Jean Luc Mélenchon, L’Ere du Peuple et le syndicalisme
…ou « l’avant-gardisme » toujours !
Quelle est la place du syndicalisme dans La France Insoumise ? Elle a varié au cours du temps : le Mélenchon du Front de gauche n’est plus le même à ce sujet. Elle est devenue un objet polémique. Mais dans l’Ere du peuple (version 2016-17), elle est quasiment inexistante. L’objet de cet article est d’engager un débat critique à ce sujet.
Jean-Luc Mélenchon a récemment précisé (dans une interview à Politis le 18 novembre 2025) la stratégie de la France Insoumise pour 2027, actant notamment une rupture avec le PS et les organisations qui le suivent selon lui dans un soutien au Premier ministre Lecornu. Dans cette interview, il précise aussi son point de vue sur le syndicalisme, en des termes très critiques, dont le point de départ serait le respect d’un aspect contestable de la Charte d’Amiens adoptée en 1906 par la CGT, et devenue la « bible » du comportement syndical face aux organisations politiques de gauche, dont LFI. Ce n’est pas la première fois que ce retour sur la Charte d’Amiens fait l’objet d’une mise en cause par le leader de LFI. Et LFI n’est pas la seule organisation à s’interroger sur ce plan. Ce débat devient effectivement plus aigu à un moment où la conflictualité politique et les mobilisations sociales se déroulent (comme en 2023) dans des contextes où le pouvoir politique est mis en cause dans sa globalité. Ce débat traverse donc à la fois les syndicats et les partis, ainsi que les réseaux militants des mouvements sociaux.
Cet article vise à préciser les termes d’un désaccord de fond avec la direction LFI, à partir des expressions et des écrits de JL Mélenchon, mais aussi de Clémence Guetté, députée LFI et présidente de l’Institut La Boétie qui a organisé un colloque (de qualité par ailleurs) sur ces sujets en février 2025. Cependant, il y aussi des constats de Clémence Guetté que j’estime justes liés à l’évolution du « monde du travail » (non réduit au « salariat ») ou même dans ce que JL Mélenchon appelle plutôt « le peuple urbanisé » (L’ère du Peuple-édition Pluriel- 2016-17.
Je commencerai cependant par un retour sur des faits de lutte récents, dans lesquels la stratégie LFI se lit avec clarté.
« Devant » ou « derrière » les syndicats en lutte ?
Jean-Luc Mélenchon n’a pas toujours eu la même attitude quant à la place respective des forces politiques et syndicales dans des contextes de lutte. Il a évolué mais il ne semble pas (à ma connaissance) avoir expliqué pourquoi.
Dans son interview à Politis, Jean-Luc Mélenchon revient sur un épisode de la lutte des retraites de 2023 : le moment où le gouvernement d’E. Borne devait décider si le vote de la loi aurait lieu, ou pas, à l’Assemblée nationale. L’Intersyndicale voulait que le vote ait lieu, pas la FI. Clémence Guetté reprend cette question dans son introduction au colloque syndical de La Boétie en disant que le groupe LFI avait adopté une « stratégie d’obstruction » pour empêcher ce vote, « au service » dit-elle, du mouvement social. L’argument de LFI repose sur l’idée que si le vote avait été positif, la loi Borne acquérait une légitimité. Cette situation s’était en effet déjà produite en 2010 : le mouvement social s’est affaibli fortement après le vote de la loi Sarkozy. Incontestablement, un vote parlementaire à un effet « politique ». Mais dans la stratégie syndicale de ce moment de 2023, il y avait un mélange de deux attitudes : d’abord l’analyse qu’il n’y aurait pas de majorité pour voter la loi (attestant ainsi de la puissance politique de la lutte). Mais probablement aussi pour certains responsables syndicaux, existe un « respect » fort du système institutionnel. Cependant, la suite a donné raison aux syndicats : Borne a choisi le 49-3 par crainte d’être battue. Ce procédé brutal a renforcé la colère populaire et délégitimé encore plus le gouvernement. Ce qui a en partie ouvert une nouvelle séquence « politique » (les « casserolades » par exemple). La tactique syndicale était donc juste, mais le vrai problème était que l’Intersyndicale avait acquis une puissance propre, bien plus forte que les groupes politiques parlementaires. Et quand on prétend, comme le défend Mélenchon, viser une « coordination de l’action », alors on respecte le front de lutte à la pointe du combat. Un autre type de critique de l’Intersyndicale est possible (voir notre article dans le blog Syndicollectif.fr : http://syndicollectif.fr/?p=21952) : elle n’a pas assumé l’évolution politique du conflit jusqu’au bout, par exemple en organisant elle-même une votation citoyenne de masse en appelant toute la société à se prononcer, avec le soutien des forces politiques. Ce débat traverse la CGT.
Mais une conception raisonnée du « partage » possible des responsabilités n’est pas celle de LFI. Un autre épisode le montre, antérieur au vote à l’Assemblée. C’est le moment du déclenchement de la lutte, en janvier 2023. A l’automne 2022 (le 15 octobre), LFi (et la NUPES) avait appelé à une première manifestation, contre « la vie chère » (le mot d’ordre officiel), mais aussi en réaction politique à la réinstallation du macronisme en 2022, porteur de la loi retraite. Clémence Guetté dénonce ce qu’elle appelle le « boycott » de la confédération CGT (certaines structures ont cependant appelé) de la journée du 15 octobre. Elle ignore ainsi une étape : la mise en place (fragile) de l’Intersyndicale au complet avec huit organisations depuis l’été. C’était un évènement nouveau et très politique qu’il fallait comprendre comme une bonne nouvelle, nécessitant des précautions entre les syndicats. Mais c’est après la journée du 15 octobre 2022 que les choses d’aggravent. LFI décide qu’il faut frapper un grand coup au début de 2023. Les syndicats attendaient le contenu de la loi retraite. Les porte-parole LFI insistent : c’est maintenant qu’il faut agir. LFI met unilatéralement une date dans le paysage : le samedi 21 janvier, en appelant tout le monde à s’y rallier. En pratique, LFI s’est « opportunément » appuyé sur un appel d’organisations de jeunesse et étudiantes (pas toutes) pour le samedi 21 janvier, qui ne fut pas du tout un succès. Car entre-temps l’Intersyndicale, connaissant cette fois la teneur de la loi Borne, avait décidé la première grande journée de lutte le jeudi 19 janvier. Et ce jeudi a montré l’arrivée sur la scène sociale et politique (pour qui sait lire) d’un nouvel acteur, l’Intersyndicale. Elle installera son hégémonie jusqu’à l’été. Ce que LFI a eu beaucoup de mal à accepter, se vivant depuis 2017 comme la dépositaire principale du mouvement populaire, une sorte d’avant-garde autoproclamée.
Il faut rappeler ici que Jean-Luc Mélenchon n’a pas toujours eu une telle attitude. Contre la réforme des retraites de l’autonome 2010, alors qu’il était sollicité par un journaliste à propos de la reconduction de la grève du mardi 12 octobre 2010, il répondit très fermement : « Je n’appelle à rien du tout, ce sont les travailleurs qui décident, et cela ne peut pas être quelqu’un d’autre qu’eux dans leur section syndicale et sur leur lien de travail. Nous on soutient » (The Conversation, 8 mars 2018). Et en juin 2016, face à la loi El Khomri, il répondait à Jean-Jacques Bourdin : « j’ai décidé une bonne fois pour toute avec mes amis du Parti de gauche : nous ne nous mêlons pas des stratégies syndicales ». Mais un an plus tard, après la présidentielle de 2017, dans la lutte contre les ordonnances Macron sur le Code du travail, il affichait une tout autre orientation : « En tous cas je le dis clairement : les organisations politiques ont toute leur place dans la mobilisation et la conduite du mouvement de résistance sociale » (Marianne, 1/11/2017). Soulignons : « … la conduite du mouvement…».
« Absurde » la Charte d’Amiens ?
Ce constat amène à une réflexion plus fondamentale sur la vision de la fameuse Charte d’Amiens, dont Clémence Guetté qualifie la logique « d’absurde », et que Jean Luc Mélenchon ne cesse de fustiger. La Charte postule en effet le syndicalisme comme un acteur autonome capable de renverser la société (par la grève générale), mais en quelque sorte sans avoir besoin …des partis politiques (la SFIO est unifiée en 1905). Je ne conteste pas qu’il faille rediscuter de cette charte. Mais il est à craindre que la direction LFI ne mette pas l’évolution possible au bon endroit.
Il y a d’abord un manque de précision historique. Mélenchon estime – et ce n’est pas faux- que nous aurions tous « besoin de coalition amicale dans l’action ». Mais il oublie de dire qu’au congrès d’Amiens, c’était la tendance « guesdiste » de la SFIO (avec Renard, délégué du textile) qui avait défendu l’unité d’action. La motion Renard s’était ramassée une « veste » : 36 voix pour et 724 contre. Cette motion était pourtant très soft puisqu’elle se bornait à proposer l’unité avec le PS-SFIO « toutes les fois que les circonstances l’exigeront » Mais il faut ajouter une précision importante : le courant guesdiste portait aussi la conception que dans la répartition des rôles, c’est le parti qui « sait » ce qu’il faut faire (le « parti-guide » dominant alors internationalement à gauche). Jaurès, quant à lui, était beaucoup plus prudent et tentait de trouver une entente avec la majorité « syndicaliste révolutionnaire ». Leurs représentants ont rédigé la fameuse Charte, avec deux idées fortes. D’une part que le syndicalisme sera la force essentielle de l’émancipation ouvrière (« la besogne d’avenir » : l’expropriation des capitalistes). Et d’autre part qu’il n’y a pas besoin des partis politiques (qui peuvent faire ce qu’ils veulent à côté, pourvu qu’ils ne viennent pas imposer leurs vues). Il y a donc là une sorte de chassé-croisé des conceptions, qui fait à la fois la richesse stratégique de la Charte d’Amiens (l’auto-organisation des travailleur-euses : la CGT considérée comme « le Parti du travail ») et son ambiguïté : au diable les partis politiques ! Mais comme on le sait, la fameuse « indépendance » du syndicat vis-à-vis des partis ou du « politique » ne durera pas longtemps, puisqu’elle s’écroule en 1914 dans les choix de la direction CGT pendant la guerre.
Prétendre cependant aujourd’hui que la Charte d’Amiens débouche sur une conception « absurde » (Clémence Guetté) ou qu’elle ne serait valable que « dans un sens » : à savoir que les syndicats auraient à dicter « ce qu’il faut faire, mais que la réciproque ne serait pas vraie » (interview de JL Mélenchon), est une vision ultra simplificatrice d’un problème stratégique réel. Que les partis puissent dire ce qu’ils pensent de l’action syndicale, et inversement, est tout à fait souhaitable. Mais il est nécessaire de bien préciser la méthode d’une telle réciprocité, qui doit s’accompagner de prudence. Le syndicalisme a une portée politique réelle par ses engagements sur la société, mais il la construit dans le respect de l’autonomie du collectif militant (idéalement l’auto-organisation) et donc du pluralisme en son sein. L’indépendance signifie le respect des manières de faire, sans injonction extérieure. Nier cela revient à nier l’idée fondamentale que « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » (Marx). Quant au parti ou au « mouvement » politique (j’y reviendrai), il a pour première responsabilité de désigner le pouvoir politique comme cible. Mais cela ne l’autorise nullement à être le seul dépositaire de ce pouvoir (sans « les masses ») ni à se comporter comme détenteur de la vérité stratégique.
Oui : la Charte d’Amiens serait à réviser. Par exemple en envisageant un « espace commun » de dialogue à inventer, où chaque composante fait preuve d’intelligence et de compréhension réciproque. Le livre « Le bloc Arc en ciel » (La Découverte) d’Aurélie Trouvé, publié en 2021 (elle a été élue députée LFI en 2022), allait dans cette direction mais à ma connaissance sans application réelle. La présidence du « Parlement de l’union populaire » a fait long feu. A l’évidence, le refus de toute implication politique défendu par certaines doctrines syndicales aboutit souvent à des mensonges ou du cynisme, car ce n’est pas vrai en pratique. Ainsi la direction de FO a toléré récemment un député RN prenant la parole dans un meeting syndical ; et, à tort ou à raison, la direction CFDT a poussé le PS à accepter un compromis avec Lecornu. Etc. Inversement, lorsque la direction LFI explique vouloir une simple « unité » d’action, elle devrait admettre un peu de modestie pour prétendre diriger la lutte interprofessionnelle mieux que le syndicalisme. Lequel serait affaibli par une forme d’ « impuissance » (Clément Guetté) ou comme le dit Mélenchon, incapable d’appeler à « la grève générale révolutionnaire » prévue par la Charte d’Amiens. Il ajoute qu’on n’a « jamais discuté » des raisons expliquant pourquoi le mouvement de 2023 « s’est arrêté ». Ce qui est faire preuve d’ignorance crasse sur certains débats syndicaux ou sur la recherche en science sociale dans le contexte néolibéral.
Quand L’Ere du peuple ne croise pas le syndicalisme
Allons plus loin encore. On ne peut pas reprocher à Mélenchon de ne pas travailler son projet stratégique. Dans son essai L’Ere du Peuple (en 2016-17), plusieurs fois remanié, il y a des argumentations innovantes. Par exemple lorsqu’il écrit : « Je nomme « le peuple » cette multitude de gens quand elle se donne des buts communs. C’est-à-dire quand la foule des gens si divers qui la composent prennent le pouvoir sur leur condition de vie ». Il distingue le « peuple en soi » et le « peuple pour soi », « acteur de l’histoire ». C’est la « démocratie, décrite comme une « cornue incontournable » qui est le point de passage. Passons sur l’admiration sans borne qu’il faisait alors des progrès techniques et notamment des « réseaux » numériques, pour accélérer la démocratie. Mais ce qui est frappant pour un « politique » visant la « révolution citoyenne », privilégiant les élections et notamment la présidentielle (la plus anti-peuple de toutes), c’est l’absence totale de « l’acteur » syndical dans sa stratégie. Certes, en parlant du « peuple et son mouvement », il donne à penser qu’un mouvement populaire majoritaire dépasse le seul salariat tel qu’il a pu représenter à un moment l’alpha et l’oméga de la visée stratégique. Surtout au moment où le salariat (ou « la classe ») était encore très isolé dans la configuration sociale. La lutte révolutionnaire n’est certes pas seulement la confrontation pure entre deux classes étanches, comme les expériences historiques populaires l’ont montré en 1848 (expérience de la Commission du Luxembourg) ou dans la Commune en 1871 (élue au suffrage universel). Le peuple élargi devient alors un acteur politique.
Mais Jean-Luc Mélenchon théorise la fin de la « forme parti » au sens d’appareil d’avant-garde selon une forme ancienne (j’y reviendrai). Le concept de « classe » ou « parti de classe » lui est associé, conservant « la mémoire de l’expérience du combat », écrit-il. Ce parti était « aussi nécessairement délimité que ne l’était la classe elle-même dans une société où elle n’était nullement hégémonique ». Cette réalité étant dépassée, il en arrive à écrire que « la forme adaptée à notre temps, c’est le mouvement, organisme à bord flou, totalement inclusif, point de rencontre de gens entrant et sortant au fil de leur état de conscience… ». Mais comment remplit-il ce mouvement ? Réponse : « Il inclut toutes les catégories de population, qu’elles soient ou non insérées dans les relations de travail salarié ou non », ou « tout ce qui se vit en milieu urbanisé » (concept de l’« homo urbanus »). A aucun moment, il n’est question de structure sociale (société civile ou « civique ») comme des syndicats ou associations. En fait la direction politique du mouvement (avant-gardisme) est la seule dirigeante et elle n’est pas « floue » du tout. Il peut y avoir « des syndicalistes », ou des « lanceurs d’alerte » au sein d’une « Convention populaire » avec tirage au sort. Les partis politiques subsistant peuvent en être aussi, mais ils sont englobés. Le mouvement « n’a pas à être démocratique » au sens « basiste » d’autrefois. Il est donc très clair que L’Ere du Peuple ne croise pas le syndicalisme comme acteur.
Peut-être faut-il citer, en complément, Clémence Guetté décriant les failles du syndicalisme d’aujourd’hui, et propose une « reconfiguration de l’espace de l’action syndicale en dehors du salariat », en « agrégeant de nouveaux types de travailleurs » apparus dans les « manifestations sauvages » : jeunes, étudiant-es, gilets jaunes, etc. Elle n’a pas tort lorsqu’on observe les « cortèges de tête » de certaines manifestations (parfois un quart du cortège à Paris, notamment en 2019-20). Néanmoins elle critique le syndicalisme (de type « industriel » déclinant) trop enclin à privilégier la lutte salariale, au détriment d’autres expressions. Ce qui est « excluant » selon elle. Mais si le concept de « salariat » ne reflète pas aujourd’hui la totalité des émergences sociales, ne faut-il pas rassembler « le monde du travail » très diversifié (y compris le travail étudiant) et l’unifier dans l’action, pour prendre le pouvoir sur la « valeur » (le profit) et pour un travail libéré de toute tutelle ? Voilà le type de syndicalisme nécessaire, et très « politique ».
Citons encore Jean-Luc Mélenchon et sa critique de la « forme-parti », o combien actuelle. Il explique : « L’appareil et le parti en tant qu’institution sont d’autant plus exaltés qu’ils sont faibles et sans évidence. [Donc] La conservation de ce qui peut conduire à une momification de moins en moins capable de faire illusion ». Bien vu. Mais la description n’épargne personne. LFI non plus.
Le débat doit continuer sur l’espace commun à construire dans le pluralisme des gauches et celui du syndicalisme, comme acteur social et… politique.
Jean-Claude Mamet.
Note : on peut lire Le syndicalisme est politique, Karel Yon, La Dispute.