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Billet de blog 18 mai 2017

Lire Albert Cossery pour ne pas se tromper de vie (avec Rodolphe Christin)

À plus d’un, les livres d’Albert Cossery ont fait changer le cours de leur vie. Dispensant une morale mal réputée quoique presque infaillible, ces quelques romans couleur fable opèrent encore et suscitent parfois, incidemment, des… productions. Voici, averti de soi et donc de son objet, le livre de Rodolphe Christin : "Le désert des ambitions, avec Albert Cossery".

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À plus d’un, les livres d’Albert Cossery ont fait changer le cours de leur vie. Dispensant une morale mal réputée quoique presque infaillible, ces quelques romans couleur fable opèrent encore et suscitent parfois, incidemment, des… productions. Le livre imbécile d’un ramasseur de mégots avait ouvert le feu en 2013 (cf. ici), voici heureusement un ouvrage autrement senti, mieux averti de soi et donc de son objet, celui de Rodolphe Christin : Le désert des ambitions, avec Albert Cossery.
Essai fictionnel, errance, adresse, tout à la fois ce cheminement dans le monde d’aujourd’hui avec pour soutien spirituel les ouvrages d’un Égyptien atterri à Paris avant la mi-temps du siècle vingtième, tel est l’ouvrage que publie aujourd’hui les éditions L’Échappée. Un personnage – l’auteur lui-même, probablement ? – se débrouille avec les journées telles qu’elles tombent. « Pour la première fois de sa vie, à quarante-cinq ans, il éprouve la peur de la déchéance. Pour lui tenir tête, il lutte en lisant sans frein l’œuvre d’Albert Cossery. La vie philosophique des gueux du Moyen-Orient lui sauve le moral. Il se dit qu’avec de telles armes – des mots, rien que des mots, mais quels mots !– il pourrait surmonter le pire des destins économiques. »
Il, c’est le désœuvré de ce temps, confronté au chômage et aux injonctions qui l’accompagnent, et le cernent, lui, il. Ses expériences le mènent vers une vie machinale, seul un contre poison, en l’occurrence les livres de Cossery, peuvent lui indiquer la sortie. Ils lui diront qu’il ne faut rien posséder, ne rien ambitionner, et qu’ainsi on échappe à l’esclavage car, nous dit Christin, « L’écrivain pousse ses personnages sur la lame du rasoir qu’il a glissée entre le fait de ne pas entretenir d’espoir et le fait d’être désespéré. Imperméable à la déception, leur affectivité n’est jamais atteinte par la décrépitude environnante, ils sont sauvés quoi qu’il advienne. »
Si Cossery devint assez vite un maître du « désengagement », ses premiers ouvrages n’en sont pas moins d’une agressivité féroce découlant de la révolte crue, avec déjà l’ironie qui caractérise l’ensemble de ses textes. C’est pourquoi il paraît que certains voient en lui un annonciateur des « printemps arabes ». Si ses dons de visionnaire ne sont à envisager qu’avec prudence, c’est plus sûrement de son aspiration à la révolte populaire qu’il faut parler chez lui, du moins dans toute la première partie de son œuvre. Par la suite le sens de la dérision prendra le dessus sur toute considération et viendra battre en brèche tout désir de prendre le pouvoir comme tout désir de vengeance sanglante. À la révolte militante Cossery opposera une décontraction individuelle et une paresse exemplaire dans un monde qui cherche à contrôler tout un chacun, le travail étant le moyen le plus efficace pour asservir.
Rodolphe Christin offre à Cossery le cousinage philosophique de Kasimir Malevitch, de Guy Debord, ou encore de Clément Rosset, l’auteur de Mendiants et orgueilleux citait plus volontiers Gontcharov ou les maîtres russes, ou Thomas Mann dont il relut maintes fois La Montagne magique, peu importe, avant tout : « Refuser d’être occupé par un tiers est donc une manière efficace de conquérir sa liberté. […] En gagnant son salaire, l’individu paie chaque jour pour la vie qu’on lui a donné. »
Cossery, décidément précurseur, prendra-t-il place bientôt dans la collection de Serge Latouche (aux éditions Le Passager clandestin), on le croirait volontiers à la lecture des titres de chapitres autant de formules programmatiques fleurant la décroissance : « la sobriété heureuse », « l’humour de la vie », « inverser les valeurs », « vivre hors fonction », « l’oisiveté rétive et créative », « éloge de la soustraction ».
Manuel de savoir-vivre moins théorique que celui de Raoul Vaneigem mais tout aussi salubre, à partir d’une œuvre singulière, d’une sagesse plus courageuse qu’elle n’en a l’air, le livre de Christin est à offrir d’urgence à tout ambitieux malgré lui, abonné à Pôle emploi ou frisant le burn out.
« Aucun pays ne semble vouloir échapper aux sortilèges de l’accumulation matérielle. Chaque parcelle de la planète espère tirer son épingle du jeu et rejoindre un destin de prédateur industriel, quitte à transformer son peuple sur un troupeau de ressources humaines. » *
Ces quelques lignes reprises dans l’essai de Christin, pourraient être dédiés à cet autre inutile (vraiment inutile, celui-là) qui, ces jours-ci, s’installe à l’Élysée, dont le programme et les capacités assureront bientôt le parfait ridicule en même temps qu’une gloire ampoulée modern style.
« Dis-moi, […], tu ne serais pas un voleur ?
[…]
– Un tout petit voleur devant toi, excellence ! Nimr éclata de rire, un rire qui ne ressemblait à aucun autre, un rire révolutionnaire, le rire de quelqu’un qui vient de découvrir la face ignoble et grotesque des puissants de ce monde. » 
**

 * * *

* Albert Cossery, Mendiants et orgueilleux, éditions Julliard, 1955.
** Albert Cossery, Les couleurs de l’infamie, éditions Joelle Losfeld, 1999.
Rodolphe Christin, Le désert des ambitions, éditons L’Échappée, 2017. 14 €
Voir sur le site de l'éditeur : ici
On peut voir aussi ce billet antérieur sur Cossery : ici

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