Otage de grévistes

Un micro-trottoir personnel : ma vie d'otage sur un quai de gare.

Même le semi-nomade que je suis est au courant. Des grévistes qui ont perdu le Nord*, rôdent dans les gares et, la nuit tombée, s'attaquent à d'infortunés voyageurs qu'ils prennent en otage. Jean Jacques Gourdin l'assène quotidiennement (en rupin), sur RMC, Radio Macron Compatible, et les autres médias embrayent à mesure que les agents débrayent. Bref, impossible de jouer l'ignorant. Je n'avais donc aucune excuse à me trouver sur ce quai de gare ce lundi 7 mai à 22h37 si ce n'est celle de ne pas connaître la coutume locale qui veut qu'un jour de grève commence la veille. Chez Air France passe encore, le décalage horaire peut expliquer cette habitude. Mais à la SNCF, quel jet lag pourrait-on invoquer pour l'expliquer ?  Sur les quais déserts, seuls des hommes casqués et en uniforme patrouillent. La démocratie est donc bien vivante. Des haut-parleurs déchirent le silence en distillant à intervalle réguliers des messages codés : "Voie J, le train à destination de Melun ne partira pas" ou encore "Signalez les colis piégés. Je répète, signalez les colis piégés". Radio Londres vintage, la résistance et les otages, tout ça. Tout à coup, casquettes agressives et instruments menaçants à la main, une escouade surgit de l'ombre et se dirige vers moi. J'apprendrai plus tard qu'il s'agit des redoutables A.S..T., "Agents de Service Commercial Train", armés de leur terminal informatique verbalisateur. S'ils me voient, nul doute que je rejoindrai la longue liste des otages qu'égrennent quotidiennement les médias et qui font frémir les usagers dans les salles d'attente. Otage, j'aurai peut-être droit à une citation sur L.C.I. (rendre enfin ma mère fière de son fils). En attendant ces quelques secondes de célébrité, une chose est certaine : avec mon Pass' Navigo, je ne suis pas de taille à les affronter. La peur m'étreint et malgré l'effroi, j'attrape un coup de chaud qui me laisse déshydraté. La Pépie... Manquait plus que ça. Retrouver vite les réflexes qui m'ont permis de survivre dans les rues de Peshawar, de Quetta ou de Srinagar. Mais je m'égare. Les hommes passent sans me jeter un regard, tout occupés qu'ils sont à échanger des considérations culturelles pour le moins surprenantes eu égard à la situation. Parce qu'enfin, parler de "statues" pendant une prise d'otages... Après avoir frappé aux porte muettes de wagons aux lumières éteintes, j'ai pu enfin trouver un conducteur compatissant qui a bien voulu me raccompagner non loin de chez moi. 

* en toute immodestie, celle-ci, je la trouve pas mal  

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