Le virus de la téléréalité

A la "Une" de l'Yonne républicaine du 9 mars 2020 : "Il survit à quatorze jours de confinement à son domicile". La faute au coronavirus de mes cojones. La réalité rejoignant la fiction, les producteurs de téléréalité devraient bouillonner, surtout si des mesures de confinement étaient prises, audiences record et recettes publicitaires en hausse étant alors au rendez-vous.

La télé-réalité reflète un certain état (de décomposition) de la société, ses modes, ses passions, ses angoisses et les pulsions qui la traversent. L'épidémie de coronavirus ne pouvait manquer de stimuler l'imaginations des créateurs d'émissions télévisées. Temoin, celui dont le cynisme s'exprime ci-dessous. 

 " Cette pandémie est une chance inespérée pour le producteur d'émissions de téléréalité que je suis ( voir mes réalisations en bas de page ). Mais je ne suis pas le seul à en tirer profit. Certains médias qui scénarisent et dramatisent cette situation certes préoccupante jusqu'à provoquer des comportements imbéciles de consommateurs craignant la pénurie. Ceux qui spéculent sur les pénuries, en dignes héritiers du marché noir. Jusqu'au gouvernement qui dégaine son 49.3 , tablant sur une situation anxiogène pour faire voter la casse du système de retraites. Or, à bien y réfléchir, une émission de téléréalité traitant de l'épidémie représenterait surtout un acte civique et solidaire.  En effet, il faudra bien occuper les séquestrés pendant les périodes de confinement qui adviendront, empêcher des comportements de rébellion et a anesthésier des esprits qui pourraient prendre la mauvaise habitude de vaquer(*) voire de remettre en question certaines dominations présentées comme "naturelles". Subsidairement, ces programmes qui devraient être reconnus d'utilité publique devraient me garantir quelques années confortables. J'ai donc jeté les bases de deux émissions de ce genre. Le titre de la première, " le  virus ne passera pas par moi". Un samedi soir à l'hôpital, les participants doivent se faire accepter dans un service de maladies infectieuses. La pénurie de masques et de crèmes lavantes les amène à se déplacer sans prendre les précautions sanitaires minimales ce qui explique que ceux d'entre eux qui étaient"sains" au début de l'épreuve, soient rapidement contaminés. Un monsieur déloyal leur proposera des produits de substitution à l'efficacité non avérée mais aux prix exorbitants. Ils trouveront tous les lits occupés par des exilés venus profiter du système médical français. Des places doivent donc être libérée. Pour cela,   les candidats devront démasquer puis dénoncer  les simulateurs. Tous les moyens sont autorisés, même les moins avouables. Les imposteurs seront aussitôt dirigés vers la base militaire de Creil (Oise), avant d'être envoyés en Italie. Un sociologue présent en plateau expliquera que ce comportement n'est pas réellement à blâmer, les épidémies comme les guerres ayant toujours suscité la désignation de boucs émissaires. Chaque jour, les joueurs participent à une réunion au cours de laquelle les candidats parieront sur le nombre de contaminés et de morts du lendemain. Le gagnant portera le "caducée ", bâton magique qui apporte l'immunité sanitaire. Le vainqueur est le dernier survivant, qu'il soit ontaminé ou non. La récompense, un séjour à l'Elysée dans l'intimité du couple Macron. A moins qu'une nomination à un poste de conseiller spécial au ministère de la Santé. Ma deuxième proposition, " Le 49.3 au parlement ". Réunissant les élus à l'occasion d'une forfaiture démocratique, le gouvernement recourt au passage en force pour faire accepter la "réforme"  des retraites. Par une sorte de justice immanente, l'ultra gauche ou les islamistes ont envoyé un pli contenant des traces du virus. La mission médicale venue enquêter préconise l'enfermement sanitaire, au prétexte que les français n'accepteraient pas qu'une fois de plus, les élus de la Rrrrépublique ne s'appliquent pas à eux-mêmes les obligations auxquelles ils soumettent la population. Des paris sont engagés, nommant les députés qui  craqueront. Pour échapper aux conséquences de cette mesure dont ils savent que, dans le cas des maladies respiratoires contagieuses, l'argument médiatique l'emporte sur l'efficacité sanitaire, ils pourront recourir à plusieurs subterfuges, par exemple se faire remplacer par un assistant parlementaire, corrompre les huissiers pour obtenir le plan des souterrains ou demander à un groupe de pression (lobby) d'intervenir en faveur de sa libération. Le premier à sortir du palais Bourbon remporte la victoire, malheureusement, il est conduit jusqu'à sa permanence où il restera détenu confiné pendant de longues semaines. Puisque la présence d'un spécialiste augmente la crédibilité du programme, j'avais songé au tennisman "rebelle," Y. Noah. Hélas, les essais s'avérèrent décevants, puisqu'il remplaçait par une litanie de 49. 49.0, 49.15 et 49.30 sans jamais arriver à pronocer 49.3.   

Ces deux programmes méritent une caution scientifique de haute volée. J'ai d'abord songé à Jean-Louis Etienne, médecin explorateur aujourd'hui oublié, puis espéré la participation de Michel Cymes qui aurait été parfait, n'eût été le prix trop élevé de son cachet et son manque de disponibilité avant 2030. Bernard Kouchner s'est porté volontaire mais quand on veut une certaine exigence de qualité... Reste le must, not' bon roi Macron. Certes, ses pouvoirs passablement émoussés ne guériront pas les écrouelles mais cantiniere de luxe, il pourra remplir les échelles d'un brouet infâme dû aux restrictions budgétaires. Ce programme obéit à la réglementation désormais en vigueur et satisfait aux critères d'obtention du label "Eco-citoyen". Eco parce que recyclable puisqu'il pourra facilement être adapté à l'épidémie de covid -20 et aux suivantes, voire même en cas de besoin, au retour de la peste ou du choléra. Programme Citoyen par sa valeur éducative et l'éloge de valeurs modernes et plus anciennes : prise de risque inutile, dissimulation, suspicion, trahison et dénonciation. Sans oublier les vertus éducatives de l'enfermement, encore appelé quarantaine ou confinement, qui apporte une touche de suspense indispensable tout en rappelant la valeur éducative de ces châtiments (**), . Comme à Disneyland, nous fournirons aux enseignants un dossier pédagogique en lien avec le programme d'histoire et la période de la France sous l'occupation allemande à propos de laquelle on constatera quelques simlilitudes. Ce qui me donne l'idée d'un nouveau concept « Rendez-vous à Vichy». La caution scientifique est toute trouvée, la famille Le pen. 

Mon parcours professionnel : vous avez frissonné devant « Vacances à Tchernobyl », paniqué avec « Rendez-vous à Fukushima mon amour » mais c'est incontestablement le télé-cauchemar "Macron, deux mandats sinon rien !" dont je suis le plus fier. Ma récompense ? la vague de suicides qui en a résulté. Quelques uns de mes secrets de production. Des coûts réduits à la portion congrue, un casting rigoureux avec la présence de quelques benêts trop heureux de connaître une éphémère célébrité, des défis impossibles à relever, "bouffon, j'parie qu'tu tiens pas trois heures sans ta tablette", par exemple. Au fil des années , j'ai développé une touche personnelle faite d'ambition éducative qui apporte une touche culturelle indéniable. L'adaptation restée celebre de la carte du Tendre aux standards culturel a fait ressortir la richesse créative des candidats et même si Clélie s'appele désormais Camille ou Jade, les déclarations d'amour courtois continuent à border le chemin qui va de la ville d'Amitié à celle de Tendre : "Sandra, elle est trop bonne, je m'la f'rais bien, sa mère la pute" ou encore, "Kevin, tu crois qu'il en a une grosse ?" Les intellectuels ont longtemps méprisé ces programmes jugés bons pour les ménagères de moins de trente ans des quartiers populaires. Mais depuis que les immeubles bourgeois y retrouvent leurs roblèmes quotidiens, ces émissions font un carton. "Soir de rallye, rue de la Pompe" où un jeune boutonneux en blazer qu'on appellera Arnaud L., rejeton d'un riche industriel, devait convaincre le père d'une versaillaise débutante, jupe plissée bleue et soquettes blanches, de lui accorder la main de sa fille. Le prétendant devait faire preuve devant le paternel, un dénommé Jérôme C., propriétaire d'une clinique de chirurgie esthétique, de ses connaissances en matière d'optimisation fiscale et de dissimulation. Un gros succès chez les français de Bruxelles et du Luxembourg. 

* slogan étudiant apocryphe, période Chirac : un de vaquer ça va,  deux, bonjour les gars !

** ce programme était destiné à l'origine à Télé Bouyghes, "Crime et bâtiment ".

 

 

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