Correspondant de guerre depuis ma terrasse

On ne cesse de nous en avertir, "nous sommes en guerre". En guerre contre les virus, contre l'islamogauchisme, la dette, le pognon dont se gavent les pauvres, les précaires qui veulent notre CDI à plein temps, les vaches qui attaqent la couche d'ozone. Autant de motifs qui justifient les réunions d'un comité de défense. Dernière minute, un reportage de notre envoyé spécial sur le frontcilien.

L'article date du onze août 2019 mais l'intensité des combats pour libérer Paris de l'occupation des hordes de gilets rouges,  a empêché jusque là sa transmission. De quoi se représenter l'étendue des risques pris par notre reporter pour accomplir sa mission d'information. Mépris du danger, péril de sa vie. 

Quinze heures, ce onze août deux mille dix neuf. Alerté par des rumeurs qui font état d'une escarmouche en pleine opération "Paris plage", accompagné de mon interprète, un traducteur qualifié en argot de Paname-louchebem, je me dirige vers le quai de Seine où l'incident a lieu. Comme à chaque fois, l'origine du conflit semble disproportionnée en considération de son  . Cette fois, l'origine du conflit tient à une querelle d'occupation de chaise longue. Un indigène conteste à un nouvel arrivant sa légitimité à s'y asseoir. Malgré les quelques injures, jets de grenades, énucléations et attaques au gaz d'échappement qui s'en suivent, la sortie a été plutôt calme. Quelques clichés plus tard, fourbu, je m'octroie une bière tiède au bord de la piscine de l'hôtel retenu par le journal, aux portes de Paris. Confortablement installé sur la terrasse, un parasol qui me protège des mélanomes, des carcinomes spinocellulaires et basocellulaire, des épidermoïdes et des kératinocytes en m'interrogeant sur ma prochaine mission. Pour ne rien cacher, je commence à être lassé des Rafales d'agressivité et des bombardements de mauvaise humeur auxquels se livre cette peuplade et l'espoir d'une exfiltration prochaine calme mon impatience. Ma seule crainte, être envoyé sur le front des retours du quinze août et d'avoir à recenser le nombre de cadavres. En attendant, je laisse la sérénité causée par le sentiment du devoir accompli, m'envahir. Une douce torpeur, hélas rapidement déchiré par un vrombissement menaçant qui envahit le quartier.

une preuve irréfutable © D.lem, envoyée spéciale sur son balcon une preuve irréfutable © D.lem, envoyée spéciale sur son balcon
 

Habitué des théâtres d'opération, je ne parviens pourtant pas à nommer la source du vacarme, lorsque je vois surgir au-dessus de la terrasse, les pales d'un objet volant non identifié brassant l'air chaud de l'été. D'une porte latérale, surgissent des armes meurtrières. Impossible qu'il s'agisse d'un drones utilisé par l'armée et rentabilisé par les achats des consommateurs qu'ils utilisent pour prendre des photos aériennes ou comme jouets inoffensifs. Le manuel du correspondant de guerre m'apprend son nom, c'est un hélicoptère. Gagné par la panique, j'oublie toute dignité et m'aplatis sur le cartel, face contre terre. Par chance, l'engin change de direction et effectue un vol stationnaire au dessus du bâtiment voisin. Quel soulagement !  La crainte d'une accusation de terrorisme ou d'une dénonciation par un confrère jaloux désireux d'éliminer un concurrent me quitte et je retrouve mes réflexes professionnels. En me relevant, j'observe que chacun des occupants de la terrasse de l'immeuble d'en face ports un gilet jaune. Ils bavardent pourtant calmement avec le commando armé. Je ne suis donc pas témoin d'une action de représailles promise par un ministre castagneur. On se souvient qu'un simple désaccord concernant la couleur des vêtements qu'il était autorisé de porter, avait dégénéré en conflit avec une répression policière brutale et inquiétante. Le ministère de la cohésion sociale et de la mode avait alors obtenu le vote d'une loi  qui devait rétablir le calme. Les treillis verts oui, les gilets jaunes, non, les cagoules noires jamais. L'armée était alors intervenue pour veiller à son application dans les rues de la capitale. Il s'agissait de ne pas pénaliser les professionnels du tourisme. Pour autant, les rancoeurs n'avaient pas disparu et la révolte grondait toujours. 

Pour en revenir à l'opération qui se déroule sous mes yeux, l'explication la plus vraisemblable pourrait être la dernière blague de Dédé le potache, le cyber maire farceur d'Ici de là. Un communiqué de la mairie informait en effet la population d'une opéra prochaine avec lâcher d'hommes en armes. La police nationale avait reçu l'autorisation de se poser sur cet immeuble "pour permettre aux policiers d'effectuer des exercices d'entraînement ...pour une durée de trois mois". Ainsi, les "gilets jaunes" du toit voisin ne sont pas des cibles à abattre mais des auxiliaires zélés de la propagande, des rubricards incités à contribuer à l'édification des foules et à leur assagissement. Pour cette fois, le bain de sang n'est un simple cocktail entre démocrates de bonne fréquentation. Quel dommage, assistant à l'opération aux premières loges, j'aurais pu rédiger un papier saignant. Je conclurai en saluant la remarquable efficacité du service communication des armées. Le défilé du 14 juillet d'abord, cette opération commando ensuite, voilà de quoi marquer durablement les esprits et persuader les français que docilité et passivité sont les deux mamelles d'un bonheur paisible. Des observateurs rétribués du ministère de la culture et des sports prenaient des notes pour anticiper l'organisation des procédures de contrôle et d'enfermement de la population à l'occasion de "Paris 2024", la manifestation devant contribuer à l'abrutissement des foules et à l'auto-promotion de la maire socialiste de la capitale en quête d'un destin presidentiel. La mode des conocours d'éloquence a enrichi ses épreuves d'un thème, '" Restez chez vous, vous éviterez les mauvais coups". 

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