Le Présent entre Passé et Histoire, une reconfiguration en cours ?

Après la série d'articles que Le Monde a publiée en juillet 2019 consacrée à cette question : « le passé éclaire-t-il le présent ? » il semble nécessaire d’inventer d’autres rapports au passé que ceux qui ont été proposés, inspirés par les peurs des manipulations.

Le Présent entre Passé et Histoire,

une reconfiguration en cours ?

 

En 1944, dans le « Kinderblock » du camp de Birkenau, où un enseignement est organisé à destination des enfants qui y sont enfermés, un jeune Juif tchèque de 11 ans, Otto Dov Kulka, qui échappera à la mort par hasard, entend parler des guerres médiques et du coureur de Marathon. Des années plus tard, devenu historien, il y verra les raisons de sa vocation. Cette première leçon d’histoire est reçue dans ces conditions inouïes, puisque les animateurs et auditeurs qui participent à la mise en scène macabre et cynique destinée à satisfaire les émissaires de la Croix-Rouge, doivent être envoyés à la chambre à gaz six mois après leur arrivée[1]. Le « présent » de 1944 à Birkenau pouvait-il être « éclairé » par ce « passé » si étranger ? Quel sens donner à cette évocation d’un événement tiré de l’histoire grecque survenu en 490 avant notre ère, quand, en 1944, la notion même d’avenir avait perdu toute signification ? Sauf à postuler que c’était l’idée même d’humanité qui se jouait là dans un geste apparemment perdu.

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Le Monde a publié une série d’articles en juillet 2019 consacrée à cette question : « le passé éclaire-t-il le présent ? »[2]. Les réponses ont été fort diverses, mais avec un point commun : le passé, transmis et élaboré par l’histoire – ce qui est en soi une réponse biaisée à la question – sert à réagir au présent, ou plus exactement aux menaces que contient le présent. Pour ces auteurs, le passé est dangereux s’il n’est pas traité par les historiens, intermédiaires indispensables pour prémunir leurs contemporains des mésusages du passé. Parce qu’ils analysent et filtrent le passé, les historiens permettent de lutter contre les « maladies de notre présent ». On est immédiatement tenté de se demander pourquoi les historiens précédents, à commencer par ceux qui avaient entre 50 et 60 ans dans les années 1980, n’avaient pas su, eux, accomplir le geste qu’il fallait pour guérir leur temps et nous prémunir de ce qui nous accable maintenant. N’entrons pas, non plus, dans les querelles menées autour des instrumentalisations du passé et de l’invention de romans nationaux, qui risquent de n’être que des phénomènes de piètre importance et espérons que les générations plus récentes ont des compétences nouvelles qui seront efficaces.

Il n’en demeure pas moins que dans cet ensemble de textes, le passé n’est pas pris en considération en tant que tel, mais dans la configuration que l’histoire en donne – ou plus sûrement l’Histoire, c’est-à-dire le travail effectué par des spécialistes universitaires. Si le présent n’est pas une catégorie précise il est manifestement l’horizon d’expérience de ces mêmes spécialistes qui n’en ont retenu que la nécessité de réagir face aux risques de détournement du passé. On peut se demander ce qu’auraient dit ceux qui n’ont pas été conviés au débat et qui ont un autre rapport au passé : romanciers, artistes, psy…, philosophes, socio- antropo- ethnologues voire inventeurs de spectacles ou de jeux vidéo….

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Si je suis Antoine Prost et sa phrase d’une simplicité perfide : « l’Histoire c’est ce que font les historiens », je maintiens que le passé, dans son infinie diversité, n’appartient à personne et qu’il est un réservoir inépuisable et infiniment renouvelable d’expériences individuelles et collectives dont l’inventaire ne sera jamais clos. J’ajoute aussi que si toutes les espèces ont bien des passés, le propre de l’humanité est de pouvoir (et de devoir) vivre avec son passé, ressenti, donné ou travaillé, voire inventé. Le propre de l’être humain est incontestablement cette façon de se situer dans le présent le plus fugace en fonction de ce qu’il mobilise des temps précédents, qu’il les ait ou non vécus. L’histoire (l’Histoire encore plus) est une mise en forme, le résultat d’un tri, de ce qui a eu lieu ou de ce qui est resté dans les consciences – comme de ce qui n’a pas été retenu. La chose est importante. Car ce qui reste dans les zones d’ombre de l’histoire, ce qui n’entre pas dans le cadre explicatif, n’est pourtant pas oubliable ; pire c’est ce qui fait que le passé ne passe pas, pour citer Henri Rousso - c’est ce que Nicole Loraux appelait l’inoublieux.

Il n’est alors pas vrai que « le passé qui crible le présent des éclats de l’avenir » (belle formule de P. Boucheron qui aurait mérité une exégèse) puisse s’identifier à l’histoire, que celle-ci soit « neutre » ou militante. Si le « passé » reste là, présent, au point de nous faire buter inlassablement sur quelques faits, d’évoquer sempiternellement les mêmes cas, c’est précisément parce que des souvenirs, des réminiscences, des traces – ces cicatrices qui identifient les individus et les groupes – demeurent et réapparaissent régulièrement malgré les couches de sédiments apportés par les événements et constituent ces nodules d’inoublieux que les historiens sont précisément sommés d’expliquer.

Je confesse volontiers que la guerre de Vendée, des années 1793-1796, reste, malgré des décennies de travail personnel, une source continue de réflexions dans ce domaine. J’admets tout aussi facilement que ce sont les généalogies personnelles, que j’ai pu étudiées, qui ont servi à des individus et des groupes pour se constituer en communautés de résilience et de résistance – que je ne partage pas éventuellement leurs valeurs n’entre pas, ici, en ligne de compte.

Non seulement l’Histoire ne peut pas être confondue avec le passé, mais elle n’est pas l’exercice d’une maîtrise des temps, puisqu’elle doit s’occuper de toutes les résurgences et de toutes les réinterprétations du passé provoquées par le présent. Elle est à tout prendre une entreprise menée dans l’urgence pour essayer de répondre aux interrogations, voire aux angoisses des contemporains, en colmatant tant bien que mal les brèches laissées par des conflits anciens dans les murs qui nous protègent et qui ne furent jamais réparées. L’Histoire n’est pas toujours en mesure, d’ailleurs, de donner les éléments et les arguments qui boucleront définitivement le questionnement, faute d’être capable d’envisager toutes les façons par lesquelles les générations nouvelles posent, logiquement, des questions inédites au passé en fonction du présent qu’elles bâtissent.

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C’est dans cette perspective que je comprends la fameuse phrase de Benedetto Croce : « il n’y a d’histoire que contemporaine » ; elle n’est ni un truisme, ni une illusion présentiste, mais elle rappelle à l’historien qu’il n’est que cet homme à tout faire, appelé sur tous les fronts dans l’instant, quand le passé remonte au hasard d’une fissure et qu’il faut y faire face. L’Histoire est d’abord ce sparadrap hâtivement collé pour satisfaire les curiosités et les réclamations avant d’être, une fois le feu calmé, la prothèse qui permet de prendre part à la course vers l’avenir, quand elle a été taillée aux bonnes dimensions par les professionnels.

Qu’on ne m’accuse pas de ne pas « croire » en l’Histoire, ce que pourrait penser Gérard Noiriel, ou bien d’y « croire » encore trop, ce que dirait sans doute Patrice Guéniffey. Simplement, je ne crois pas dans les vertus de l’Histoire comme on l’attend d’un médicament miracle ; simplement je distingue le passé de l’histoire. Car, à cet égard, les positions apparemment opposées de G. Noiriel et de P. Guéniffey se rejoignent.

Le second n’attend plus rien de l’Histoire, le premier en attend tout : tous les deux oublient, à mon sens, que le passé a toujours « éclairé » le présent à côté, voire indépendamment ou même contre les historiens et l’Histoire. Le volontarisme du premier et le renoncement du second traduisent en définitive leur commune conviction que l’Histoire est la seule manière de traiter correctement du passé. Si bien qu’ils se retrouvent pour tirer, de façons différentes, une conclusion commune, à savoir que l’Histoire n’a jamais été suffisamment étudiée et suivie pour arriver à changer le monde, autant que chacun d’eux l’estime nécessaire. Ils s’accordent ainsi pour regretter la situation actuelle, constatant que le rapport au passé se fait, pour l’essentiel, en dehors des voies consacrées par l’histoire universitaire.

Alors que les historiens professionnels estiment que seule la production de l’Histoire, telle qu’ils la promeuvent, est capable – est même la seule capable – de répondre dignement à la demande, dans les faits, le premier intérêt du passé réside bien dans le stock d’exemples, de récits, bref d’histoires, qui permettent de se situer dans sa communauté, réelle ou imaginaire, héritée ou inventée. Ce sont ces bribes du passé qui donnent du sens à la vie vécue dans le chaos du présent et l’incertitude de l’avenir. Ce sont elles qui inspirent des actes et surtout des œuvres qui permettent de baliser les démarches personnelles et jalonnent ce présent qui n’arrête pas de couler entre les mains. Comment ne pas comprendre le choc pour l’enfant du Kinderblock d’apprendre, sommairement mais essentiellement, la course pour l’honneur, jusqu’à la mort, du soldat de Marathon ?

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Dire cela n’est ni un jugement, encore moins une recherche naïve d’expériences passées, surtout pas une renonciation à la recherche de la vérité scientifique. C’est simplement le constat que l’histoire universitaire vient, comme la fameuse chouette de Hegel, à la tombée du jour quand la raison raisonnante n’a plus à affronter les émotions et les passions et que les enjeux immédiats n’entravent pas une approche distanciée. Citer Hegel n’est pas anecdotique. L’épreuve de la Révolution française est à méditer.

Les difficultés sont considérables pour en comprendre la totalité et la complexité, notamment parce que les analyses n’ont jamais pris suffisamment en considération la masse de mémoires, des souvenirs et des échos, qui demeure toujours mal exploitée. Il fallut attendre la fin du XIXe siècle pour que l’histoire universitaire, enracinée dans le républicanisme, s’approprie le pouvoir de discerner le vrai du faux et s’inspire de la philosophie de l’Histoire de Hegel pour garantir que faire de l’histoire était synonyme de faire l’histoire. Les inquiétudes d’aujourd’hui, en ce début de XXIe siècle, devraient rappeler celles qui avaient cours au milieu du XIXe quand on cherchait encore à trouver du sens dans ce qui s’était passé.

Ce qui est advenu depuis quelques décennies tient manifestement au fait que les réponses que l’Histoire était censée apporter ont été mises en cause par des désillusions successives : depuis les années 1920 et la grande crise née de la première guerre mondiale, depuis les années 1940-1950 et l’après deuxième guerre, et à nouveau après les années 1990-2001 quand la « fin de l’histoire » a été contredite brutalement par les nouveaux conflits et les attentats de 2001[3]. Difficile de croire que le passé tout comme l’Histoire servent à comprendre le présent et à préparer l’avenir. Il est nécessaire de rappeler, comme l’avait noté Antoine Prost ou comme Jack Goodie l’avait dénoncé, que d’innombrables peuples et nations vivent toujours hors de ce cadre historique que nous pensons universel et indispensable, parce qu’il est le nôtre. Que cela participe des difficultés actuelles, sans doute ; mais les expériences du XXe siècle, quand les avenirs radieux devaient couronner les théories appuyées sur le passé, ne peuvent plus être des exemples à suivre.  

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Il est nécessaire d’inventer d’autres rapports aux passés, en maintenant impérativement les exigences des discours de vérité fondé sur l’objectivation des sources et des méthodes, tout en les combinant avec la fourniture de faits bruts, d’enracinements mémoriels qui répondent aux besoins quotidiens mais aussi à des aspirations vitales, comme à des satisfactions artistiques. La tâche des professionnels de l’histoire est alors moins de fournir des modèles de penser que de suivre, d’accompagner et d’expliquer ces rapports au passé dans le respect des quêtes individuelles qui sont le propre de l’Humanité et qui s’expriment dans les pires moments, sans perspectives autres que de donner le sens ultime au moment vécu, ce présent fragile. La bouffée d’oxygène qui a été donnée à ces êtres menacés et condamnés dans le bloc de Birkenau, porte là toute sa signification.

Jean-Clément Martin

 

[1] Cité par Catherine Coquio, « Le Leurre et l’espoir… », postface à Otto B. Kraus, Le mur de Lisa Pomnenka, Paris, L’Arachnéen, 2013, p. 288.

[2] Gérard Noiriel, le 16 juillet 2019, Patrice Guéniffey, le 17, Eva Illouz, le 18, Sarah Al-Matary, le 19, Barbara Stiegler, le 20, Patrick Boucheron, le 21.

[3] Je renvoie à mon Les Echos de la Terreur. Vérités d’un mensonge d’Etat, 1794-2001, Belin-Humensis, 2018.

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