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Billet de blog 19 avril 2025

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Guerre et paix

Il y a besoin d’approfondir le débat sur le contexte de guerre et sur l’idéal de paix. Ce débat a souvent été partiellement mis de côté dans les organisations du mouvement social (et la gauche) depuis mars 2022, date de l’invasion de l’Ukraine par l’armée de Poutine. Nous espérions vaguement que les choses… se calmeraient un jour.  Il n’est plus possible d’attendre aujourd’hui.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Guerre et paix : nouvelle époque

Il y a besoin d’approfondir le débat sur le contexte de guerre et sur l’idéal de paix. Ce débat a souvent été partiellement mis de côté dans les organisations du mouvement social (et la gauche) depuis mars 2022, date de l’invasion de l’Ukraine par l’armée de Poutine. Nous espérions vaguement que les choses… se calmeraient un jour.  Il n’est plus possible d’attendre aujourd’hui.

Pour la première fois, je n’ai pas approuvé et pas signé récemment un appel contre les dépenses d’armement proposé par la Convergence de défense des services publics, d’autres associations et des syndicalistes. Je sens régulièrement une pléiade d’interrogations sur ces sujets, et potentiellement de fortes tensions entre militant-es très proches.  Dans la CGT, Solidaires, la FSU, ces problèmes sont soit évités, soit euphémisés, même si des responsables ou des organes dirigeants ont pris aussi des positions claires sur les coordonnées internationales du problème et notamment l’analyse de la Russie de Poutine depuis 1991 (compte tenu de l’histoire du 20ème siècle entre 1917 et 1991, comprenant aussi le moment 1939-45, puis la guerre froide et les « blocs » d’alliances mondiales).

Comment articuler la réponse aux menaces de guerre aggravée en Europe, servant de prétexte aux attaques contre les droits sociaux (voir notamment ce qui se passe en Grande-Bretagne de la part d’un gouvernement « travailliste ») ? Et comment redéfinir l’idéal de paix qui a marqué le mouvement ouvrier depuis Jaurès avant 1914, ravivées d’une tout autre manière dans les années 1930 devant la menace nazie, ou encore différemment après-guerre face à la menace nucléaire ?

Les tensions que nous connaissions à gauche et dans la « gauche sociale » sont en passe de s’amplifier. Il est donc nécessaire d’imaginer une position capable de dépasser les divergences. Et d’abord essayer de comprendre.  Ce n’est évidemment pas simple.

  • Poutine- Trump, Est-Ouest : basculement à 180°- En mars 2022, en France et en Europe, les forces de gauche ont globalement condamné l’agression de l’armée de Poutine. Certaines ont dû changer de ton et de rhétorique en quelques jours. Mais les divergences profondes, qui persistaient, étaient tues, pour éviter un éclatement (notamment après la mise en place de la NUPES dans le contexte français). Cette « discrétion » était en partie inévitable, même si elle devait bien se payer un jour, puisque la guerre a duré et dure encore. Avec le basculement total du monde avec un Trump allié de facto de Poutine, il n’est plus possible que la réflexion demeure approximative, dans la gauche, le syndicalisme, les associations pacifistes, le Mouvement de la Paix, dans la société. Non seulement ce n’est plus la guerre froide, mais les alliances sont renversées à 180°. Une telle éventualité était inconcevable il y a peu de temps. S’y ajoutent maintenant la mise sur « stop » de 40 ans de mondialisation néolibérale illimitée (le commerce tous azimuts, les chaînes de valeurs enlaçant le globe tout entier, le monde comme flux de marchandises et de capitaux sans frontières), pour déboucher sur l’irruption étatisée de violence économique et sociale, ultra-nationaliste, pouvant aboutir à des situations chaotiques. Comment comprendre ?
  • L’après néo-libéralisme a commencé- Les analyses de Thomas Picketty me semblent justes : les Etats-Unis perdent peu à peu leur leadership mondial. La Chine est en train d’inonder le monde de ses marchandises et technologies, mais aussi de le dominer par des méthodes de soft-power (« routes de la soie»). Pour les USA, c’est insupportable. La stratégie d’expansion néolibérale qui s’insinuait partout (une liquidité) n’est plus aussi efficace. Il faut en revenir à l’Etat comme force brute, à la fois un Etat de conquête d’autres espaces et un Etat de vengeance nationaliste avec des frontières inviolables (par des murs, des soldats, et des taxes).
  • Déterritorialisation-reterritorialisation du monde- L’expansion capitaliste, explique le philosophe Frédéric Rambeau (Université Paris-8) est périodiquement en phase de conquête par violence territorialisée (les toutes premières colonies et le mercantilisme, l’esclavage, la prise des terres-enclosure- en Grande Bretagne…), puis en nouvelle phase expansive illimitée, l’impérialisme de la fin du 19ème siècle, les 30 glorieuses, puis la nouvelle mondialisation pas très « heureuse» (le juriste Alain Supiot préfère le mot « globalisation »). Mais entre les deux bornes du 20ème siècle : le surgissement fasciste ultra-nationaliste et raciste (1920-1930-1945). Frédérique Rambeau renvoie (écouté à France Culture) à l’ouvrage célèbre L’Anti-Œdipe, de Gilles Deleuze et Félix Guattari (1972). On y lit en effet ceci : « Le capital ne cesse de reterritorialiser ce qu’il déterritorialisait de première main ». Ou encore : « [les sociétés modernes] déterritorialisent d’un côté et territorialisent de l’autre », et « L’état fasciste a sans doute été dans le capitalisme la plus fantastique tentative de reterritorialisation économique et politique ». Je laisse de côté, dans ce bouquin, les développements psychiques chez les despotes (et pour les masses populaires, il faut relire Reich !). Avec cette compréhension du capitalisme, nous pouvons réaccorder notre compréhension du fascisme historique avec un nouvel alien surgi, non des bas-fonds, mais des rêves dominateurs d’une société étatsunienne malade. Ainsi le trumpisme ne se présente pas comme un fasciste à l’ancienne, mais fait bon ménage avec ses rejetons en Europe (qui se reconvertissent), et avec les élucubrations libertariennes dopées par le culte du « moi » masculiniste, du désir hypertrophié de la puissance. Mais aussi avec la dérive grand-russe et ses mythes (un Staline mythifié). Trump respecte la force de l’Etat chinois mais craint sa mutation planétaire. Trump prétend vouloir la paix, mais il est permis de douter de sa maîtrise des engins de mort.
  • Double tragédie historique : ukrainienne et russe- La gauche a certes globalement et verbalement soutenu l’Ukraine, mais l’engagement était pour le moins différencié selon les cultures politiques des uns et des autres. Et un doute persistait. On entendait : il y a de « la culture russe en Ukraine », une langue, des traditions. Et l’OTAN est super-armée aux portes de la Russie. La Russie a été humiliée en 1991 (comme l’Allemagne en 1919, si on veut comparer, mais sans véritable traité de fin de la guerre froide…). Humiliation pour sa bureaucratie étatique, qui s’en est sortie par un système clanique de type gangster, plus ou moins soutenu par les puissances occidentales « civilisées » (puisque c’était « la fin de l’histoire » !). Mais le peuple russe aussi a été humilié, même s’il est très composite. La société russe avait connu au 20ème siècle un bouleversement gigantesque (bien décrit par l’historien Moshe Lewin), qui a déplacé des pans entiers de société, les hiérarchies antérieures, les traditions. Mais le développement démocratique a été écrasé.  Alors comme on le sait, l’édifice, rongé par l’inefficacité, le mensonge et la peur, s’est effondré.  Tout était faux, sauf la police. Tout s’est écroulé avec un retour du dénuement d’un côté, l’irruption des oligarques de l’autre, et la violence déchainée. Poutine a remis de l’ordre sur le thème : il ne faut plus avoir honte. Il a ressuscité un ersatz de sentiment national. Au total, la population n’est sans doute dupe de rien, comme au temps stalinien. Mais la société civique (les plus lucides, ou ayant les moyens, s’enfuient) a été en quelque sorte détruite deux fois : par le stalinisme et par le post-stalinisme, abreuvé d’un imaginaire réactionnaire « grand-russe », a-démocratique (ou illibéral). Le peuple ukrainien subit la guerre, le peuple russe aussi, mais il est paralysé. Qui peut lui parler ?  Pour lui dire quoi ? Peut-il y avoir un nouvel effondrement ? Peut-être, mais la guerre est aussi un moment qui oblige au silence, surtout quand on n’a pas d’amis.
  • Poutine, Netanyahou : même combat- Pour l’un comme pour l’autre, le voisin proche aspirant à l’autodétermination, à l’autonomie, la nation de Palestine, la nation d’Ukraine (et d’autres dans le pourtour, comme la Géorgie), n’a pas le droit d’exister. La population de ses deux entités territoriales doit être mise à genoux, assimilée (Ukraine) ou dispersée, déportée (Palestine). Leur existence nationale doit être anéantie. Guerre larvée, guerre hybride, guerre tout court, crimes de guerre, crimes contre l’humanité, il n’y a pas de limite tant que l’objectif n’est pas atteint, jusqu’au processus génocidaire. L’Etat de droit est remplacé par la force de l’Etat. L’arrivée de Trump (l’Amérique régnante) multiplie cette puissance livrée à elle-même. Ils ont tous trois le même rêve : déplacer les frontières, étendre le territoire despotique. L’économie est réencastrée dans la fierté nationale, elle ne gouverne plus en tant que telle, elle n’est plus l’horizon (quitte à enrichir les riches au passage).
  • La paix n’est plus ce qu’elle était- Une partie de la gauche française, européenne, internationale, a vécu et peut-être vit encore avec le ressentiment confus ou l’inconscient d’un « territoire socialiste » perdu, capable de concurrencer ou limiter le capitalisme triomphant (mondialisation effrénée après 1989-91), s’implantant dans un Sud globalisé et lui-même hiérarchisé (Inde, Chine, Arabie Saoudite, Afrique du Sud). Certains leaders de gauche ont surfé sur ce passé perdu (à jamais) pour agrandir leur espace politique au nom de la paix d’autrefois, antiimpérialiste, antinucléaire et « progressiste ». Cela conduit même à semer le doute sur la pertinence d’une Union européenne, qui a profité du « doux commerce » et du règlement ordonné du monde (ordo libéralisme) : elle a vendu ses marchandise produites grâce au gaz russe et au parapluie US. Ses fondamentaux ont repris les proclamations post 1945 (égalité, citoyenneté, progrès, démocratie libérale), mais elle s’est concrètement bâtie sur le modèle juridictionnel du marché, mettant les droits sociaux en concurrence. Mais nous sommes maintenant dans une double impasse. D’une part, le monde qui a vaincu le nazisme en mettant dans les têtes des utopies universalistes et pacifiques (ONU et Déclaration de Philadelphie, des droits humains de 1948) n’est plus. D’autre part la mondialisation offensive qui a suivi la crise des années 1970 et celle de l’URSS après 1989 découvre les limites du néolibéralisme (qui prétendait ne pas en avoir) ou ses effets dissolvants pour les hiérarchies géopolitiques (la fulgurance de la Chine). Le néolibéralisme lui-même a imposé l’acclimatation des peuples et des sociétés au retour de l’autorité policière en guise de gouvernement, à la destruction des conquis sociaux (fauteurs de dettes), à la dissémination des racismes et la haine des « autres ». Il récolte la monnaie de sa mise de fonds. Tous les puissants se retrouvent aussi face à de multiples résistances ou phénomènes imprévus qui enrayent le moteur : la montée internationale du féminisme (Metoo), la circulation des peuples et migrations, les coûts écologiques monstrueux et impossibles à assurer, l’aspiration démocratique, notamment des jeunesses (cf. : la contagion possible des printemps arabes en Iran, en Russie, en Serbie aujourd’hui, en Chine à Hong Kong). Pour se maintenir au pouvoir ou conquérir des territoires, certains Etats sont prêts à reprendre les armes, remisées après 1945 (certes en Europe seulement, mais déjà en Yougoslavie…). Mais les facultés de nuisance de ces Etats ne sont pas de même nature partout. On ne peut comparer le capitalisme de conquêtes et de destructions des Etats de droit (lesquels sont issus de révolutions démocratiques contre les anciens despotismes) et le capitalisme dit libéral européen contre lequel le vice-président étatsunien déverse très officiellement sa haine et son mépris. On ne peut comparer les agresseurs et les agressés résistants. Et même si nous ne sommes pas les amis de certains agressés, le résultat de la lutte nous concerne (soutenir l’Irak de Saddam Hussein en 2003, face au système néoconservateur US -déjà-et ses prétentions de « nation building »). Bref, oui il faut livrer des armes à l’Ukraine, voir plus. Ce n’est pas parce qu’il y du capitalisme partout que les systèmes politiques sont équivalents (c’était déjà le cas entre 1939 et 1945). Mais sur un plan général, il faut surtout donner du poids à une autre vision du monde, émancipatrice.
  • La force des sociétés- Le politologue Bertrand Badie a dès le début de la guerre en Ukraine montré (une visioconférence dans Ensemble !) que si Poutine ne parvenait pas à ses fins en quelques semaines, comme prévu, c’était surtout grâce à la société ukrainienne. Et pas d’abord aux armées même si celles-ci sont probablement, avec le soubassement territorial et économique en Russie, décisives à plus long terme. Ainsi la souveraineté et la liberté formelle retrouvées du peuple ukrainien après 1991 (en dépit de ses gouvernements corrompus jusqu’à celui de type macronien de Zelenski), et sa volonté de rejoindre une Union européenne peut-être fantasmée, donnent une force à la résistance. Si l’on veut résister à Poutine au-delà de l’Ukraine, et à Trump et ses velléités néocoloniales, il convient donc de redonner du souffle à une « union européenne» réellement attractive et alternative, sur le plan démocratique, social, écologique, et pour l’égalité de tous les droits. La sociologue Dominique Méda défend cela dans sa chronique du Monde (24 mars) en suggérant la mise en place « d’un budget européen » (alors qu’il n’existe pas à ce jour, réduit à des cotisations des états), alimenté par un impôt. Elle ajoute qu’on ne peut pas se permettre une « focalisation exclusive sur le plan militaire ». Augmenter les dépenses militaires au dépend des dépenses sociales serait « catastrophique » (dit-elle), y compris sur le plan de l’efficacité militaire. Alors que les ultras du discours néolibéral se sont empressés de trouver une nouvelle manière, grossière, d’imposer leurs vues en culpabilisant les populations trop protégées socialement pendant que les armées de Poutine nous menacent.  De même l’économiste Thomas Piketty (Le Monde 16 mars 2025) préconise depuis longtemps une Europe plus coordonnée (une union des parlements), notamment en matière de production d’armements sans forcément en augmenter le volume : « Les budgets européens cumulés dépassent largement les budgets russes. Le vrai enjeu est de dépenser ces sommes ensemble, et surtout de mettre en place des structures permettant de prendre des décisions collectives pour protéger efficacement le territoire ukrainien. » Mais le nouveau problème qui pourrait surgir dans ce schéma pourrait être l’attitude des alliés européens du poutinisme et du trumpisme (Hongrie…). Un redécoupage ?
  • La France et l’Europe doivent reconnaitre l’Etat de Palestine-Il est clair que si l’Ukraine doit être soutenue dans l’Europe, l’entente cordiale entre Trump, Netanyahou et Poutine nécessite une contre-offensive politique internationale pour défendre partout le droit à la liberté. Celle-ci serait mondialement efficace face aux vociférations du triumvirat, notamment en reconnaissant immédiatement l’Etat de Palestine. Et cela permettrait de tendre la main aux peuples arabes, aux peuples opprimés partout et de conduire une politique multilatérale, solidaire. Et d’avancer pour redonner du souffle à une ONU renouvelée. S’il y avait nécessité d’envoyer des troupes en Ukraine pour garantir un cessez-le-feu, cela rendrait l’opération plus acceptée mondialement et plus forte. Par exemple pour imposer l’ONU à la frontière entre Gaza et l’Egypte, et garantir les convois de ravitaillement et d’aide médicale.
  • Une police (ou armée) de proximité ? Face aux criminels et aux dictateurs irrationnels (au sens psychique), dangereux pour la paix et la vie, il faut des sociétés résistantes, qui donnent envie, qui irradient le meilleur des civilisations, en Europe et dans tous les continents (et ainsi de parler au peuple russe et étatsunien). Elles seraient nécessairement dotées d’une « police» ou « d’une armée de proximité », d’une coordination internationale, proche des peuples et agissant pour des « nations unies ».  C’est nécessaire, car les nouveaux régimes totalitaires sont sans doute prêts à tout. La paix ne peut venir que de leur démantèlement.

Jean-Claude Mamet

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