Sedif'ficile à avaler

Le dernier rapport annuel du Syndicat des eaux d'Île-de-France (SEDIF) est consternant par sa partialité et ses irrégularités. L'annexe 1 (document réglementaire de référence) produit par le même organisme, contredit à maintes reprises le rapport.

Cela commence fort avec l’éditorial du Président du SEDIF, M. Santini, qui s’emporte contre la réforme territoriale (loi Notre) qui a introduit « la pagaille » et contre les trois établissements publics territoriaux (EPT) qui ont refusé d’adhérer au SEDIF en 2017. Disons-le tout net, le SEDIF est un syndicat technique au service des collectivités, ce n’est pas une organisation, ni une assemblée politique. A l’opposé de son attitude impériale, M. Santini devrait respecter et même représenter les élus dans leur diversité, à la fois territoriale et politique

M. Santini prétend que la sortie du SEDIF coûterait aux communes 300 millions d’euros. Des chiffres démentis par les services techniques du SEDIF consultés par les bureaux d’études qui travaillent pour les trois EPT sortis du SEDIF. Les travaux de déconnexion sont évalués à moins de 100 millions d’euros au total pour les trois EPT. Et dépendent pour une grande part des négociations qui seront menées entre les EPT et le SEDIF…

Autre arrangement avec la réalité, M. Santini indique qu’il n’y pas d’augmentation de la part du prix de l’eau relevant du SEDIF. Il s’agit d’une demi-vérité. La page 60 du rapport, « comment évolue votre facture?  » montre qu’il n’y pas d’augmentation de la part du SEDIF sur la consommation, mais qu’il y a 1,4% d’augmentation sur l’abonnement. Et pour ce qui est de la part du délégataire, Veolia, elle augmente de 1,4% à la fois pour la consommation et pour l’abonnement. Au total, l’augmentation est de 0,9%.

Un rapport largement bidonné

« Favoriser l’accès à l’eau pour tous » (p20) vise à montrer l’activité du SEDIF sous un jour social. Ainsi il est indiqué (en gros caractères) « 1% des recettes de vente d’eau consacré à la solidarité soit 2,5 millions d’€/an ». Mais dans l’annexe 1 qui est la référence réglementaire, il est indiqué (p10) que la part des produits de la vente d’eau affectés aux plus démunis est de 0,71%. Cela fait 1,71 million d’€/an et cela comprend 0,631 million d’€ de dépenses de fonctionnement pour le SEDIF. L’aide directe pour les plus démunis au final est de 1,15 millions d’€, soit moins de la moitié de ce qui est annoncé! Un peu plus de 5000 ménages sont aidés chaque année, un saupoudrage très loin des besoins réels des usagers les plus en difficulté. (Voir ICI ce que cela représente à Est Ensemble)

Pour répondre aux critiques récurrentes contre le mauvais état du réseau et les fuites, le rapport présente (p29) un encadré intitulé  « le renouvellement du réseau, un enjeu essentiel. » On peut y lire : « En moyenne sur les 5 dernières années, le SEDIF a renouvelé 1,4 % du linéaire total de réseau chaque année. » En contradiction avec la page 37 du même rapport qui indique un taux moyen annuel de 1,04%. Et surtout avec l’annexe 1 où est indiqué (p7) le taux moyen de renouvellement des réseaux d’eau potable : 1,04%! En 2017, le taux de renouvellement était de 0,94%, très loin aussi du 1,40% annoncé qui est peut-être un objectif pour le SEDIF mais en aucun cas la réalité. Sur le fond, il y a bien un problème avec l’état du réseau (lire ici notre focus sur les tuyaux percés du SEDIF)

Lobbying contre la gestion publique en régie

Tout le rapport est une laborieuse opération de lobbying contre la gestion publique en régie et  contre les trois EPT qui, sacrilège, ont osé ne pas adhérer au SEDIF en 2017.

Deux pages (9 et 56) sont consacrées au rapport annuel de la Cour des comptes publié en février 2018, intitulé « l’alimentation en eau potable de la métropole du Grand Paris » qui ne concernait pas seulement le SEDIF mais tous les producteurs et distributeurs d’eau potable de la région parisienne. Un exercice qui n’avait pas d’ailleurs convaincu les acteurs de la gestion de l’eau (à l’exception de …M. Santini), lire  Rapport, conte et mécomptes.  Par contre, le rapport de la Chambre régionale des comptes d’Île-de-France de juillet 2017 qui concernait directement la gestion du SEDIF et faisait des recommandations précises à son égard, notamment sur le contrôle de son délégataire Veolia, (lire l’article du Figaro à ce sujet) n’a jamais été mentionné par le SEDIF, ni dans son rapport 2017, ni dans son rapport 2018.  Le SEDIF utilise ce qui l’arrange ou l’invente au besoin; ainsi il est écrit (p56) que la Cour des comptes « valide la bonne gestion du SEDIF », une appréciation qu’on sera bien en peine de trouver dans un document de la Cour des comptes.  Il faut aussi mentionner dans cette opération de lobbying l’étonnant recrutement par le SEDIF d’un magistrat de la Cour des comptes en détachement, qui par sa présence au sein de la délégation du SEDIF cautionnait les positions de cet organisme lors des débats précédant la votation citoyenne.

On trouve aussi des pavés « vrai-faux » (pp 56 et 57). Qu’est-ce qui est faux? « A Paris, l’eau est moins chère car c’est une régie » . On retrouve quasiment les mêmes pavés (L’eau est moins chère à Paris car elle est en régie) et les mêmes assertions dans une luxueuse brochure de huit pages de Veolia adressée en juin dans un courrier aux conseillers municipaux des villes d’Est Ensemble qui ont organisé la votation citoyenne sur la gestion de l’eau! Le rapport de la Chambre régionale des comptes montrait en réalité que la moitié de la différence de tarif (0,30 €/m3) provenait du mode de gestion,.  Lire Comment s’explique la différence de tarif entre Eau de Paris et le SEDIF?

S’appuyant sur la Cour des comptes, le rapport du SEDIF met en scène sa stratégie de Grand Paris de l’eau qui se heurte pourtant à la faiblesse opérationnelle de la métropole du Grand Paris qui n’est pas aujourd’hui en capacité de gérer quoi que ce soit. Mais c’est sans doute un autre modèle que le SEDIF, ou en tout cas son président, a en tête: le Grand Paris Express des transports, adossé à la société du Grand Paris (établissement public industriel et commercial (EPIC) détenu à 100 % par l’État. comme son nom ne l’indique pas) et dont le conseil de surveillance fut présidé de 2010 à 2015 par …M. Santini. On ne se refait pas!

Quand le SEDIF lave plus vert

Le SEDIF tente aussi de valoriser son engagement environnemental malgré des biais évidents. Ainsi p25, le SEDIF se présente comme « acteur majeur de la protection des ressources » pour son action en faveur de la nappe souterraine du Champigny. Mais l’eau souterraine pompée par l’usine d’Arvigny représente moins de 3% de l’approvisionnement du SEDIF, ce qui est anecdotique.

Le SEDIF a-t-il des actions exemplaires en matière d’environnement sur son approvisionnement principal qui concerne les eaux superficielles (Seine, Marne et Oise)? Oui, car « la biodiversité est au cœur du SEDIF » (p18).  Des zones de pelouse sont remplacées par des zones de fauchage tardive! Des prairies fleuries sont semées et UN nichoir à faucons crécerelles est installé depuis …1996 (une information communiquée dans le rapport 2018, cherchez l’erreur). Concernant la préservation des cours d’eau d’Île-de-France qui devrait être un sujet majeur, le SEDIF préfère favoriser les « solutions » technologiques qui comblent les entreprises (voir p33 le SWARM) plutôt que l’action en amont contre la pollution. Au contraire, le SEDIF continue à contribuer à la dégradation des rivières (Lire nos articles sur la pollution de la Marne par le SEDIF ICI et LA)

Le SEDIF se prétend neutre en carbone grâce à la compensation des émissions de gaz à effet de serre par l’achat de crédits-carbone en soutenant deux projets au Rwanda et au Sénégal. Il est plus que difficile de mesurer l’effectivité de la compensation carbone dont le principe même est très discutable, a fortiori quand celle-ci est réalisée à plusieurs milliers de kilomètres. Ce qui fonctionne est d’abord la diminution des émissions de GES.

Et la qualité de l’eau?

Là aussi le SEDIF se veut exemplaire. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. C’est toujours les « solutions » technologiques qui sont mises en avant, même si elles ne sont pas opérationnelles. Ainsi peut-on trouver toute une page (30) « vers une eau pure, sans calcaire et sans chlore » qui concerne une installation qui sera mise en service  dans la petite usine d’Arvigny en …2021. Dans le rapport d’activités pour l’année 2018!

La présence d’aluminium dans l’eau distribuée par le SEDIF montre tout l’écart entre le discours et la réalité. On trouve (annexe 1, p15) un taux moyen de  47 ng/L dans l’eau produite par l’usine de Choisy, 35 ng/L dans celle de Neuilly/M. Et des maxima de 62 et de 64 ng/L Cela résulte de l’utilisation de sels d’aluminium dans le traitement de l’eau. Rappelons que l’aluminium est soupçonné de jouer un rôle dans la genèse de la maladie d’Alzheimer qui fait des ravages dans notre pays (3e pays le plus touché en Europe). Au nom du principe de précaution, des écotoxicologues ont recommandé de ne pas dépasser 50 ng/L dans l’eau de boisson.  Le SEDIF est peut-être à la pointe de l’innovation technologique mais toujours pas à l’écoute des professionnels de la santé et des usagers.

Enfin concernant la présence de tritium radioactif (qui a défrayé la chronique cet été et touché l’usine de Choisy, voir ICI), il est indiqué qu’une enquête environnementale et des actions correctives peuvent être engagées, cela a-t-il déjà été fait? Nous ne le saurons pas en lisant ce rapport.

Le lecteur attentif pourra trouver le rapport annuel 2018 sur le site du SEDIF en lien ICI. Par contre, l’annexe 1 n’est pas publié par le SEDIF. Le voici donc ICI.

Faut-il s’en étonner? Examiné par la Commission consultative des services publics locaux (CCSPL) d’Est Ensemble, le rapport a été rejeté par 2 votes contre , 4 abstentions et un seul vote pour!

 

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