La nation et les mémoires antagonistes. La déchirure est-elle un patrimoine?

Il est évidemment illusoire de chercher à « réconcilier » les traditions nationales devant les antagonismes mémoiriels. Mais leur exposition peut indiquer une voie pour créer le consensus indispensable à la vie communautaire, Il ne s’agit pas de noyer les antagonismes dans un relativisme flou ou un oubli déguisé, mais au contraire de mettre en évidence les éclats qui fonde notre passé collectif;

Le tableau de Flameng, Massacre de Machecoul, 10 mars 1793, exposé depuis 1993 dans les collections du Musée des Guerres de Vendée de la ville de Cholet ne laisse personne indifférent. D'une dimension inusitée, 5 mètres sur 6,50, cette œuvre à charge polémique extrême est régulièrement prise à partie par des visiteurs qui couvrent le livre d'or de commentaires assassins. Sans nul doute, la toile aurait subi des outrages si elle n'avait pas été placée dans une fosse la rendant inaccessible aux mains rageuses.

Il y a bien de quoi réagir devant cette œuvre, quelles que soient les opinions personnelles que l’on puisse avoir sur la Révolution française et sur la guerre de Vendée. Comme il est aisé de le constater, les accusations portées à l'encontre des Vendéens responsables des massacres de Machecoul sont outrancières à souhait. Femme violée et tuée, vieillard torturé, hommes et enfants massacrés, sont étalés comme des tableaux de chasse devant un Charette arrogant, ses amazones empanachées, ses valets de chiens et ses troupes, bizarrement, chouannes. La mise en scène dans des douves profondes d'un château médiéval ruiné accentue l'aspect « jardin des supplices », d'autant plus qu'il est contemporain, à peu de choses près du livre d'Octave Mirbeau portant ce titre paru en 1899. A vrai dire, cette commande de l'État, réalisée en 1884, a tellement choqué, qu'elle a été reléguée pendant des années dans le musée d'Agen, avant d'être déroulée et restaurée pour être mise en place dans le musée de Cholet.

Fallait-il prendre cette décision, ne fallait-il pas laisser ce tableau, connu cependant mais de fait invisible dans sa réserve, rester à jamais inaccessible ? Il convient de répondre oui sans discussion à la première question. Qu’on le veuille ou non, ce tableau existait, il n'était pas passé inaperçu et il n'a rien de pire que transformer en tabou les pans désagréables de l’histoire et de la mémoire collective. Ce qui a eu lieu et qui est engrammé dans les circuits mémoriels ne peut pas être nié ou occulté, sans que les retombées ne soient pires que la reconnaissance brutale de l’évidence. Aucun secret n’est jamais suffisamment enfoui pour éviter que ne remontent des bruits et des insinuations, entraînant exagérations, accusations et dénonciations. Ce tableau est une expression partisane tellement exagérée que même les partisans de la République ne l’ont pas revendiqué. Il témoigne d’un temps, d’un moment de notre histoire collective, et aussi d’un lieu chargé, surchargé nous le dirons, de mémoires sédimentées. Montrer l'œuvre c'est lui enlever le côté sulfureux qu'elle peut posséder quand elle demeure cachée, c’est aussi permettre que les débats ouverts se tiennent à propos de tous les empilements de significations qui identifient des communautés. De ce point de vue, l’entrée ouverte dans un musée opère une « patrimonialisation » qui anéantit les aspects transgressifs et sulfureux que le tableau pouvait avoir. Il devient témoignage d’un temps passé, occasion de retour sur nos « guerres civiles » anciennes, et moyen de réfléchir sur les histoires et les mémoires antagonistes aujourd’hui.

En l’occurrence, faire entrer le tableau de Flameng, c’est l’inscrire parmi tous les autres qui à la même époque traitaient des souvenirs de la Révolution et de la Guerre de Vendée, avec sans doute moins de virulence - plus était difficile - mais avec autant de parti pris. Si Henner présentait sobrement un Bara gisant mort comme Le Blant nimbait de sacralité retenue Charette isolé, au moment de son exécution, le peintre Weerts peignait un Bara mourant en hussard héroïque au milieu d’un marais peuplé de chouans féroces, tandis que le prince de Talmond comparaissait, sous le pinceau de Lévy, devant des juges sans-culottes fanatiques installés dans des caves. On pourrait multiplier les exemples : les combats picturaux, historiographiques et littéraires, font rage alors pour accabler les républicains tueurs de femmes et destructeurs de la monarchie divine, ou les vendéens traîtres et partisans de la contre-révolution archaïque et fanatique.

Rappeler cette période n’est pas vain. Il est toujours nécessaire de comprendre, et de faire comprendre aux générations successives, les étapes par lesquelles une communauté nationale est passée. Sauter les marches sur lesquelles nos ancêtres ont buté, c’est ne pas pouvoir intégrer les réticences et les enthousiasmes dont, de toutes façons, les traces demeurent enfouies mais vivaces dans les gestes quotidiens et les signes muets hérités de l’histoire. L’Ouest est encore marqué par une géographie particulière des pratiques religieuses, des écoles, des engagements politiques, sans parler des héros locaux et des fêtes commémoratives, qui rappelle, même aux plus ignorants, les combats des années 1790, et les longs souvenirs qui leur sont attachés. Le passé ne se décrète pas plus qu’il ne se réglemente. On peut le solliciter ou l’exploiter, il demeure cependant à côté ou sous les commémorations officielles ou les silences contraints, et il sourd des fissures que les pouvoirs, quels qu’ils soient ne peuvent jamais colmater.

Les massacres de Machecoul ne sont pas anecdotiques. S’ils ont été utilisés en 1989 devant les caméras de télévision en quête d’affrontements symboliques à l’occasion du bicentenaire de la Révolution, ils ne peuvent pas se réduire à un argument jeté par la gauche, à l’époque représentée par Max Gallo, contre la droite illustrée par Philippe de Villiers, rappelant de son côté les tueries perpétrées aux Lucs-sur-Boulogne par les troupes républicaines. Si l’on sait que Charette n’est pas présent en mars-avril 1793 dans la petite ville de Machecoul, située à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Nantes, contrairement donc à ce que dit Flameng, il s’agit bien cependant de la mise à mort programmée sur plusieurs semaines des partisans de la Révolution, défaits et emprisonnés par les insurgés catholiques et monarchistes. Ceux-ci reçoivent dans ces jours-là la qualification de « vendéens » sous laquelle ils passent à la postérité. Eux-mêmes se définissent tant bien que mal autour de leurs chefs immédiats, Souchu en l’occurrence, s’amalgamant peu à peu dans des armées catholiques et royales, qui ne fusionnent jamais en une seule force contre-révolutionnaire. Ce début d’insurrection a été provoqué par la demande de la part de Paris de jeunes gens destinés à être envoyés aux frontières contre les troupes des émigrés et des rois étrangers. Le mécontentement n’avait pas cessé de monter depuis les mutations politiques et surtout la fermeture de chapelles et la vente de biens ecclésiastiques, suite à l’application de la Constitution civile du clergé. L’arrivée de prêtres ayant juré de respecter la Constitution en remplacement des clercs locaux qui, eux, avaient refusé leur allégeance au régime, avait entraîné des émeutes, parfois des affrontements meurtriers dès 1791. En 1792, tout l’Ouest avait été secoué par des processions armées d’opposants à la Révolution. En 1793, une marche supplémentaire était franchie avec d’autant plus de facilité que les troupes pro-révolutionnaires combattaient ailleurs pour la plupart : les victoires initiales des insurgé leur avaient d’emblée donné un espace imprévu.

Dans cette situation imprévue, les soutiens de la Révolution s’étaient enfuis dans les grandes villes, laissant les campagnes aux mains de leurs vainqueurs, dépassés par leur succès. Des vaincus, comme à Machecoul, demeuraient entre leurs mains, et une partie d’entre eux étaient fusillés. La stupeur des révolutionnaires devant ces événements explique leur résonance immédiate. A cela s’ajoute, la volonté d’une partie notable des révolutionnaires d’accuser les « girondins » d’être responsables de cette situation créée par leur modération. Les exécutions de Machecoul deviennent ainsi un enjeu national. Les journaux font état de centaines de morts, parlant de 200, 400, même de 800 tués. Des récits tragiques décrivent des jeunes gens ensevelis grièvement blessés, tentant de sortir des fosses où ils ont été jetés, leurs bras sortant de sous la terre. Ces descriptions horrifiques font le tour de la France aussitôt avant d’être reprises par des historiens comme Michelet, quand il vient à Nantes dans les années 1850, puis par Jaurès dans son histoire socialiste à la fin du XIXe siècle. La réalité, dramatique en elle-même, s’établit à un bilan plus réduit telle qu’on peut la cerner en fonction des sources archivistiques : autour de 160 individus ont péri sous le fer et les balles des révoltés. L’écho qui naît en 1793 insiste aussi sur le rôle des femmes de Machecoul poursuivant le curé jureur, avant de le démembrer et de l’émasculer. Tout cela conduit à la création immédiate, par la Convention nationale, d’une caisse destinée à secourir les veuves et les orphelins des morts de Machecoul, expliquant la renommée effroyable faite aux « vendéens » dans le pays. Il ne s’agit pas d’excuser les atrocités qui sont commises ensuite par des troupes révolutionnaires, ne serait-ce que parce que des soldats républicains répugneront à en commettre, mais de voir comment des mécanismes collectifs s’enchaînent et se confortent les uns les autres créant des souvenirs historiques, dont nous ne sommes pas sortis en ce début de XXIe siècle. Il faut bien comprendre à quel point cet épisode a contribué à l’édification de la pensée collective au XVIIIe et au XIXe siècle. Une gravure a notamment popularisé les tueries, montrant le curé partisan de la Révolution courant éperdu, devant les femmes qui vont l’assassiner. Cette petite vignette n’a pas cessé d’être utilisée dans de nombreux livres pour illustrer la violence rurale, et témoigner de l’âpreté des combats.

Mais revenons au XVIIIe siècle pour explorer cet autre héritage patrimonial qu’a été la violence communautaire en France. Car ces pratiques font elles-mêmes échos à d’autres sentiments ancrés dans les mémoires. Les souvenirs des guerres de religion, la peur des violences populaires et notamment des femmes craintes pour leurs débordements au moment des émeutes, font que le pays s’engouffre en 1793 dans une lecture des faits qui ne doit pas nous surprendre. Il faut rappeler que la vie quotidienne retentit des injures et des pires menaces courantes entre personnes et groupes antagonistes. Toutes les régions ont retenti de ces annonces, faites autant par des hommes que des femmes, parlant de faire des fricassées de cœur ou de poumon de leurs voisins, évoquant leur plaisir à venir à marcher dans le sang de leurs adversaires. Notre temps, pourtant violent, interdirait de semblables déclarations usuelles au XVIIIe siècle dans tous les milieux. Reste à comprendre le passage à l’acte à Machecoul car, au moins en apparence, la collectivité rurale semble homogène. Tous les habitants sont catholiques, sans grandes disparités de richesses et de modes de vie. On est loin des oppositions ouvertes qui existent au même moment entre catholiques et protestants des Cévennes, les uns paysans, les autres artisans urbains, qui se tuent depuis 1790 au gré des luttes politiques déclenchées par la Révolution.

Il a suffi, dans l’Ouest, que des failles peu actives au premier regard jouent sous l’effet des réformes et des innovations pour que des camps se constituent. Une partie de la population était restée attachée à une religiosité simple, liée aux scansions saisonnières et aux lieux miraculeux tandis qu’une autre, qui tenait le haut du pavé, s’était engagée dans une voie plus intellectuelle, refusant les « superstitions » et les rites populaires. Les uns se braquèrent contre la Révolution et ses inventions, les autres en devinrent les propagandistes. De querelles en heurts, de répression en emprisonnements, la tension atteignit un sommet en 1793. Mais sans doute faut-il rappeler que Machecoul n’est pas un lieu neutre dans la psyché collective. Au moment même où Flameng compose ce tableau, un prêtre angevin, l’abbé Bossard soutient à Poitiers, le 28 décembre 1885, une thèse dont la partie française est consacrée au personnage scandaleux de Gilles de Rais. On connaît évidemment l’histoire de ce compagnon de Jeanne d’Arc, maréchal de France et seigneur fastueux, poursuivi pour sorcellerie, sodomie et crimes. Condamné à mort en 1460, il est exécuté à Nantes, en manifestant une pitié et un repentir tels qu’une dévotion particulière naît aussitôt sur sa tombe, faisant de lui, paradoxalement, un intercesseur auprès des saints. En 1885, l’abbé Bossard qui n’est pas encore le défenseur du général vendéen Cathelineau dont les historiens républicains déniaient le rôle militaire, acquiert une notoriété fondée sur son entreprise historique. N’est-il pas le premier à mettre à la portée de tous les actes infâmes de Gilles de Rais, et à proposer une interprétation des pièces du procès, qui seront par la suite étudiées, mais dans un tout autre esprit par Georges Bataille ? Il est évident que les intentions de l’abbé Bossard n’étaient pas de réhabiliter le maréchal infernal, mais de donner à comprendre, dans sa complexité un itinéraire, dont une des stations essentielles est précisément Machecoul. C’est en effet dans les douves du château, là où Flameng place son sujet, que les ossements brûlés d’enfants violentés et assassinés auraient été dispersés, après que Gilles de Rais et ses serviteurs ont vidé le château de Champtocé de traces de leurs méfaits.

C’est à peu près dans ces lieux que le spectacle estival est organisé par les Machecoulais du XXe siècle, à partir de l’histoire du seigneur qui a inspiré la figure de Barbe-Bleue. La rencontre de ces histoires apparemment disparates n’est pas le fruit d’un hasard, elles sont liées dans le patrimoine mental qui s’attache aux « lieux de mémoire » dont Machecoul fait partie indiscutablement. Ces faits se sont intriqués les uns aux autres, créant une atmosphère légendaire, une aura impalpable mais indiscutable, justifiant l’intérêt qui leur a été porté à un moment où à un autre. La mémoire, et donc par contre coup, l’histoire qui est plus souvent servante que maîtresse vis-à-vis du passé, s’accroche à ce qui sort du commun, à des ruptures effrayantes et à des héros scandaleux, donnant naissance à des œuvres littéraires ou artistiques, à des clichés ou des lieux communs. Alors le tableau de Flameng permet cette remontée à la surface des bulles empoisonnées par les violences commises, oblige à faire face aux légendes et à tous ces passés qui ne passent pas. Nous ne pouvons pas rejeter ce qui nous déplaît de notre passé, sans au moins d’abord en faire l’inventaire, puis sans en assumer toutes les dimensions. Les réactions virulentes devant un tableau qui relève des querelles du XIXe siècle et qui parle des guerres du XVIIIe siècle montrent à quel point durent les ressentis collectifs et l’importance que revêtent les décisions politiques dans la gestion des mémoires.

Il est évidemment illusoire de chercher à « réconcilier » les traditions nationales devant une telle œuvre. Les massacres de Machecoul sont voués à demeurer objet de discorde et de scandale. Mais leur exposition peut indiquer une voie pour créer le consensus indispensable à la vie communautaire, en acceptant simplement le « dissensus ». Il ne s’agit pas de noyer les antagonismes dans un relativisme flou ou un oubli déguisé, mais au contraire de mettre en évidence les éclats restés des luttes qui ont constitué le pays, sans nier les souffrances et les émotions que cet usage peut créer. L’unité nationale n’a pas eu, dans les siècles précédents, d’autre existence que dans cette confrontation ; l’unité cherchée aujourd’hui a des chances de ne pas pouvoir se réaliser qu’avec de telles méthodes, de mises en lumières des différences. Une nation n’a pas besoin pour se fonder et pour vivre de vouloir fondre toutes les discordes en un seul discours. C’est irréaliste et sûrement dangereux de pousser des individus et des groupes à des contorsions avec leurs mémoires. Notre passé est fabriqué par des querelles, des luttes et des guerres civiles. Il n’y a pas à le nier, pas plus qu’à l’exalter, mais à le reconnaître. Nous avons appris, durement, à cohabiter malgré ces différences et ces meurtrissures, il ne s’agit pas de se complaire dans leurs évocations, mais il n’y a pas de raison de les ranger dans des réserves inaccessibles. Au moment où la fabrication du tissu national est en train de s’augmenter de nouvelles confrontations mémorielles, il ne paraît pas sain de chercher à le composer que de ce qui peut sembler identique au mépris de ce qui a fâché. Ce que les Massacres de Machecoul rappellent est la force inouïe des traces mémorielles et de leurs significations fantasmatiques. Notre patrimoine tire certainement sa force plus de l’énergie dégagée par ces conflits que des filets d’eau tiède qu’une mémoire aseptisée pourrait donner.

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 D’Oradour à la Vendée, pour faire le deuil

 J’avais mis en ligne (dimanche 22 septembre 2013 sur le site de l’IHRF, Paris 1) ce petit texte proposé dans la presse et qui n’a pas retenu l’attention. Il me semble nécessaire de revenir sur une gestion émotionnelle du passé, telle qu’elle semble se mettre en place, pour rappeler les conflits qui demeurent toujours au cœur de notre identité et espérer que le deuil se fasse enfin sur les déchirures héritées de la Révolution française. Il ne s’agit pas d’entreprendre un quelconque "arrangement" qui se ferait au mépris de l’histoire, mais bien au contraire d’utiliser les acquis historiques pour que la guerre civile franco-française entre pour de bon dans la mémoire nationale et ne soit plus ce "passé qui ne passe pas" et qui nourrit toujours des revendications idéologiques dangereuses pour notre démocratie.

La commémoration du massacre d’Oradour-sur-Glane, qui fait l’actualité, pourrait-elle être l’occasion de repenser notre propre rapport à la mémoire française, au-delà du cadre des relations franco-allemandes dans laquelle on la confine ? La présence symbolique, le 5 septembre, des deux présidents allemand et français, encadrant le rescapé du massacre, marque un tournant dans l’histoire de la mémoire d’Oradour après les débats et les polémiques qui avaient accompagné la naissance de ce « lieu de mémoire ». Elle atteste de la volonté de réconciliation de nos deux pays autour d’un épisode particulièrement dramatique. Mais elle insiste sur l’émotion, en évoquant la mort des 642 civils dont les enfants brûlés - ce que le président François Hollande a souligné – et minimise la complexité des faits. Des « malgré nous » alsaciens se trouvaient dans la division Das Reich, ceci rendant impossible de rejeter sur le « peuple allemand » en tant que tel la responsabilité des atrocités dues aux conditions de guerre et d’embrigadement créées par le nazisme. Cette réserve n’enlève rien à l’importance de cet acte politique commun, mais elle incite à penser d’abord qu’il faut mettre en priorité la compréhension sur l’émotion, ensuite qu’il n’est pas possible de se contenter d’une commémoration oublieuse de tout ce qui peut fâcher. Car, enfin en insistant ainsi, comme l’ont fait les journalistes présents, sur les sentiments légitimes ressentis devant ce drame, il est difficile de ne pas se demander pourquoi ce genre de démarche n’est pas appliqué à d’autres événements, survenus en France et qui ne sont toujours pas objets de deuil collectif.

Comment se fait-il que la mort de civils et d’enfants puisse être ainsi source de recueillement et de réflexion ici et pas ailleurs, au-delà des luttes idéologiques et des enracinements mémoriels comme cela vient d’être effectué à Oradour ? Car des villages français ont, en effet, subi en 1793-1794 de telles atrocités de la part des armées envoyées par la République, sans que la mémoire nationale ne se réunisse aujourd’hui pour accepter cette réalité, pour envisager une réconciliation et un pardon et pour passer au-dessus des enjeux communautaristes. Le cas exemplaire est représenté par les Lucs-sur-Boulogne, commune au nord de La Roche-sur-Yon. Pour ce qu’elle avait subi, elle avait été comparée dans l’immédiat après seconde guerre mondiale à Oradour, certes dans une volonté polémique, mais reconnaissons le, à juste titre, puisque elle avait perdu au moins 500 habitants dont une centaine d’enfants. Indépendamment des discussions érudites qui peuvent se mener sur le nombre exact des victimes et les conditions exactes de leur mort, le massacre du 28 février 1794 est incontestable. Or, ces faits sont, en 2013, rappelés et commémorés par des institutions liées au Conseil général du département dans un mémorial pour la Vendée. Mise en place au lendemain du bicentenaire de la Révolution, cette commémoration porte en elle-même accusation contre la Révolution française prolongeant ainsi deux cents ans de guerre mémorielle autour de la Vendée.

Prenons en acte, mais admettons surtout qu’il serait temps que la paix se fasse et que symboliquement des représentants de l’Etat français viennent faire le deuil de tous ces événements tragiques qui empoisonnent encore et toujours la mémoire nationale. Il ne s’agit d’accabler la République actuelle d’une responsabilité qu’elle ne peut pas endosser, ni de renier des principes qui fondent la société française dans sa totalité. Il s’agit simplement de prendre la mesure de ce qui a eu lieu, de reconnaître des drames et de les mettre à leur place dans la trame historique qui compose l’histoire nationale. Il s’agit pas ici d’invoquer un quelconque et hypothétique devoir de mémoire ou de céder à des pressions politiciennes, mais plutôt d’exercer le droit d’inventaire dont les historiens sont investis qui permet, quand il est bien appliqué, que des mémoires opposées puissent panser leurs plaies sans perdre leurs enracinements et leurs cohérences.

Il est grand temps, deux cents après les tueries, que la mémoire française cesse de se fracturer autour de la période révolutionnaire. Pour cela il ne convient pas de se contenter d’amalgames et d’idées simplistes et surtout il est souhaitable qu’on ne s’arrête pas à des déclarations fondées seulement sur l’émotion. Celle-ci est travaillée par le discours politique qui lui donne du sens par son inscription dans le symbolique. La mort des enfants des Lucs doit avoir la même portée que ceux d’Oradour et doit recevoir la même prise en considération par la nation.

En 1993, la ville de Nantes, dont le maire était Jean-Marc Ayrault, avait accordé une reconnaissance aux événements de la guerre de 1793. L’attaque des Vendéens stoppée sur la place Viarmes avait été rappelée au cours d’une cérémonie. Nantes avait également intégré dans sa mémoire les aspects les plus tragiques de la traite des Noirs, au travers d’un colloque et d’une exposition. Pourquoi ne pas penser que l’homme politique qui a su combiner l’articulation des mémoires affrontées, dans l’Ouest, n’engage pas, maintenant, le pays dans une autre approche mémorielle réconciliant les France antagonistes nées depuis 1792-1793, sans rien oublier et sans rien gommer ? A l’évidence nous sommes devant des moments difficiles où l’unité nationale sera mise à l’épreuve, affrontons notre passé et parlons en ensemble, les risques d’éclatement et les surenchères seront au moins limités.

 

 

Textes parus en 2008 « La déchirure est-elle un patrimoine ? », 303 revue, n° 100, p. 154-157, repris ensuite dans La machine à fantasmes, Vendémiaire, 2014, p. 29-38.

 

 

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