place de la Tolérance et de l'Empathie, boulevard de la Collaboration, avenue de la Vérité, impasse de l'Ego ou Carrefour des Services Publics, rond-point de la Laïcité... Avec les innombrables Avenues Thiers, les candidats qui émargent dans les rangs d'une droite plus ou moins républicaine ont une longueur d'avance. En définitive, à chaque période électorale, l'électeur sans mémoire entretient l'illusion qu'il bénéficie(ra) d'un traitement de faveur et qu'il habitera une cité radieuse. Pour ma part, j'ai reçu une proposition d'emploi envoyée par mon bailleur social qui me propose d'occuper un poste de gardien Cité des Cracs (3), quartier du Deal, avec un logement de fonction dans l immeuble du Chouf. Le courrier accompagnant cette offre avertissait qu'un refus de ma part entrainerait ma entraînerait ma radiation de la liste des bénéficiaires de l'allocations chômage, une décision de nature à m'éviter de devoir me rendre dans les locaux de l'agence Pôle emploi coincée du Carrefour de la Charité entre l'Emmaus local et les Restos du coeur.
(1) majuscule de rigueur.
(2) le cauchemar pavillonnaire- J.L. Debry - Ed. L'échappée.
(3) ou du Crack, une faute de frappe ?