Rimbaud rémanent, levier pour une Révolution, avec Frédéric Thomas

Ce « Rimbaud Révolution » que viennent de publier les éditions de l'Échappée nous fait courir de la Commune et des Communards – Rimbaud fut l'ami de quelques-uns d'entre eux à Paris et à Londres – à la « défaite du surréalisme » en passant par un Karl Marx souvent doublé par Walter Benjamin et le rapprochement momentané des poètes avec le parti communiste des années vingt.

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Ce Rimbaud Révolution que viennent de publier les éditions L'Échappée nous fait courir de la Commune et des Communards – Rimbaud fut l'ami de quelques-uns d'entre eux à Paris et à Londres – à la « défaite du surréalisme » en passant par un Karl Marx souvent doublé par Walter Benjamin et le rapprochement momentané des poètes avec le parti communiste des années vingt.

Frédéric Thomas, auteur de cet ouvrage, après un Salut et liberté, regards croisés sur Saint Just et Rimbaud qui semble aller aussi dans le sens d’un génie propre à l’audace anti-bourgeoise. Il avait signé auparavant Rimbaud et Marx : une rencontre surréaliste, le sillon ne fait donc que se creuser. Et récemment il a fait état, sans susciter trop d’échos, d’une découverte : une lettre de Rimbaud retrouvée dans les archives du communard exilé à Londres, Jules Andrieu. [cf l'article de Mediapat à ce sujet] Lettre validée par plusieurs experts, dont Steve Murphy, où le jeune homme génial expose le projet d’un livre qu’il se propose d’écrire, pas moins qu’une Histoire splendide, soit « une série indéfinie de morceaux de bravoure historique, commençant à n’importe quels annales ou fables ou souvenirs très anciens ».

En quelques lignes bien choisies, Frédéric Thomas nous éclaire sur une idée essentielle donnée par Marx et Engels dans le Manifeste : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, donc les rapports de production, donc l'ensemble des conditions sociales. […] Tout ce qui était bien solide, bien établi, se volatilise, tout ce qui était sacré se trouve profané, et à la fin les hommes sont forcés de considérer d'un œil détrompé la place qu'ils tiennent dans la vie, et leurs rapports mutuels. » Frédéric Thomas en conclut : « De là proviennent le dynamisme du capital et son rôle de “déniaisement” de tous les rapports, de toutes les valeurs, jetées pêle-mêle sur le marché, toujours en expansion. »

« C'est aussi le sens du “il faut être absolument moderne” de Rimbaud, où l'accent est mis sur le “absolument” , qui corrige la modernité. »

La Commune de Paris ne dura que deux bons mois avant qu'on l'éteigne au prix d'un massacre sordide qu'acclamèrent nombre de beaux esprits, parmi lesquels Flaubert et Goncourt, comme on le sait. D'ailleurs, en guise de parenthèse, rappelons-nous du journal d'Edmond de Goncourt cité dans un article récent d'Antoine Perraud : « La solution a été brutale. Ç’a été de la force pure. La solution a retiré les âmes des lâches compromis. La solution a redonné confiance à l’armée qui a appris, dans le sang des communeux, qu’elle était encore capable de se battre. Enfin la saignée a été une saignée à blanc ; et les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d’une population, ajournent d’une conscription la nouvelle révolution. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle, si le pouvoir ose tout ce qu’il peut oser en ce moment. » 1

La Commune n'en fut pas moins pour Marx, témoin depuis Londres, « une forme politique enfin trouvée » et pour Rimbaud « le point de jonction de la poésie de l'Avenir et de la Sagesse et du Travail nouveau ». Et tous deux s'accordent pour voir en la Commune un « point de levier pour renverser le vieux monde », même si pour Marx, il n'est plus question de qualité, « la quantité seule décide de tout ».

Quand quarante ans plus tard, à la boucherie versaillaise s'ajoute celle, superlative, de la guerre de 14/18, c'est pour incidemment enfanter chez les jeunes intellectuels européens la révolte dadaïste puis le mouvement surréaliste. Au sein de ce dernier mouvement 2, d'aucuns furent tentés de suivre la route révolutionnaire ouverte par les bolcheviks de Moscou, ils s'appellent notamment Naville, Plisnier, Bernier. D'autres se montrent allergiques à tout engagement partisan : Artaud, Soupault, Desnos. Et c'est une autre voie encore, la plus exigeante, qu'ils empruntèrent bientôt, à travers Breton en premier lieu, ou Benjamin Perret, une voie à la fois critique envers Moscou et résolument révolutionnaire (ce que Moscou n'était pas ou plus).

Cette césure fertile entre deux courants, c'est aussi celle qui opposerait romantisme et machinisme ; Pierre Naville, du moins, le formule de la sorte. Mais André Breton affirme au contraire que « le machinisme [n'est] pas la solution au “mal moral” dont les peuples occidentaux périssent ».

Frédéric Thomas précise : « Le romantisme détermine non seulement les principales cibles des attaques – l'argent, le travail, la morale, les mœurs… – mais aussi l'angle d'attaque – d'un point de vue éthique et poétique – et, plus globalement, les contours et le sens de la révolution. “Romantiser la révolution”, c'est dès lors refuser que la révolution se dilue dans la modernisation pour discipliner les lois historiques et nationaliser le capitalisme, passant du côté du “mal moral” et s'arrêtant en cours de route, au bord de la vie inchangée. »

Au gré des événements, la montée des fascismes, nazisme en Allemagne, invite beaucoup d'intellectuels à s'engager dans le communisme ; au contraire, les surréalistes refusent au final d'être instrumentalisés et rompent dès 1935. S'appuyant sur leur attitude, Walter Benjamin s'oppose à la prolétarisation généralisée, il prône une « politisation de l'intelligentsia ».

« L'horloge consacre la tyrannie du temps mort, du temps volé à la vie […] C'est sur cette horloge-là que, selon Walter Benjamin, tiraient les révolutionnaires de 1830. Et c'est ce temps-là dont la poésie interrompt un instant la chaîne, en donnant libre cours à une expérience différente du temps… »

En entrée de ce livre, nous avions le suicide de René Crevel (alors qu'à son grand dam les surréalistes viennent de rompre avec les communistes) comme pour peut-être souligner l’importance d’une communion entre poésie et révolution, à ce jour durablement impossible. Jeunesse éternelle de l'une comme de l'autre. « La vie était-elle plus difficile encore que la mort ? » Et nous avons aussi et surtout, au fil des pages, la rémanence de Rimbaud dont on découvre mieux les mauvaises fréquentations et la passion pour la geste communarde. « L'onde de choc de la Commune sur Rimbaud, jusqu'il y a peu, a été mal saisie, sous-estimée et, en fin de compte, faussée. », nous dit Frédéric Thomas.

Rimbaud sur le mur (à Laval), par Jean-Christophe Lerouge Rimbaud sur le mur (à Laval), par Jean-Christophe Lerouge
« “Peut-être a-t-il des secrets pour changer la vie”, s'interroge la Vierge folle dans Une saison en enfer. »

Et nous retrouvons Arthur Rimbaud, le poète, l'aventurier – car la révolution ne peut être que le fait, non pas d'inconséquents, mais d'aventuriers – à Marseille, dans ses derniers jours. Il n'a qu'une pensée, celle de quitter à nouveau cette terre de France toujours trahie par l'éternel Thiers aux mille visages. « La défaite tournée du côté du silence et des marches forcées, jusqu'à la fin où, alité, déjà amputé, il dictait à sa sœur trop sérieusement vertueuse quelques mots de passe invalides. Délire de l'ultime message, adressé à la capitainerie, demandant, exigeant même, d'embarquer, de repartir au plus vite et au plus loin. »

J'aimerais clore cette note de lecture du beau livre de Frédéric Thomas sur quelques mots d'un écrivain très injustement négligé. En 1971, année du centenaire, il publiait chez Gallimard un Rimbaud et la commune dans lequel on peut lire :

« Rimbaud n'est pas humanitaire, au sens propre du mot, c'est-à-dire avec ce qu'il sous-entend de sentimentalisme. Humaniste, encore moins. Il est communautaire. Il ne parle pas de l'homme, mais des hommes, de l'ensemble dans lequel ils se confondent. Qu'attendre d'autre d'un voyant ? Son expérience le conduit à découvrir ou à pressentir l'harmonie universelle à laquelle l'humanité ne participe qu'en tant qu'élément, entité. D'où chez lui cette vision globale de l'espèce et, fait significatif, de l'espèce en mouvement : “les migrations plus énormes que les anciennes invasions”, “la levée des hommes nouveaux et leur en marche”, “Des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau”, “Des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie”, “l'humanité fraternelle”. » 3

 

 

1) Cité in Antoine Perraud, De la Commune au gilets jaunes et vice versa (6 mars 2019).
2) Et parmi les ex-dadaïstes, on sait que Tzara travailla à un rapprochement avec les communistes, lui-même adhéra un temps au PCF.
3) Pierre Gascar, Rimbaud et la Commune, éditions Gallimard, 1971, p. 69.

Sur le site des éditions L'Échappée : ici

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