Violences sexuelles: la voix étouffée des archives

Étude ancienne sur les violences sexuelles en Vendée au XIXe siècle qui rappelle les habitudes de silence et d'oppression, mais qui montre aussi comment la parole peut se libérer quand les équilibres sociaux changent, ce qui permet l'intervention de la justice.

Violences sexuelles : la voix étouffée des archives

Extrait de La machine à fantasmes, Vendémiaire, 2014, p. 225-250

Parmi les débats qui agitent la communauté historienne, les discours tenus par les acteurs de l'histoire et leur utilisation par les historiens occupent une place centrale[1]. Un éditorial de la prestigieuse revue Annales Economies, Sociétés et Civilisations avait, en son temps, insisté sur les nécessaires révisions critiques à faire pour ne pas considérer les sociétés comme des « choses », ou les individus comme des machines sans stratégie ou sans capacité de négocia­tion[2]. L’un des effets de cet appel aura été la mutation même de la revue devenue Annales, Histoire, Sciences sociales. Or les recherches besogneuses dans les dépôts d'archives conduisent de façon inéluctable à une confrontation avec ces problématiques, lorsqu'au travers de dossiers que l'on pourrait qualifier de sensibles le chercheur étudie des expériences dramatiques et doit s'interroger sur la fa­çon dont il en rend compte.

L'asymétrie ordinaire dont il peut et doit se prévaloir vis-à-vis des acteurs des temps passés ne doit pas disparaître, sous peine d'abandon­ner toute prétention scientifique à explorer le monde[3]. L’historien doit s'as­treindre à prendre au sérieux les témoignages consignés dans les archives et à respecter l'autonomie des actes posés par les acteurs, avant de savoir comment ils entrent dans des analyses globalisantes. Dans cette perspective, l'archive n'est pas seulement le témoin ou la trace de ce qui s'est passé, elle est d'abord la marque de l'action d'individus engagés dans des entreprises vitales pour eux et prenant des risques. Ni l'enregistrement des « faits » avérés, ni le souci de démêler le « vrai », du « faux » ou du « possible » ne suffisent à rendre compte du processus mental, individuel et collectif, qui devient l'essentiel de l'enquête.

L'étude qui suit a été menée à partir des dossiers de Cour d'Assises du département de la Vendée, établis pendant les trois premiers quarts du XIXe siècle, et traitant d'affaires sexuelles : attentats et outrages à la pudeur, viols[4]. Le rapport d'un préfet du Second Empire assurant, au milieu du XIXe siècle, que les attentats sexuels étaient devenus les seuls méfaits graves en Vendée, avait en effet attiré notre attention. Au-delà de la curiosité devant des pratiques qui ne semblaient pas véritablement accordées à l'image que la région-Vendée entend depuis donner d'elle, les problèmes méthodologiques posés par la lecture de ces archives sont devenus essentiels[5]. De propos délibéré, tous les dossiers concernant des af­faires sexuelles ont été lus systématiquement, depuis les plaintes initiales jusqu'aux résumés présentés devant la Cour, en passant par les interrogatoires des gendarmes, du juge d'instruction et les divers témoignages. Cette démarche systématique fonde notre investigation.

Face à ces affaires, la critique historique se montre tout à la fois désarmée et sûre d'elle. Déplorant d’un côté le « chiffre noir » des attentats et crimes commis mais voués à rester inconnus, mettant de l’autre les siècles en perspective pour tirer des conclusions générales, ces entreprises, aussi intéressantes qu’elles soient, emploient les archives d'une façon souvent sujette à caution[6]. Dans certains cas, l'utilisation des témoignages est un montage destiné à conforter des idées préalables, sans veiller à la valeur exacte des pièces collectées, jusqu'à citer des extraits contredits dans le dossier lui-même par d'autres pièces[7]. D'autres études comptabilisent toutes les affaires judiciaires selon des catégories a priori, permettant de dresser des statistiques d'enfants agressés, d'hommes indélicats et de juges plus ou moins sévères, pour proposer un récit d’histoire qui néglige la nature même du document, lié à ces équilibres intersubjectifs[8]. La fragilité initiale de la source est ainsi masquée par un appareil statistique, apparemment scientifique, qui oublie la part irréductible des interventions des individus. Dans tous les cas, ne sont pas pris en compte le flux et le reflux des lois et des dynamismes communautaires, qui libèrent la parole pendant certaines périodes et la briment pendant d'autres. Sans doute fau­drait-il arrêter de postuler la linéarité des progrès sociaux pour chercher à faire l’histoire des interactions et des mutations des « capacités d’agir » des personnes et des groupes[9].

Procès-verbaux et interrogatoires : les nécessités de la traduction

Chaque dossier est composé, dans la quasi-totalité des cas, du procès-verbal de la plainte établi par la gendarmerie, accompagné assez fréquemment des premiers interrogatoires de la victime et des témoins immédiats, puis des pièces créées par le juge d'instruction : interrogatoires de la victime et de l'agresseur, des proches, expertise médicale le cas échéant, en­fin conclusion du juge d'instruction sous forme du rapport remis à la cour d'Assises. Les débats ne sont jamais consignés et le verdict lui-même inégalement reproduit  : pratiquement jamais en début de période, plus régulièrement ensuite. Eventuellement, le destin carcéral du condamné est signalé. Le procès d'Assises en lui-même n'apparaît pas dans le dossier, qui livre en revanche la constitution progressive de la qualification, les différentes étapes par lesquelles une plainte est prise en considération jusqu'à l'envoi dans la juridiction compétente. En règle générale, l'ordre chronologique des pièces du dossier est respecté et relativement aisé à vérifier en suivant les dates des documents. Si les convictions des jurés et des juges d'Assises de­meurent inconnues, en revanche les attitudes successives des multiples autorités qui ont en charge l'affaire à un moment donné sont révélées. Les gendarmes, le maire et le curé jouent le premier rôle, alertant le juge ou obligés d'expliquer leur silence. Le juge d'instruction occupe une place prépondérante, par les questions qu'il pose aux protagonistes et qui figurent explicitement, avec leurs réponses, dans le dossier, ainsi que par les conclusions synthétiques qu'il tire au moment de la transmission aux Assises. Les adversaires, témoins et experts apparaissent souvent à deux ou trois reprises dans le déroulement de l'instruction, permettant d'apprécier la pertinence des questions qui orientent l'enquête, de saisir aussi les modifications apportées par les enquêteurs lorsqu'ils ont affaire à des individus parlant le poitevin mieux que le français, dont ils recopient les mots d'usage avant d'en faire une adaptation lettrée.

En règle générale, les premiers interrogatoires gardent une proximité avec les habitudes langagières, qui s'atténue progressivement, révélant la misère des mots. Ce sont en effet de véritables traductions que juges et médecins entreprennent parfois à partir des témoignages prononcés en « parlange » vendéen, ce mixte de français d'oil et d'oc mâtiné d'un patois régional. Plus gravement, les mots manquent aux témoins et aux victimes. Des langages familiers, simplificateurs, s'interposent irrémédiablement pour parler des sexes. Le « cul » est un terme générique et global qui s'applique autant à l'anus qu'à la vulve (« cul de devant »). Le pénis est une « boudine », plus fréquemment la « saloperie », quand il est identifié : de jeunes enfants ne peuvent que dési­gner seulement « quelque chose de dur », long comme cela, large comme ceci. Silence et tabou voisinent pourtant avec forfanterie et exhibition. La crudité des descriptions s'es­tompe derrière l'emploi d'un vocabulaire savant, plus précis mais plus éloi­gné des pratiques quotidiennes et moins révéla­teur des degrés de connais­sance. L'écart le plus grand est apporté, bien sûr, par la conclusion synthétique signée du juge d’instruction.

La présentation de chaque affaire arrivant aux Assises est déjà loin de ce qui s'est passé entre les protagonistes. Elle est, au contraire, la conséquence d'une succession d'in­terventions, d'ajustements et d'estimations entre les déclarations des uns et des autres, les cri­tères de la loi et de la jurisprudence, qui ont mis en forme un passé inconnaissable et le proposent, dans son ambiguïté, aux jurés, même si le ton des conclusions de l'instruction est très ferme. Il n'est pas rare d’ailleurs que les juges d’instruction soient désavoués par les Assises. Quelques affaires impli­quant clairement un agresseur désigné et une victime reconnue ont été reconsidé­rées par la Cour, faisant notamment émerger les manipulations de familles qui avaient créé les apparences d'un outrage aux mœurs à l'occa­sion de rè­glements de compte de voisinage. Le dossier d'instruction, aussi complet qu'il soit, ne peut donc pas passer pour l'établissement des faits, étant, par définition, non clos, soumis aux confrontations du procès et donc révisable. Le chercheur emboîte ainsi le pas aux gendarmes et aux juges pour composer une nouvelle instruction ; celle-ci n'a pas pour but de savoir mieux que le juge ce qui s'est produit, mais de comprendre comment la loi a été vécue par ses représentants ainsi que par les citoyens ordinaires de la Vendée du XIXe siècle. Les stratégies individuelles et collectives étant mises en valeur, l'enseignement le plus important de ce genre de re­cherches ne tient pas seulement à l'accumulation des faits mais à la compréhension des rapports entre tous les individus impliqués, historien/ne compris/e.

Opacité des relations et des réseaux

Les difficultés théoriques naissent dès l'approche de ces documents, car, indépendamment de tout jugement moral et de toute intention polé­mique, l'établissement des faits pose problème. A l'inverse des homicides ou des vols caractérisés qui, à l'ordinaire, laissent derrière eux des traces in­discutables, les agressions sexuelles se produisent, le plus souvent, sans témoins directs, entre personnes impliquées dans une relation interpersonnelle dont la nature même est délicate à établir et dont les conséquences immédiatement constatables sont, le plus fréquemment, faibles, contestables et peu visibles[10].

Il est intéressant de noter que, pour un cas, au moins, l'instruction réalise une reconstitution des faits. La tentative tourne court puisque le juge ne peut que signaler sur une carte l'endroit où la victime assure avoir été agressée, sans que cela influe sur les dénégations de la partie adverse. Les preuves matérielles manquent : l'examen du linge corporel se révèle souvent décevant chez des filles qui portent, plusieurs semaines, voire plusieurs mois durant, jour et nuit, la même chemise sous leurs jupes et jupons[11]. Les visites médicales ne sont pas toujours plus probantes, lorsque l'agression, même manifeste, n'a pas été tout à fait accomplie, ou lorsque des pratiques sexuelles antérieures empêchent toute conclusion. Si bien que des rapports médicaux peuvent devenir de facto de véritables actes d'accusation envers une victime se plaignant sans raison apparente, ou habituée à des pratiques sexuelles fréquentes, selon le jugement, voire les insinua­tions, du praticien. Les té­moins ne sont pas, évidemment, des sources irré­futables. Hors ceux qui n'ont rien vu, qui ne savent rien de précis, nom­breux sont ceux qui viennent soutenir ou attaquer un individu et avec lui sa famille, ses proches, son clan ; des villages entiers se déchirent ainsi à l'occasion d'un crime sexuel, accablant les adversaires, sans que des évidences recevables puissent se dégager, au grand dam des juges et des historiens, qui ne peuvent qu'enregistrer ces désaccords sans démêler le vrai du faux.

Dans la pratique quotidienne, les juges ont la redoutable tâche de qualifier les affaires qui leur sont soumises en les renvoyant, selon une codification prévue par la loi, devant la Cour d'Assises ou en Correctionnelle, suivant la gravité estimée des faits. Cette qualification, liée à des critères précis, pour l'essentiel la violence exercée et l'âge des victimes (moins de 11 ans, puis moins de 13) n'est cependant pas non plus une indication incontestable et laisse une liberté de manœuvre réelle au juge d'instruction, chargé d'apprécier notamment ce qu'a été la violence, et qui doit tenir compte de la prudence, sexiste, de la loi sur le sujet. Car si, depuis 1791, des sanctions sont prévues pour des agressions sexuelles, le Code pénal ne protège les femmes que jusqu'à l'âge de 16 ans, et il faut attendre 1832 pour que l'inceste entre clairement dans la liste des délits punissables. Le respect des familles, la crainte de la dénonciation et la peur du pouvoir de séduction des jeunes filles et des femmes sont postulés implicitement par la loi, contribuant à orienter l'investigation et à rejeter des plaintes. Ainsi, appliquant l’adage, testis unus, testis nullus, la pratique judiciaire a été tentée de disqualifier les plaintes qui ne pouvaient pas produire le moindre témoignage étranger aux protagonistes et les accusations portées par les femmes ont été parfois vues comme l'effet d'un retournement de situation. Le viol est alors compris comme la conséquence, grave mais non criminelle, d'un jeu de séduction qui aurait mal tourné ; le partage des responsabilités étant difficile à établir, les jugements vont parfois jusqu'à faire porter une partie des torts à la victime. Le chercheur contemporain doit se méfier des statistiques fondées sans critique sur des comptages rapides, puisque les glissements d'une juridiction à l'autre peuvent se faire sans le respect rigoureux de distinctions de gravité tout à la fois claires et subtiles, suivant les convictions des juges d'instruction.

Dans une historiographie marquée par la dénonciation du contrôle social, les juges ont déjà été présentés comme les porte-parole d'un ordre moral étroit[12]. Leur responsabilité personnelle dans les mécanismes d'exclusion hors de la société des individus mal-pensants n’est pas toujours une illusion. Deux cas témoignent manifestement de l’intervention du juge. Un forain se voit infliger une lourde peine , parce qu'il conteste l'ordre moral de la Restauration, le prétexte étant qu'il est suivi par la jeune fille d'une tenancière de bouge[13] ; plus tard est condamné un berger amoureux, Julien Sorel au petit pied, qui noue une relation amoureuse compliquée, littéraire et morbide, avec la fille de son propriétaire, affaire qui arrive devant le tribunal alors qu’elle semble avoir été la tentative d'un suicide à deux[14]. Les affects des juges et des jurés sont parfois très visibles. A l'évidence, un code collectif de l'honneur masculin joue autant que le respect des lois, lorsqu’ils acquittent, sans problème, deux jeunes hommes qui ont voulu tuer un officier accusé d'avoir embrassé leur sœur, et le cocher de l'évêque qui a tenté d'assassiner son épouse volage et dépensière[15]. Juges et jurés rejoignent ainsi les divers représentants de l'État, tatillons sur les mœurs et gardiens d’un ordre sans doute plus masculin que « moral ». Cependant, il serait vain de tout résumer sous ce vocable des procédures d'instructions.

Leurs incertitudes ne peuvent pas être tranchées souverainement par le chercheur mieux qu'elles ne l'ont été à l'époque : rien ne nous permet de suspecter a priori la bonne foi des témoins et des juges, ni de croire les victimes. Il faut, seulement, enregistrer les verdicts (acquittements comme condamnations) sans pouvoir en vérifier les attendus. Un meunier, coureur de jupons reconnu, est ainsi acquitté d'une accusation d'attentat à la pudeur sur une enfant parce que les jurés concluent que la plainte n'aurait été que la défense d'une femme, cherchant à cacher sous ce subterfuge un adultère et une vie sexuelle compliquée[16] ; bien malin qui saura la « vérité ». L'opacité des relations de voisinage décourage parfois toute investigation, comme dans le cas de cet épicier, au passé amoureux chargé, poursuivi pour des attouchements sur une enfant. Le tribunal découvre que la victime est la fille d'un rival direct de l'accusé et se heurte à un groupe de témoins organisé autour d'un propriétaire influent qui soutient le fautif. Dans le doute, ce dernier finit par être acquitté[17].

Il est illusoire de chercher la confirmation des faits dans la lecture d'autres sources. Dans la plupart des cas, sinon dans tous, victimes et agresseurs appartiennent à un milieu modeste, voire misérable, et n'échappent que très imparfaitement et très provisoirement à l'anonymat, le temps de la poursuite judiciaire. Si la sentence est connue, on perd de vue aussitôt les protagonistes, ce qui exclut toute vérification. Le dossier judiciaire se suffit à lui-même, réglant des conflits interpersonnels dont la réalité échappe dès qu’il est refermé. Tout recoupement avec d'autres sources est impossible ; seule une critique interne peut être menée, cherchant à débusquer, grâce aux questions posées, des indices qui permettent de bâtir un raisonnement. Seule la parole des acteurs (plaignant, accusé, gendarmes, témoins, juges) peut être prise en compte, sans être référée à d'autres textes.

Ces dossiers sont en eux-mêmes partie d'une réalité sociale et juridique. Indéniablement, ils se fondent sur des relations sexuelles conflictuelles, mais celles-ci n'ont pas été les sources uniques des affaires jugées, nées de la conjonction des rapports de force entre familles, clans locaux ou groupes politiques, à la suite de l'incitation des gendarmes, du curé, d'un juge, surtout en fonction des applications de la loi. Le dossier d'archives n'est pas la transcription, sur le mode juridique, de « ce qui s'est effectivement passé » ;  il est l'interprétation d'une réalité dans une discussion collective, qui a utilisé le cadre fixe de la justice pour régler des problèmes relatifs aux mœurs et à la protection des personnes les plus faibles, ainsi qu’à des rivalités économiques, sociales, de prestige[18]

Il ne s'agit, pour autant, ni de réduire l'acte juridique à une sorte de relativisme dangereux – (selon des formules du genre : d'une époque à l'autre les « bonnes mœurs » changent…, ou : les juges répriment invariablement) ni, à l'inverse, de prendre au pied de la lettre les accusations, au nom d'une morale ou d'une certaine idée de la justice. Il n'est pas possible, en effet, d'ignorer que sous les mots, malgré les mots parfois, ces affaires témoignent dans leur quasi-totalité de souffrances et de violences, ce qui ne peut être ni minimisé, ni détourné au profit d'une démonstration quelconque. Le respect des personnes engagées dans ces procès, qui sont des moments dramatiques, empêche de recourir à des systèmes explicatifs métahistoriques qui serviraient de référents automatiques à l'approche historienne.

La loi du plus fort

En deçà de toutes les manipulations, les affaires traitées aux Assises apportent leur lot de jeunes bergères forcées brutalement par des vagabonds et des journaliers, d'enfants violées par leurs pères, confirmant la brutalité des relations sociales dans les campagnes et les villes du XIXe siècle et montrant, une fois de plus, la condition terrible faite aux filles de milieux ruraux défavorisés, placées en domesticité et soumises, de facto, aux hommes du lieu[19]. Le tout s'accompagne de la soumission des femmes aux hommes et des enfants aux parents, jusqu'à l'acceptation de véritables sévices, alors que les voisins n’interviennent que difficilement dans les familles. Une Nantaise obtient la séparation des biens de son couple, pour éviter la ruine « attendu le goût désordonné que [son mari] avait pour les femmes, qu'à cela près il ne la rendait pas malheureuse[20] ». Hors de la maison, certains emplois et certains lieux accroissent la vulnérabilité des femmes et des filles. Ainsi lorsque, au début du XIXe siècle à Nantes, une femme lave le linge en Loire ou dans son affluent, l'Erdre, elle fait partie d’une catégorie sociale qui lui fait perdre une partie de sa dignité et du respect qu'on lui doit[21]. Selon les groupes sociaux et leurs espaces, les femmes et les filles ne courent assurément pas les mêmes risques, même si toutes se trouvent dans une situation d'échange inégal avec les hommes qui les entourent[22].

Pour beaucoup, et pour tous les pauvres, la promiscuité est la règle[23]. Il est fréquent que les domestiques d'une ferme, enfants, hommes et femmes, dorment dans la même pièce, et, par exemple, que les lits soient partagés par le valet et un jeune gardien de bestiaux. Cette absence d'intimité, invoquée régulièrement par les filles enceintes, s'accompagne souvent d'une solitude réelle. Les servantes réussissent à cacher à leur entourage proche leur grossesse jusqu'au terme, accouchent seules dans des fossés ou des jardins, et il faut toute la surveillance des patrons ou des voisines pour que des indices trahissent l'infanticide[24]. A côté des brutalités ouvertes, les relations interpersonnelles sont marquées par une crudité maladroite, dont la verdeur ne doit pas être prise pour un élément de folklore, mais plus certainement pour une incapacité à penser autre chose qu'un rapport peu respectueux des personnes. Femmes et filles sont abordées avec un « Voulez-vous qu'on le fasse ? » La formule – ou d'autres du même genre – masque mal la pression exercée par la question, régulièrement appuyée par des allusions très directes et des gestes sans équivoque. Il faut ajouter les habitudes de plaisanteries graveleuses, de discussions crues, pour comprendre que l'absence de connaissances sur la sexualité, voire le puritanisme de certaines familles, peuvent se conjuguer avec la plus grande liberté des mœurs, sans atténuer pour autant la détresse de beaucoup d'individus devant le corps. Même si certaines plaintes doivent, comme il sera dit plus loin, être comprises comme l'expression d'un « jeu » social et juridique, le plus grand nombre rend compte, plus simplement et plus dramatiquement, de misères, sociales, sexuelles et morales. Indirectement, les témoignages sont multiples qui signalent les pratiques sexuelles de voyeurisme, d'exhibition et certainement de masturbations mutuelles, pratiquées par les enfants, garçons et filles, alors qu'ils surveillent les troupeaux, dont rendent compte quelques romanciers[25]. L'habillement favorise ces pratiques : sous les épaisseurs des chemises, jupes et jupons, les filles sont vulnérables ; il suffit de soulever prestement le bas des vêtements pour les dénuder totalement en leur emprisonnant bras et tête. L'agression sexuelle peut être enfin le moyen d'empêcher un mariage en violant la fiancée, ou de venger une famille qui vient de perdre un procès en braconnage[26].

L'apparente « liberté » des mœurs associée à des fréquentations sexuelles prénuptiales a été décrite par des folkloristes aux intentions parfois compliquées[27] et adoptée[28] ensuite par les historiens comme la marque d'une indépendance paysanne ancienne, en oubliant que le corps n'est, dans cette perspective, qu'un objet manipulé et manipulable et que ces interprétations traduisent, à tout le moins, un total irrespect vis-à-vis des humbles, tout juste bons à se livrer à des « pratiques » automatiques et semi-bestiales. On rejoint là la vision de ces propriétaires qui disposaient à leur gré du corps des enfants du voisinage, soulevant les draps ou les jupes.

Les historiens doivent porter attention aux précautions prises par un certain nombre de jurys, qui considèrent avec compassion la situation des servantes séduites et abandonnées. Lorsqu'elles sont traînées devant le tribunal pour cause d'avortement, elles bénéficient de peines légères ou même d'acquittement, alors que la loi, en théorie, les punit violemment[29]. En revanche, l'infanticide commis dans des conditions atroces fait condamner les prévenues (une fileuse de 23 ans est ainsi exécutée, en 1821), et les jurés sont sensibles aux mises à morts d'enfants, égorgés, étouffés[30]… De la même façon, des femmes incendiaires ne sont pas toujours sévèrement punies, les jurés comprenant qu'il s'agit d'une vengeance contre des voisins malfaisants ou contre un viol impuni[31].

Il n'est pas possible de conclure que tout se résume à un duel entre sexes ou entre classes sociales. Quelques réquisitoires très violents sont délivrés contre des hommes aisés, accusés précisément d'avoir abusé de leur âge et de leur position sociale sur des filles sans défense[32]. Cette prise en compte fréquente de la souffrance d'autrui évite de considérer le système législatif comme un simple ensemble de mesures coercitives destinées à surveiller et à punir, dressant les corps et les âmes. Le cadre législatif permet  à des individus d'en protéger d'autres contre la loi du plus fort, justifiant une histoire centrée sur les individus, leurs stratégies, leurs discours et leur souffrance. Reste à comprendre comment s'est affirmée cette prise de conscience, à cette époque et en ce lieu.

Le prix du déshonneur

Les utilisations déviantes du cadre législatif attestent, paradoxalement, que les Vendéens les plus humbles du XIXe siècle ont compris comment faire jouer les possibilités protectrices de la loi à leur profit. Par exemple, la famille d'un jeune garçon de 12 ans poursuit une bergère de 16 ans pour viol. Les preuves matérielles de cet acte, qui vaut la prison à la jeune fille, se révèlent tellement faibles que le tribunal acquitte l'inculpée, en expliquant qu'il s'agit là d'une péripétie dans un conflit rural opposant deux clans autour de l'usage de prairies[33]. L'embarras des jurés et de la cour est tout aussi visible dans quelques cas de valets poursuivis pour viol commis sur les très jeunes enfants de leur patron. La pratique n'est pas douteuse pour beaucoup de ces hommes jeunes, itinérants, condamnés à un célibat forcé et vivant dans la promiscuité d'un foyer – on sait les rivalités amoureuses et fantasmatiques qui se trouvent exacerbées dans la maison patronale[34]. Pourtant quelques apprentis sont acquittés, malgré des témoignages accablants : ils seraient victimes de dénonciation vengeresse de la part de la femme du patron, qui n'a pas réussi à les séduire. C'est avec la même indulgence pour l'accusé que les juges examinent la plainte déposée par une femme qui aurait blessé son agresseur avec un couteau, la blessure portée sur le sexe de l'homme étant alors non pas un acte de défense mais bien une vengeance, au cours d'une scène entre les partenaires d'un couple adultérin pris de boisson[35].

L'espace judiciaire est si peu étranger aux ruraux qu'il est l'un des terrains sur lequel se résolvent des querelles venues d'autres horizons. Un gros fermier marque sa force en faisant punir deux jeunes bergers qui ont retroussé les jupes de sa fille au cours d'une bousculade mi-amicale, mi-graveleuse[36]. Plus gravement, il est assez fréquent de constater qu'une affaire arrive en justice parce que le père de la victime s'estime lésé dans le marché conclu avec l'agresseur, parfois en présence du maire. Parce qu'il a osé refuser de payer une petite dette et qu'il a réclamé une compensation à la suite de la mort d'un chien, un maçon est dénoncé par son voisin, qui avait tu, sur insistance du maire, des attouchements effectués sur sa fille[37] ; de la même façon, le boulanger, qui a bénéficié d'un compromis tacite pour des faits de même nature, est poursuivi dès qu'il a l'impudence de réclamer le prix du pain donné à crédit[38]. L'honneur familial (au-delà de l'honneur masculin considéré comme essentiel) a un prix : si bien qu’il est débattu ouvertement, que se nouent des transactions, amenant à penser que la justice n'est saisie qu'en cas d'échec de ce marché très particulier[39]. Quelques affaires témoignent même d'un calcul complexe. Il est avéré qu'une fille de 16 ans a poussé des cris après avoir attiré, dans une soupente, un voisin, célibataire âgé et aisé, pour que la famille accourue constate l’« attentat » et puisse obtenir réparation du « déshonneur », en espèces sonnantes et trébuchantes[40].

Ces affaires ne doivent pas être considérées comme les exceptions qui confirment la règle. Elles ne témoignent pas plus d'un « détournement » du droit et de la loi, qu'elles ne nous disent quoi que ce soit de la « moralité » des ruraux vendéens du XIXe siècle. Elles rappellent seulement que toutes les accusations qui débouchent devant la Cour d'Assises sont le résultat d'hésitations, de décisions et d'oppositions, que toutes les procédures se sont ouvertes parce qu'un individu a pris sur lui, à un moment donné, de faire connaître son grief, de rompre la trame de la vie quotidienne pour isoler un fait estimé intolérable et le mettre sur la place publique. De ce point de vue, les affaires sexuelles sont particulièrement révélatrices parce qu'elles permettent de comprendre les processus par lesquels les règles de l'espace social sont mises en œuvre dans et par la famille et la communauté. Ainsi, même si, par ailleurs, les Bretonnes demeuraient, au début du XVIIIe siècle, presque totalement impuissantes juridiquement face aux violences sexuelles, elles pouvaient malgré tout exercer une pression collective suffisante pour se faire épouser par leurs séducteurs[41]..

Les dossiers ne sont pas très explicites et il est difficile de penser que s'est opérée une mutation progressive et continue. On peut, cependant, relever les signes manifestant une prise de conscience collective. L'incorporation de la justice et de la loi réprouvant les attentats sexuels est une des explications de la montée brutale du nombre des affaires jugées à partir des années 1845-1850. La volonté des femmes d'accéder à la justice est en effet manifeste et essentielle. Elles ne sont plus seulement ces êtres mus par la colère ou par la jalousie, excusés d'office en quelque sorte pour leurs actes[42] ; elles interviennent à égalité avec les hommes, sur le terrain de l'honneur individuel et collectif, puisqu'elles ne défendent pas seulement leur propre corps, mais aussi une certaine conception des relations entre les hommes et les femmes. Ce mouvement entraîne la mise en accusation d'individus qui avaient échappé aux poursuites pendant des années et qui sont, en quelque sorte, rattrapés par leurs actes. Si, auparavant, la « rumeur publique » était souvent invoquée pour justifier l'action du maire ou des gendarmes, ou si, plus fréquemment, le père venait, après quelques jours ou quelques semaines, déposer plainte, dans les années 1850 les femmes agissent de plus en plus clairement, poussent mari ou père, interviennent auprès de leurs voisines, voire se mettent en embuscade dans les jardins ou derrière les fenêtres pour prendre le fautif sur le fait[43]. Les filles violées font connaître leurs malheurs par leur mère, ou mieux encore par leurs tantes et leurs voisines, voire par les mères de leurs camarades, créant ainsi une solidarité féminine qui finit par avoir raison de la résistance que la communauté leur oppose[44]. Un cas particulier atteste que, tandis que les hommes s'injurient mais sont prêts au compromis, les femmes, parentes et voisines d'une servante victime d'un séducteur brutal organisent une résistance efficace[45].

Faut-il en faire une règle générale ? Ou bien faut-il comprendre ce changement dans son seul cadre spatio-temporel, la Vendée du début du XIXe siècle ? Cette mutation s'inscrit en fait dans une conjonction de phénomènes sociaux et politiques qui rompt localement des attachements communautaires anciens et les bouleverse. C’est le choc entre les valeurs traditionnelles de l’honneur et les exigences du droit qui pousse Pierre Rivière à tuer sa mère, sa sœur et son frère, pour redonner à son père la place qu’il a perdue dans la famille à la suite de démêlés tranchés par la justice[46].

L’accès à la loi

L’intrusion de la justice, portée par l’État, transforme la société en Vendée en ce début de XIXe siècle, après avoir fait muter d’autres régions[47]. Les effets sont notables : dans ces années là, le jardinier[48] d'un important notable légitimiste se retrouve sur le banc des accusés pour un viol, qui n'est que la suite d'une longue litanie d'actes analogues pratiqués jusque-là sur les filles et femmes de La Gaubretière. Dans un bourg de la plaine, un buraliste, ami de l'ancien maire, est lui aussi envoyé en prison pour les mêmes raisons, ainsi qu’un gros propriétaire et homme d'affaires nantais qui avait pratiqué sans aucune retenue un droit de cuissage sur la population féminine de Torfou depuis des décennies[49]. Dans ces trois cas, aucune agression sexuelle particulière ne justifie spécifiquement ces inculpations, qui auraient bien pu avoir lieu une dizaine, voire une vingtaine d'années plus tôt. La procédure contre ces hommes a été déclenchée parce qu’ils ne sont plus protégés par le pouvoir et que la justice est plus accessible. Les élections ont donné la mairie à de nouveaux clans ; le verrou municipal qui empêchait les gendarmes de procéder et les populations (surtout les femmes) de se plaindre a sauté. Même si les rapports de forces politiques restent apparemment sans changement, de nouveaux venus remplacent d'anciens notables, permettant par contrecoup une libération de la parole. De petits chefs paient manifestement pour les mêmes raisons, lorsqu'un garde-dune, odieux vis-à-vis des femmes de ses subordonnés, est lui aussi poursuivi par une de ses victimes qui rompt le silence[50]. Un journalier de 61 ans se retrouve  en prison pour avoir commis des attouchements, qui font suite aux actes délictueux qu'il avait perpétrés sur la sœur de sa victime, un an avant, et sur leur mère 35 ans auparavant[51].

La prise de parole correspond à un changement de sensibilité qui fait que les ruraux ne trouvent plus « normal » de voir tel propriétaire, pourtant jugé « brave homme », pervertir tous les garçons de son entourage[52]. Les gendarmes, qui se sentent manifestement investis par la loi, prennent des initiatives malgré les maires et les autorités locales, portant directement à la connaissance du juge d'instruction les faits graves qui leur ont été signalés, ou demeurent inflexibles, arguant, par exemple, du devoir qu'ils doivent remplir, face à un curé coupable d'attouchements sur une enfant[53]. Les familles ne se contentent plus de compensations financières, pas plus qu’elles ne se maintiennent dans une subordination liée à leur condition matérielle. Le recours à la justice passe avant toute autre considération, au point de rompre violemment les solidarités locales[54]. Il est frappant de constater que la majorité des affaires portées devant la Cour d'Assises se sont déroulées dans le sud et l'ouest du département de la Vendée, non qu'il faille a priori incriminer l'esprit particulièrement « libertin » de ces deux zones, mais plutôt penser que le Haut Bocage (le nord-est du département), avec sa société communautaire et hiérarchisée, soumise à l'autorité patriarcale, hostile à l'Etat et à la ville, a sans doute moins autorisé les relations sociales à se libérer des liens traditionnels et des règlements intra-communautaires. Ce recours à la justice contre les puissances locales se vé­rifie dans ces mêmes années lorsque des familles de braconniers poursuivent des gardes-champêtres qui leur ont extorqué des amendes, au nom des grands propriétaires, sans respect des lois[55]. Même pour Raboliot, celle-ci est  devenue un recours et une protection contre les prétentions tutélaires locales. Il a fallu pour cela que les juges se rangent, véritable paradoxe, du côté des braconniers !

La dénonciation des crimes sexuels participe ainsi de l'accès aux lois de la nation par toutes les couches  de la population, montrant que les mécanismes politiques n'ont pas été diffusés d'un seul coup dans les relations sociales, mais lentement, par à-coups, selon l'intervention progressive des in­dividus, prolongeant ainsi sur un autre plan, selon d'autres équilibres, les mutations qui avaient eu lieu pendant la Révolution française, lorsque les ruraux, hommes et femmes, étaient intervenus violemment dans les débats politiques et surtout religieux. Il aura fallu cinquante ans ensuite pour qu’un autre pan de la vie sociale bascule. Cette retombée de la mutation engendrée par la Révolution mérite l'attention d'historiens souvent enclins à mesurer les changements à l'aune des pensées politiques ou des élites intellectuelles et vaguement dédaigneux de l'incarnation des idées dans les masses, qui pourtant font l'histoire. Reste cependant que ce recours au domaine public ne concerne pas encore toutes les affaires sexuelles : la loi du silence accable toujours familles et voisins témoins d'un inceste[56].

Dans ce processus de sociabilisation qui fait que la violence se dit, se reconnaît, s'assume et est réglementée par la loi commune, l'action des in­dividus est évidente[57]. A côté des gendarmes, qui recueillent les rumeurs et parfois suscitent des in­terrogatoires, rompant les tractations financières, les juges d'instruction se révèlent souvent d'une grande sévérité à l'encontre des hommes considérés comme agresseurs, adoptant d'emblée le point de vue des victimes[58]. De la même façon, les curés jouent un rôle dans l'évolution des mentalités. Des petites filles sont convaincues d'avoir commis un péché grave lors­qu'elles apprennent le catéchisme préparatoire à la première communion, ce qui les conduit à faire éclater au grand jour des attouchements jusque-là restés inconnus, donc impunis[59]. L'une d'elles estime qu'elle « ne peut parler qu'à M. Le Curé » de ce qu'elle a subi[60]; un autre curé fait pression sur la famille pour qu'elle dénonce le crime sexuel commis, en privant une jeune parois­sienne de communion pendant trois ans, jusqu'à ce que justice soit rendue. Des ruraux osent s'affranchir de la peur qu'ils ressentent devant leurs voisins, et finissent par les traduire en justice, bravant les coups ou les pouvoirs de sorcellerie[61]. A maints égards, ce sont les maires qui demeurent le plus en retrait sur ce processus, soucieux de régler les affaires délicates à l'intérieur de la communauté et poussant les parties à trouver des arrangements financiers sans aller devant le tri­bunal qui introduit des principes extra-communautaires[62]. L'histoire du rôle de ces couches intermédiaires est toujours à faire, pour comprendre comment les processus de socialisation se réalisent, ou échouent[63]...

Cette prise en considération des volontés individuelles doit cepen­dant s'accompagner de son pendant : la responsabilité directe d'un certain nombre de « victimes ». Si le principe posé par la loi est de n'avoir pas à se prononcer sur la « volonté » des victimes, et si les jurés punissent les « corrup­teurs », force est de remarquer que les choses ne sont pas aussi simples, même s'il ne convient pas d'en tirer des généralisations abusives. C'est no­tamment le cas de cette jeune fille qui, enfermée par ses parents, passe par la fenêtre pour retrouver un homme, acceptant de l'argent pour relever ses jupes. L'homme est condamné, mais les juges regrettent la « déplorable complaisance » de la fille[64]. Plus grave encore celui  de ces filles  qui ont intériorisé la dépravation du père qui les prostitue et avec qui elles ont des relations sexuelles[65]. C'est encore l'histoire de cet individu qui, arrivé en Vendée avec femme et enfants, couche avec une jeune servante qu'il épouse dès son veuvage, et qu'il trompe peu après avec une autre jeune servante, épousée au deuxième veuvage [66] ! Ou, enfin, les frasques familiales du percepteur des Sables, qui fréquente le bordel local où il dîne avec son fils un soir de carnaval[67]. Le rôle joué par les enfants est difficile à cerner, dans le cas de ces deux petites filles qui se font payer pour lever leurs jupes, ou de ces deux jeunes garçons, mêlés à des attentats homosexuels, qui semblent aussi se prêter à des actes entraînant la punition des adultes, seuls respon­sables juridiquement[68]. Même si des enfants acceptent, peut-être, de se plier aux de­mandes du maître d’école, il est au moins inapproprié de parler de « scènes de chasse » à propos des attouchements pratiqués par des instituteurs dans leurs classes, comme l’ont fait deux historiens inspirés manifestement par l’air des années 1968, aux relents inquiétants.

 Société et communautés

Deux types de conclusions peuvent être proposés au terme de cette approche.

D'une part, celle-ci repose sur une conception précise de ce type d'archives : elles ne sont pas les restes d'un « récit » qu'il faudrait décrypter pour trouver « l'histoire » qu'elles sont censées raconter. Renvoyant à celles qui ont été mobilisées pour les faillites ou pour la compréhension de la guerre de Vendée, elles sont les éléments d'une histoire qui pourrait être exposée selon trois ni­veaux de réalité : un événement se produit (agression sexuelle, viol…), renvoyant à l'état d'une société locale, aux histoires individuelles ; un jeu collectif se met en place pour aboutir à l'instruction et au procès, renvoyant aux relations entre les représentants de l'Etat et la société locale, sa représentation de la Loi et de l'Etat ; des individus dans le système judiciaire (juges et jurés, puis législa­teurs) intègrent l'événement dans leurs normes et l'estiment important se­lon leurs objectifs de contrôle et de régulation de la société en général.

Le « récit » de l'archive a été organisé pour répondre également à ces trois intrigues distinctes, mêlées parce que la loi a prévu l'événement, que ses représentants ont la possibilité matérielle de le connaître, que des indi­vidus décident d'y recourir.

L'objectif de l'historien est moins de comptabili­ser des événements que de repérer les éléments qui expliquent comment des personnes appartenant à des milieux disparates usent en­semble du cadre législatif pour changer leur vie. L'accumulation des connaissances propre à la discipline historique n'est pas abandonnée pour autant. Elle insiste ici sur les recours différenciés à la justice, selon les lieux, selon les groupes sociaux, c'est-à-dire sur les rapports à l'Etat, à la commu­nauté. La situation de la Vendée au XIXe siècle semble typique de cette accep­tation progressive de la loi de la société globale dans les traditions et les coutumes communautaires. Il n'est pas assuré que l'on puisse conclure à la diffusion de la « civilisation des mœurs » chère à Norbert Elias, puisqu'il s'agit moins d'un progrès général que d'une intégration nouvelle des possibilités offertes par la loi dans des pratiques quotidiennes. Le progrès résiderait dans l'usage augmenté de la parole et de la conscience réflexive pour qualifier les pra­tiques, pour rompre les tabous communautaires, pour permettre aux indivi­dus de se différencier et de s'affirmer.

D'autre part et sur un autre plan, souligner les dimensions person­nelles et interpersonnelles de ces affaires amène à les comprendre dans leur complexité sociale en restituant la part d'initiatives individuelles authentiques , et insiste sur la possibilité dont on disposé certains de modifier par eux-mêmes leur propre cadre de vie, en liaison avec de grands idéaux, en relation avec des groupes d'intermédiaires culturels qui les soutiennent. Apparaissent alors ces interprétations intersubjectives que nous établissons avec les acteurs du passé, en respectant l'intentionnalité posée dans leurs textes, devenues nos archives : il faut bien se souvenir que pour écrire l’histoire nous prenons toujours en considération à rebrousse-poil les « événe­ments » fabriqués par des « sujets », et que nous oublions leurs rôles lorsque nous entreprenons de retracer – voire d’expliquer – leurs vies en n’en retenant que ce qui a été remarqué [70].

L'histoire orale est accoutumée à ces tractations, implicites, entre enquêteurs et enquêtés ; or la situation n'est pas différente dans le cas de l'histoire sur « papier », si l'on veut bien considérer les textes étudiés comme le résultat de processus volontaristes de la part des individus concernés. Peut-on en tirer des enseignements plus généraux, notamment pour apprécier le cadre de pensée dans lequel nous nous inscrivons et qui aurait permis ce genre d’investigations ? Cela n’est pas assuré non plus. Lorsque cette enquête a été menée, l’opinion s’accordait à voir les dénonciations des violences sexuelles comme un progrès collectif. Depuis, l’affaire d’Outreau, le cas Dutroux ou les actes pédophiles qui ont marqué l’actualité de ces dernières années ne peuvent évidemment pas être considérés comme des témoignages d’une quelconque avancée, alors que la pornographie se généralise et que l’exploitation des plus faibles, femmes ou enfants, est portée à des paroxysmes dans de nombreux pays. L’approche interactioniste de ces phénomènes, telle qu’elle a été entreprise dans ces pages, est-elle alors le témoignage d’une époque, déjà datée historiquement, et l’historien décidément toujours l’homme du passé ?

 

[1] Première version dans les Annales HSs, 1996, 3, p. 643-661.

[2]Annales E.S.C., 1989, n°6, p. 1317-1323.

[3] Voir L. Boltanski, L'Amour et la Justice comme compétences, Paris, Métaillé, 1990, p. 57-58.

[4] Les dossiers utilisés se trouvent aux Archives départementales de Vendée, 2 U, correspondant aux années 1817-1873. Les dénominations et qualifications juridiques sont prises telles quelles, selon les termes de la loi, sans préjuger de la réalité de ce qui est en cause dans les procès en particulier. Les mots « affaires sexuelles » désignent globalement les procès provoqués exclusivement pour ces motifs d'inculpation.

[5] Sur l'unité historique et mémorielle de cette « région », J.-C. Martin, 1989.

[6] M. Bordeaux et alii, 1990 ; A.-M. Sohn, « Les attentats sur les fillettes en France (1870-1939) », Mentalités, n°3, 1989, pp. 71-112. J.-P. Aron, R. Kempf, La Bourgeoisie, le sexe et l'honneur, Paris, Complexe,

  1. B. Billon, Viol et violeurs, Paris, Editions du CNRS, 1984.

[7] J.-P. Aron, R. Kempf, La Bourgeoisie, le sexe et l'honneur, op. cit., parlent de « scènes de chasse ».

[8] Limite à cet égard de G. Vigarello, 1996.

[9] Sur l’ agency voir notamment J. Butler, 2006.

[10] Voir exemplairement Le procès d'Aix, 1978.

[11] ADV 2U167, Paquereau. Notons qu’aucun sous-vêtement n'est mentionné dans les témoignages.

[12] J.-P. Aron, R. Kempf, La Bourgeoisie, le sexe et l'honneur, op. cit., 1984.

[13] ADV 2 U 139, Perrein.

[14] ADV 2 U 197, Gautier.

[15] ADV 2U 165, Chigot. ADV 2U 199, Paqueau.

[16] ADV 2U165, Roy.

[17] ADV 2U 1864, Barbotin.

[18] Voir également B. Desmars, La Criminalité en Loire-Inférieure au XIXe siècle, thèse dactylographiée, Université de Nantes, 1990, p. 398.

[19] Sur les campagnes, P. Lamaison et E. Claverie, L'impossible mariage, Paris, Hachette, 1982. Sur les villes, R. G. Fuchs, Poor and Pregnant in Paris. Strategies for Survival in the Nineteenth Century, Rutgers University Press, 1992. Egalement, J.-C. Farcy, Les paysans beaucerons au XIXe siècle, Société d'archéologie d'Eure-et-Loire, 1988, T. II, p. 1065-1067 ; J.-C. Sangoï, Démographie paysanne en Bas-Quercy, Toulouse, CNRS, 1985. 1985, p. 139-152. Et A. Sylvère, Toinou, Paris, Plon, « Terre humaine », 1980, pp. 250-260. Est-ce cependant sur fond d'amélioration du sort des ruraux à la fin du XVIIIe siècle ? Voir A. Fillon, « La Culture villageoise dans le Haut-Maine (1750-1780) », ABPO, n°4, 1993, pp. 609-620.

[20] L. Angibaud, 1994, p. 115.

[21] L. Angibaud, 1994,  p. 103-104.

DANS LA BIBLIO[22] S. Cavallo et S. Cerutti, 1990.

[23] La « naissance de l'intime » ne concerne guère les habitants « ordinaires » de la Vendée au XIXe siècle comme auparavant au XVIIIe, pour nuancer les propos, relatifs à Paris, il est vrai de A. Pardaillan-Galabrun, La Naissance de l'intime, Paris, PUF, 1988.

[24] Même constat, R. G. Fuchs, op. cit., p. 204.

[25] ADV 2U 209 Delavau. Voir E. Perrochon, Les Creux de maison, Niort, UPCP, 1989.

[26] L. Angibaud, 1994, p. 71.

[27] Dr Beaudouin, Le Maraichinage [1906], reprint Marseille,1979 et Boulite, 1989.

[28] J.-L. Flandrin, Les Amours paysannes, Paris, Julliard, « Archives », 1975.

[29] Même constat, R. G. Fuchs, 1992, pp.215-217, 233.

[30] ADV 2U135, Bonamy.

[31] ADV 2U203, Doré.

[32] ADV 2U 165, Ragon.

[33] ADV 2U172, Couillou.

[34] R. Darnton, The Great Cat Massacre, Londres, Penguin, 1984.

[35] ADV 2U190, Soullard.

[36] ADV 2U142, Grenaille, Bouhier.

[37] ADV 2U 167, Bareil.

[38] ADV 2U 177, Gavrel.

[39] Sur l’honneur masculin, S. Cavallo et S. Cerutti, 1990.

[40] ADV 2U 165, Ragon.

[41] J. Queniart, Le grand Chapelletout, Rennes, Apogée, 1993, pp. 82-83.

[42] Vision du XVIe siècle, N. Z. Davies, 1987, pp. 85-96.

[43]ADV 2U167, Gauducheau par exemple.

[44] ADV 2U 195, Biraud par exemple.

[45]ADV 2U 1684, Morrisset.

[46] F. Deshusses, « Etre son propre juge. Eléments pour un nouveau dossier Pierre Rivière », Carnets de bord, 2005, pp. 35-41.

[47] S. Desan, The Family on Trial in Revolutionary France, Berkeley, Los Angeles and London, University of California Press, 2004.

[48]ADV 2U 1853, Loiseau.

[49] ADV 2U168, Ribouleau. ADV 2U en 1862, Toulmouche.

[50] ADV 2U184, Mouneau.

[51] ADV 2U178, Poirier, ADV 2U 174 Babin par exemple.

[52] ADV 2U160, Audonnet.

[53] ADV 2U 169, Babu.

[54] ADV 2U173, Pairaudeau.

[55] ADV 2U 173 Thomas, Beignon par exemple.

[56] ADV 2U160 Soulard.

[57] A. Fillon,  « La Culture villageoise dans le Haut-Maine (1750-1780) », ABPO, n°4, 1993, pp. 609-620 et A. Bruguière « Les transformations de la culture familiale… », ABPO, 1993, pp. 395-410., 1993, p. 395-410.

[58] ADV 2U177, Migué.

[59] ADV 2U208, Clisson par exemple.

[60] ADV 2U161 Artus, fille Gautron.

[61]ADV 2U182, Favreau, Boisson par exemple.

[62] ADV 2U177, Bareil par exemple.

[63] Voir R. Muchembled, L'Invention de l'Homme moderne, Paris, Fayard, 1988.

[64] ADV 2U, David.

[65] ADV 2U 205, Lanco.

[66] ADV 2U 1864, Barbotin

[67] ADV 2U 199, Louineau.

[68] ADV 2U 204, Mornet.

[69] ADV 2U204, Arnaud, et 2U164, Artus.

[70] B. Barret-Kriegel, « Histoire et politique, ou l'histoire science des effets », AESC, n°6, 1973, pp. 1437-1462.

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.