N'ayant pas conduit pendant quelques années, j'ignore quels changements ont pu survenir dans la réglementation routière. Désireux de ne pas causer d'accident, d'en être victime ou d'écoper d'une amende, je m'inscris sur Totolib pour effectuer une dose de rappel et de remise à niveau. En effet, même si les changements peuvent paraître cosmétiques, ils pourraient se révéler lourds de conséquences pour moi, pour les autres conducteurs et pour les piétons. J'ignorais par exemple la récente obligation d'avoir des équipements spéciaux pour circuler sur certaines routes hivernales où l'interdiction de se maquiller en voiture, même à l'arrêt. Le jour dit, un groupe d' "Anticode" bloque l'entrée de l'auto-école, menaçant les récalcitrants de représailles. Malgré la tension qui s'installe, je décide de recueillir les raisons de la colère directement de la bouche des manifestants sans passer par le filtre des médias et des réseaux sociaux dont ils font le bonheur depuis l'été dernier. Je me suis appliqué à ne rien changer aux paroles de celles et ceux qui passant outre les injonctions répétées, défient ce gouvernement qui selon eux, installe une "dictature du code de la route" sous prétexte de prudence et de sécurité. Les "Anticode" justifient la défiance qu'ils nourrissent à l'encontre des pouvoirs publics qu'ils jugent incompétents et à la botte des lobbies, par les errements et les erreurs commises dans un passé récent, pointant par exemple des aberrations comme la multiplication des rond-points ou la fréquence des contrôles techniques.
En tête de cortège, quelques pancartes et banderoles témoignent du refus de voir les libertés individuelles muselées. "Rousseau n'aurait pas signé votre code", "Mettons un frein à la dictature des panneaux ", " Changez de vitesse pour respecter nos libertés", "Libérons nous des chaînes des équipements spéciaux ", " Les assurances à la casse", sans oublier un abscons "Bison bourré, si je veux !"Deux slogans sont repris par le choeur des protestataires, "Après les pneus à clous, les chaussettes à clous" et "Attention, passage d'Anticode sauvages" tandis qu'une pétition circule dans leurs rangs pour exiger le retrait du retrait de permis de conduire.
Dans le cortège, quelques philosophes font valoir des arguments d'un bon sens imparable. "Si l'efficacité du code de la route était réelle, il y a longtemps que les accidents de la circulation auraient disparu", "Respecter le code c'est faire le jeu de la D.D.E.", "le lobby des fabricants de panneaux de signalisation et d'installateurs de feux de circulation tient la main des rédacteurs du code de la route". "Accepter le code de la route, c'est abandonner sa liberté", "savons-nous ce qui se cache derrière un panneau ?", " Après la ceinture, l'alcotest, la limitation de vitesse, qu'est-ce qui nous attend ? le port du casque obligatoire dans les voitures ?" Une manifestante me confie mezzo voce sous le sceau du secret qu'elle a vu sur internet "une vidéo où un inspecteur du permis de conduire explique que s'arrêter à un stop augmente les risques qu'un chauffard emboutisse l'arrière de votre véhicule. Bien entendu, il a été viré depuis." Un "mon gilet jaune, ils vont voir comment je m'en sers" menaçant monte de leurs rangs en guise d'avertissement envoyé au pouvoir en place. Un peu plus loin, un statisticien contestataire assène une argumentation qui se veut scientifique et basée sur une loi de probabilité. " Pourquoi me forcer à respecter le code de la route alors que je roule très peu et le plus souvent sur des routes désertes où le risque d'être victime ou de provoquer un accident est extrêmement faible ?" Un groupe de manifestants Ecolo- rigoriste s'appuie sur une étude venue des U.S.A. pour justifier le refus de respecter les règles du code qui selon eux, représente une source majeure d'aggravation de la pollution atmosphérique. En effet, avancent-ils, à chaque coup de frein une quantité de particules métalliques provenant des plaquettes de frein se répand dans l'atmosphère, d'autre part, nul n'ignore qu'une succession d'arrêts et de départs augmente notablement la consommation de carburant. En conséquence, pour ne pas nuire à notre santé et à celle de nos enfants, cessons de nous arrêter aux stops et aux feux rouges. Un peu à l'écart, un noyau d'extrême gauche profite de l'occasion pour dérouler un argumentaire bien rôdé dans l'espoir de rallier de nouveaux militants. Leur cause, la lutte des glaces sans tain qui protégent de l'anonymat. A entendre certains grogner que "les gauchistes nous prennent la tête " c'est pas gagné, la convergence des luttes n'est pas pour cet après-midi. Un économiste distingué sans doute influencé par Trumpeter affirme que "si l'état cette pieuvre nuisible impose le code, c'est uniquement pour empocher les amendes" ; un autre fustige l'augmentation des profits des "marchands de pneus des quatre saisons" grâce à la nouvelle législation sur les équipements hivernaux, une position avec laquelle la délégation d'anciens d'Uniroyal est en total désaccord.
Avant de quitter les lieux, j'entends un mot d'ordre au parfum détestable. "Eric a raison, il faut arrêter d'emmerder les français". Je n'en suis pas vraiment surpris quand bien même le démagogue (d'origine turque ?) est un adversaire acharné de la libre circulation des marchandises et des personnes surtout d'origine étrangère. En attendant, si l'on cherche les manipulateurs cachés derrière le mouvement Anticode, il suffit de savoir à qui profite le crime. Entre le lobby des carrossiers, celui des propriétaires d'auto-école et des assureurs automobiles avec leur malus, on n'aura pas à gratter profondément. En attendant, les Anticode posent la problématique d'un état qui fait s'abattre sa répression et ses décisions sur les citoyens, le dernier espace où il peut montrer ses muscles à mesure et dans la proportion où il cède ses parts de décision aux groupes industriels et financiers qui dès lors rédigent les lois ou les influencent. Gare aux retour de bâton de mécontents influencés par les a-peu-près, les affirmations fluctuantes et pas toujours étayées, les mensonges et les oukases qui foisonnent sur des réseaux sociaux dont l'influence dépasse celle des médias traditionnels. Les partis et leurs dirigeants se tiennent à l'affût pour tirer profit des colères en installant un pouvoir dont la perspective sera de reproduire le même comportement dominateur et répressif à leur profit exclusif. L'histoire fourmille d'illustrations de ce genre.