Frédéric Lordon en appelle à la CGT

L’article de Frédéric Lordon dans son blog du Monde Diplomatique, interpellant la CGT et suggérant un appel CGT/France insoumise a été lu et commenté avant la journée du 22 mars 2018. Il suscite un débat nécessaire. Ci-dessous quelques commentaires sur : 1) les points d’accord ; 2) et de désaccords

L’article de Frédéric Lordon dans son blog du Monde Diplomatique, interpellant la CGT et suggérant un appel CGT/France insoumise a été lu et commenté avant la journée du 22 mars 2018. Il suscite un débat nécessaire. Ci-dessous quelques commentaires sur : 1) les points d’accord ; 2) et de désaccords

  • Accords :
  • Lordon écrit bien et parle bien. Il décrit donc parfaitement la situation actuelle dans son drame humain, social, moral, politique. Il emploie les mots qu’il faut.
  • Je partage ce qu’il dit sur la panne stratégique de la direction CGT et plus généralement la crise syndicale globale. Nous sommes plusieurs à discuter de cela depuis longtemps. Le congrès de Marseille de la CGT (avril 2016), s’il a enregistré une combativité et s’il a mobilisé le réseau militant, n’a résolu aucun problème de fond. La CGT a loupé (n’a pas voulu le faire !) la portée politique du mouvement de 2016, alors qu’il était possible, fin 2016 et au printemps 2017, de prolonger la lutte par une bataille politique en pleine campagne présidentielle. Pas la CGT toute seule, mais avec une partie de l’intersyndicale. J’ai écrit à ce sujet un article dans Contretemps (« un syndicalisme déphasé») et un autre article fin 2017 sur le site d’Ensemble : « Ordonnances : que s’est-il passé ? ».
  • En effet, la question est (entre autre), le rapport à la politique au sens plein du terme, donc au sens de projet politique pour le syndicalisme et aussi pour les mouvements sociaux en général. En effet aussi, il fut un temps où cette « politique» était assumée, mais était en réalité réglée par une soumission au projet politique « des autres » : Union de la gauche- programme commun- imaginaire autour du « mur » (totalement erroné bien sûr) qui laissait entendre que le monde était clivé socialement et que donc les luttes avaient un débouché (le socialisme). Tout cela s’est effondré après 1989, et la dimension politique doit être construite « à l’intérieur » du mouvement, par les ressources propres de la CGT (et des autres syndicats de lutte) ce qui produit un effet de paralysie (qui a failli emporter la CGT en mai 2005 sur le TCE, mais elle s’est ressaisie à temps, sans pour autant résoudre son problème). Mais ce problème n’est pas que celui de la CGT. Il y a aussi le problème « inverse » : magnifier « l’autonomie du mouvement social » (c’est présent dans Solidaires, mais pas que…).
  • Désaccords ou critiques pour avancer :
  • Même s’il s’en défend, F. Lordon emploi un ton un peu méprisant ou arrogant pour le syndicalisme du quotidien, voire même pour les équipes animatrices qui forment ce qu’il a lui-même des difficultés à nommer « la direction». Son discours peut donc être très mal reçu, mais là n’est pas l’essentiel.
  • La CGT n’est pas totalement « syndicalo-syndicale», comme il le dit. Elle défend depuis longtemps une sorte d’alternative, mais qui semble plus l’embarrasser que la dynamiser : le « statut du travail salarié », le Code du travail du 21ème siècle (en 2016, y compris avec des universitaires), une critique du travail capitaliste, etc. Mais elle ne parvient pas à s’inscrire sur ces sujets dans une stratégie où elle assumerait pleinement un rôle politique (non partidaire bien sûr), c’est-à-dire un horizon pour les luttes. Elle reste dans un entre-deux et ses secteurs combatifs s’en désespèrent et cherchent donc des voies désespérantes (la FSM par exemple, voire pour partie le Front social).
  • Alors bien sûr, il y a la Charte d’Amiens. Mais F.Lordon, qui critique le prétexte d’Amiens, omet cependant de noter l’aspect éminemment positif et profondément juste de la Charte d’Amiens : la perspective anticapitaliste, la double besogne, etc. Tout cela reste totalement d’actualité. En revanche, il a raison de critiquer le côté paralysant de cette Charte : le refus de toute collaboration assumée avec les « politiques ». Ce refus est d’autant plus erroné qu’il a servi d’alibi à des « lâchetés » : on s’écarte des « politiques » mais pas toujours de l’Etat (dès 1914). Quant aux politiques, il y a mille manières, on l’a dit, de rester à distance officiellement, tout en subissant « leur » politique en réalité. Je pense donc qu’il faudrait « amender» Amiens, et inventer une autre manière, ouverte et franche, de construire des « lieux » de rencontre entre « les » politiques d’émancipation (il n’y en a pas qu’une) et les réflexions politiques à part entière qui émanent du mouvement social.  Voilà le chantier du 21ème siècle.
  • Le principal désaccord avec l’article de F. Lordon, c’est son côté « mécanique ». Il y a deux forces qui comptent pour faire « politique» selon lui (et bien sûr il faut « faire politique » dans le contexte contre Macron) : la CGT et la FI. C’est là une vision de « sommet » uniquement. Certes, la CGT compte énormément. Elle fait souvent les 2/3 des cortèges dans les manifestations. Mais attention : elle ne peut donner toute sa dimension que lorsqu’elle est dans une dynamique de rassemblement avec d’autres. Seule, elle ne parvient plus à faire illusion. Elle pourrait pourtant prendre des initiatives, par exemple animer le débat public, mais elle ne sait pas (ou ne veut pas) vraiment le faire. Mais sur le plan de l’action, elle devrait construire une stratégie unitaire différente de celle qui a servi depuis 1993 : le syndicalisme rassemblé, terminologie usée, mais non remplacée. Non remplacée pourquoi ? Parce que le CGT ne veut pas être dans une visée réellement pluraliste, par exemple au moins avec Solidaires et FSU, voire FO. Elle veut rester la CGT, point. C’est mortifère.
  • Et on touche là le même problème que la FI : la direction de FI pense elle aussi qu’elle est la seule clef politique. D’ailleurs JLM a théorisé récemment que la FI est un mouvement « politico-social». Il y a du vrai là-dedans, parce qu’aujourd’hui, des « gens » entre en effet directement en politique (mouvements des places, Nuit Debout, etc). Mais si on veut donner sa pleine portée à cette nouvelle opportunité, il faut accepter là aussi le pluralisme constitutif de cette énergie potentielle. On sait que ce n’est pas le cas avec FI.
  • Il est donc illusoire de penser qu’un deal CGT/FI aurait l’effet de levier décrit par F. Lordon. Il faut du pluralisme de part et d’autre pour produire cet effet de levier ! Un seul accord isolé entre Martinez et JLM enclencherait une crise importante dans la CGT, et ne mobiliserait pas à la hauteur souhaitée. Un syndicat, ou des syndicats, ne peuvent converger pour l’action, non sans difficulté, qu’avec un cadre politique pluraliste. Sinon, c’est le remake de l’écosystème CGT/PCF dont la CGT ne s’est pas encore remise. F. Lordon pêche donc trop par une vision d’appareil. Il cherche des raccourcis, certes avec éloquence.
  • Nous avons aujourd’hui des intersyndicales et un début (très fragile) d’inter-politique. Cultivons cela.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.