A propos de la déchéance de la nationalité en France, ou pourquoi il ne faut pas inscrire la Terreur à l’ordre du jour en 2016.

Dans les débats qui accompagnent aujourd’hui la volonté d’inscrire la déchéance de la nationalité dans la Constitution, des polémistes n’hésitent pas à remonter aux traditions républicaines pour montrer que la gauche anti-hollandaise viole ses héritages. Il faut ramener les choses à leur réalité : elles furent moins grandioses, plus tactiques et au final désastreuses

 

A propos de la déchéance de la nationalité en France, ou

 

pourquoi il ne faut pas inscrire la Terreur à l’ordre du jour en 2016.

 

 

 

Dans les débats qui accompagnent aujourd’hui la volonté d’inscrire la déchéance de la nationalité dans la Constitution, des polémistes n’hésitent pas à remonter aux traditions républicaines pour montrer que la gauche anti-hollandaise viole ses héritages. En refusant cette inscription, elle n’assumerait pas la défense de la nation telle que les glorieux ancêtres de l’an II l’avaient garantie et elle oublierait que les mêmes avaient, sans faiblesse, exclu de la nationalité les émigrés et autres contre-révolutionnaires, tout juste bons à être passés par les armes une fois pris et identifiés. La logique paraît difficilement réfutable. Quand le Salut public est nécessaire, on ne peut pas barguigner sur l’installation d’un comité et d’une politique ad hoc.

 

Je ne m’aventurerais pas à discuter d’aujourd’hui. En revanche, il me semble souhaitable d’éclairer un peu hier et les piliers invoqués de la tradition républicaine pour ramener les choses à leur réalité : elles furent moins grandioses, plus tactiques et au final désastreuses.

 

Quand, le 5 septembre 1793, la Convention nationale accueillit en son sein les « braves sans-culottes » qui réclamaient qu’on mette la terreur à l’ordre du jour, Robespierre qui présidait quitta l’assemblée pour aller s’assurer du soutien des Jacobins tandis que Barère, orateur convaincant, félicitait les dits sans-culottes, leur accordait une armée révolutionnaire, mais sans juge, ni tribunal, les laissant dans l’indécision de savoir si oui ou non la terreur avait bien été à l’ordre du jour. Elle ne le fut pas. Ce qui n’empêcha pas que des mesures radicales soient prises. La loi des suspects définit ceux qui pouvaient être poursuivis comme tels, à commencer par les nobles. Les comités révolutionnaires purent s’en donner à cœur joie, ou le crurent. Car la Convention les avait placés sous sa tutelle et prévu tous les cas d’exemptions qui permirent à des milliers de suspects d’échapper au pire, même s’ils durent passer par la case prison. Le bénéfice était double. Les sans-culottes avaient un os à ronger, mais devaient se soumettre à la loi émanant du pouvoir central. Les opposants avaient une épée de Damoclès au-dessus de leur tête, restant à la merci de ce même pouvoir central, seul capable d’entraver ou de déclencher à volonté l’ire populaire.

 

Cette valse hésitation fut également bien contrôlée à propos des déchéances proclamées contre les émigrés et leurs familles, assouplies quand les nécessités nationales le demandaient, durcies quand il fallait montrer qu’on instaurait un programme social. Présenter les choses ainsi n’est pas une invention tardive d’historien mal intentionné. Le 10 octobre 1793, la Constitution fut suspendue jusqu’à la paix (formule dont le sel tient au fait que le pays n’allait connaître de paix véritable qu’en 1814) avant que le 4 décembre, le gouvernement révolutionnaire soit installé, suspendant toutes les élections, mettant toutes les administrations sous la tutelle de la Convention et de ses comités tout puissants et renouvelés indéfiniment. Il n’y eut donc pas de système de terreur institutionnel, mais il y eut mieux : un état d’urgence réduisant à néant les oppositions aux dépositaires du pouvoir, qu’elles viennent de gauche ou de droite. Les sans-culottes furent chargés de réduire la révolte des Vendéens et des Lyonnais, épuisant leurs forces et compromettant leur image. Ils perdirent dans ces opérations tout espoir de mettre en place une révolution « sociale ».

 

Comment s’étonner que Saint-Just ait regretté quelques mois plus tard que la révolution soit « gelée » ? On comprend qu’en juillet 1794 il allait être envoyé à l’échafaud avec Robespierre et une centaine de leurs proches, avec l’approbation de facto de la majorité des sans-culottes. Ceux-ci ne bougèrent pas ayant été floués l’année précédente, avant de l’être une autre fois puisque les nouveaux maîtres du jeu présentèrent les têtes des guillotinés comme celles des responsables de tous les errements de 1793 et de 1794 baptisés « terreur ». L’emploi démagogique de la force se retourna donc contre ses promoteurs, immédiatement comme dans la mémoire nationale.

 

A un moment où la boussole est devenue folle, chamboulant les points cardinaux de notre espace politique, il semble utile de se demander quelles seraient les traditions nationales républicaines qu’il faudrait invoquer pour régler notre nouvelle situation de « guerre », pour définir la durée et la forme de « l’état d’urgence », voire pour retrouver les habitudes de manipulation de l’opinion ? L’exemple de 1793 ne plaide guère en tout cas pour laisser s’installer une radicalité, tout à la fois difficile à contenir et aisée à instrumentaliser. Puisque la Terreur ne fut jamais inscrite à l’ordre du jour d’un régime républicain, même pendant la Révolution, il serait bien qu’on ne le fasse pas en 2016. S’il faut garder les traditions républicaines, gardons au moins celle-là !

 

 

 

 

 

Jean-Clément Martin

 

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