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Billet de blog 4 janv. 2016

L’Institut d’Histoire de la Révolution française peut-il cesser d’exister ?

L’année 2016 commence avec la disparition, en tant qu’institution, de l’Institut d’Histoire de la Révolution française au sein des organismes de recherches nationaux. L’événement est important pour la communauté internationale des historiens et pour évaluer l’intérêt porté par notre pays à son patrimoine historique. ll faut relever les enjeux que cette situation soulève.

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L’année 2016 commence avec la disparition, en tant qu’institution, de l’Institut d’Histoire de la Révolution française au sein des organismes de recherches nationaux. L’événement peut passer inaperçu, il n’en est pas moins important pour l’école historique française, plus largement pour la communauté internationale des historiens de la période révolutionnaire, enfin, et aussi, pour évaluer l’intérêt porté par notre pays à son patrimoine historique et mémoriel. Très concrètement, l’IHRF possédait des missions, qui sont de facto, remises en cause ; il est donc nécessaire de mettre en évidence les enjeux que cette situation comporte, en laissant de côté, faute de compétences, les questions liées à l’administration et à la gestion de l’IHRF.

Depuis 1937, quand Georges Lefebvre l’avait créé à la suite du Centre d’études de la Révolution française, né cinq ans plus tôt sous la direction de Sagnac et d’un historien du droit, le réfugié russe Mirkine-Guetzevitch, l’IHRF avait été un lieu de rencontres, d’échanges et de publications. Pendant les années de guerre,entre 1940 et 1944, Lefebvre avait maintenu en son sein la vie de la recherche protégeant ainsi de son mieux des étudiants-chercheurs. J’avais eu la chance de rencontrer l’une de ses élèves, Olga Ilovaïsky, peu de temps avant son décès en 2009. Cette descendante directe d’un officier Russe blanc et qui n’avait jamais renié ses attachements familiaux avait été alors accueillie par Lefebvre dans l’Institut, avant d’y faire toute sa carrière. L’Institut vivait, souvent mal faute d’allocations suffisantes, mais attirait des personnalités du monde entier, assurait la publication des Archives Parlementaires et augmentait sa bibliothèque, recevant par exemple l’exceptionnel fonds Siderski, le tout faisant de ce lieu, au fil des années, un site unique pour travailler sur l’histoire de la Révolution.

La collection de livres imprimés, de mémoires de thèses ou de diplômes universitaires consacrés à la période révolutionnaire est, avec autour de 20 000 ouvrages, sans rivale, mais fragile. Aux achats indispensables, il faut ajouter un budget conséquent pour assurer la reliure d’ouvrages anciens et exercer une mise à disposition prudente d’œuvres rares. La question de la pérennité de cette entreprise se pose et ne doit pas être esquivée. Toute délocalisation et pire tout éclatement du fonds seraient une régression considérable et une perte pour la communauté internationale. Je me souviens du plaisir des historiens chinois pouvant feuilleter, librement, les exemplaires du Moniteur sur les tables de l’Institut. Comment garantir cette chance de circuler au milieu d’une documentation spécialisée, irremplaçable et riche ? Les travaux « de sécurité »réalisés au début des années 2000 en augmentant la surface et rénovant les rayonnages ont rendu cette collection véritablement accessible à tous les lecteurs. Qu’en sera-t-il demain ?

Que sera-t-il aussi de cette lente et interminable édition des sources de la série C rassemblées dans les volumes des Archives Parlementaires qui a toujours été effectuée au sein de l’IHRF par un personnel très formé, encadré par un ou plusieurs enseignants-chercheurs ? La tâche peut paraître désuète à l’heure des numérisations à tout va et des mises en ligne. Mais qui pourra dire qu’il n’est pas essentiel à notre démocratie d’établir scientifiquement les textes des discours et des lois qui la firent naître ? Ce fut au sein de l’IHRF, sous la direction de Lefebvreet de Marcel Reinhard aidés notamment par Marc Bouloiseau, que la publication des Archives Parlementaires put être reprise avec des normes garantissant l’authenticité des textes. La toute première série, désormais accessible sur Internet, n’avait pas bénéficié de cette attention érudite, qui ne cessa pas de s’approfondir ensuite jusqu’à maintenant, au fil d’un passage de témoin entre les générations. Que deviendront cet apprentissage et ce savoir faire ? Quelle fiabilité auront les publications à venir ? Faut-il rappeler l’importance que revêtent encore les débats parlementaires de cette période dans notre vie quotidienne?

Ce rappel des missions et des enjeux liés à l’Institut serait, malgré tout, incomplet s’il ne mentionnait pas les querelles parfois fort vives qui affectèrent l’Institut, à commencer par celle qui éclata dans les années 1950 à propos de la Révolution atlantique et de Jacques Godechot, qui y avait préparé sa thèse sous la direction de Mathiez puis de Lefebvre. Celles qui éclatèrent plus tard avant et après le bicentenaire de la Révolution  sont connues, même s’il conviendrait de les étudier avec le recul dorénavant possible. Elles contribuèrent certainement à modifier l’image de l’Institut au moment où l’histoire de la Révolution redevenait une passion française, où les points de vue s’affrontaient avec virulence. Je garde pourtant en mémoire la diversité des présentations faites au cours des séminaires dans la salle Marc Bloch de la Sorbonne, y compris quand le choc des idées amena à ajouter une séance supplémentaire imprévue pour queles différences s’expriment, pour l’intérêt de tous. Il serait dommageable d’identifier l’Institut à une ligne de pensée uniforme.

Cette vitalité ne doit pas faire sous-estimer la fragilité de l’Institut, comme on le vit quand l’Unité de Recherche associée (URA) qui était son statut jusqu’au bicentenaire fut remplacée, en 1997, par une Unité mixte de Services (UMS 622), au statut moins noble, mais certainement plus pratique, autour de la bibliothèque et des Archives Parlementaires – correspondantexactement aux missions qui viennent d’être évoquées. Cette situation était certainement de peu d’envergure, voire incongrue au sein de la constellation institutionnelle du CNRS. Elle permettait cependant de rayonner, d’attirer des étudiants – me conduisant, par exemple, à diriger une vingtaine de thèses et habilitations, et plus de soixante-dix maîtrises, DEA, masters – sans que l’Institut ne menace personne, ne réclamant aucune exclusivité. Ce qui pourtant n’empêcha pas que des projets de recherche, inaboutis par ailleurs, puissent se monter sans l’inclure. Ce qui se passe en 2016 est tout à la fois brutal tout en étant annoncé, puisque les points forts de l’Institut, l’accueil et l’échange, la bibliothèque et les publications, entraient mal dans les critères d’évaluation.

Pour conclure, il faut demander si ce véritable « lieu de mémoire », et d’histoire, peut disparaître sans préjudice ? Comment penser qu’un centre connu du monde entier puisse être anéanti au moment où l’on cherche à développer des sites universitaires d’excellence en France ? Des années 1780-1810 qui virent la France entrer dans la modernité politique, ne va-t-il rester que l’époque napoléonienne à posséder un Institut épaulé par l’Université ? Pourquoi, d’ailleurs, ne pas s’inspirer de l’exemple de l’Institut Napoléon, dont un des présidents, Marcel Dunan, fut titulaire de la chaire d’histoire de la Révolution française, après Lefebvre, pour recréer un IHRF sur de nouvelles bases ? Je veux croire qu’une initiative « citoyenne », appuyée par les pouvoirs publics, comme ce fut le cas en 1937, mais aussi par les chercheurs français et internationaux, pourra inventer un cadre au sein des pyramides institutionnelles,  permettant que les chercheurs intéressés par la Révolution, aujourd’hui plus nombreux hors de France que dans notre pays, puissent continuer à se retrouver autour d’un pôle de référence, appuyé sur une tradition forte, faisant en sorte que les efforts des générations passées ne soient pas perdues.

Jean-Clément Martin

Directeur de l’IHRF 2000-2008

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