Non, la violence en France ne date pas de la Révolution!

Non, la violence en France ne date pas de la Révolution ! Non, l’Ecole française n’a pas raté l’enseignement de la Révolution ! Evitons le point Robespierre, comme on doit éviter le point Godwin !

Non, la violence en France ne date pas de la Révolution 

                  Non, l’Ecole française n’a pas raté l’enseignement de la Révolution !

                                           Evitons le point Robespierre, comme on doit éviter le point Godwin !

 

L’éditorialiste du journal Ouest-France de ce jour 4 février 2020 estime qu’il faut :

« sortir de cette mentalité tolérant la violence et l’idéalisant lors la Révolution française. Alors que la Terreur fut une abomination, un crime et le sinistre modèle de tant d’autres tyrannies : en Russie soviétique, en Chine, au Cambodge… Il faut enseigner aux jeunes générations que la Terreur manifestait les plus bas et les plus vils instincts et la condamner. L’Éducation Nationale se doit d’y travailler. »

 L’injonction est violente elle-même et injuste, en outre ignorante de ce qui est écrit – et enseigné - depuis maintenant quelques années. Je rappelle ici quelques éléments tirés d’un texte paru en 2009 (dans Michel Biard, dir., La Révolution française. Une histoire toujours vivante, Paris, Tallandier, 2009, p.169-182) : 

  • Il faut éviter de figer les notions hors du temps:

Révolution et Violence sont inséparables dans l’opinion. Depuis deux siècles, ces notions piègent la pensée. Confondant « les violences », multiples et différentes, qui se produisirent pendant la période allant de 1789 à 1799, appelée communément « la Révolution » française, les récits concluent qu’une « Violence » spécifique a eu cours, liée au phénomène dénommé « révolution ». Dans une pensée circulaire, renforcée par les rebonds historiographiques, cette identification a bloqué la recherche d’autres analyses.

 En sortir ne nécessite pas de provoquer des ruptures ou des découvertes, mais simplement de revenir à la construction culturelle qui, au gré d’étapes successives, a échafaudé ce raisonnement.

L’association « Révolution » et « Violence » rassemble étonnamment tous ceux qui veulent que l’on ne puisse pas faire les omelettes sans casser des œufs. Les partisans de la « Révolution » assurent que la « Violence » n’a été que conjoncturelle, inévitable et regrettable. Pour eux, les « violences » sont anecdotiques face au profit apporté par la « Révolution ». Leurs opposants assurent, de leur côté, que la « révolution » ne pouvait que sombrer dans la « Violence », donc que les « violences » condamnent la « Révolution ».

 Tous s’accordent sur le fait que l’histoire du monde n’est que violence, inscrivant l’histoire des révolutions dans le cours ordinaire des choses humaines, rejoignant, au gré des opinions et des jugements, les guerres de religion, la conquête coloniale, la mise en place de l’Empire napoléonien, les guerres civiles du XIXe siècle français, ainsi que les deux guerres mondiales et notamment la première. Tous ces épisodes ont modifié le rapport à la violence des Français et altéré les jugements sur les régimes impliqués. Cependant la Violence n’est pas aussi intimement associée à la Religion, aux Colonies, à l’Empire, ou à la République, qu’elle ne l’est à la Révolution.

* Il faut rappeler que la violence n’a pas commencé en 1789

 Dès 1787 et, surtout, après mai-août 1788, avec les émeutes contre Lamoignon, les affrontements sont politiques et la répression immédiate, la monarchie instituant des juridictions d’une brutalité exemplaire : on juge et on exécute sous 24 heures. Si l’on veut bien mettre de côté provisoirement l’ampleur de la violence, autre problème qui sera traité un peu plus loin, les mécanismes d’engrenage de la violence sont en place bien avant 1789. La continuité l’emporte sur la novation que ce soit dans le maintien de procédures, ou dans la continuation des pratiques collectives.

 La violence de la période révolutionnaire s’inscrit dans les prolongements exacts de ce qui se passait auparavant, coloration politique en moins. La « grande peur » n’a pas commencé avec le 14 juillet, mais s’est bien articulée avec les vagues d’émeutes du printemps, prolongeant celles qui couraient depuis deux ans, tandis que la violence populaire a trouvé ses marques politiques dès 1787, ce que les « journées » révolutionnaires garderont jusqu’en 1795.

 * Il faut faire la part de la violence incompressible:

 Les groupes et individus violents sont à la fois indispensables et dangereux pour l’existence même de la Révolution. Il est alors illusoire et dangereux, intellectuellement, de vouloir identifier une « bonne » violence, qui serait populaire et punitive, d’une « mauvaise », contre-révolutionnaire, égoïste et archaïque. Les pulsions de violence ont été selon les circonstances et les jeux de pouvoir acceptées ou refusées, l’historien n’a pas à prononcer des jugements de valeur. On ne gagne rien à remplacer la longue dénonciation des violences faite par une historiographie contre-révolutionnaire, par les louanges d’une sélection des violences réalisés par une historiographie adverse.

 Il est évidemment facile de caricaturer les propos des révolutionnaires qui parlent d’humanité au moment où ils inventent la guillotine. Depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, bien peu d’auteurs s’en sont privés. Le paradoxe est évidemment fort de vouloir associer ainsi la Violence à la Révolution qui veut établir le bonheur sur terre, et certainement l’illusion est dangereuse de croire la chose possible.

 La grandeur de la Révolution, au moins dans sa phase qui s’arrête en 1794, a été de poser, même de façon non convaincante, la question qui se pose à toutes les institutions et tous les régimes de tout temps : comment orienter la Violence indispensable dans ce qu’elle représente de force de changement, de réponse aux injustices, d’émotions proprement humaines, pour qu’elle serve à l’édification de la Cité. On ne peut pas reprocher aux révolutionnaires d’avoir osé poser publiquement le problème, mais d’avoir proposé des analyses maladroites, insuffisantes ou cyniques.

  • Il convient d’éviter les jugements de valeur sur le travail de l’Histoire :

 La marge de manœuvre de l’historien est étroite. En même temps qu’il convient de récuser les jugements de valeur, il faut refuser les usages automatiques de notions intemporelles lorsque l’on se livre aux indispensables études thématiques et comparatistes.

Entre leçons politiciennes, mécanismes éternels et légendes occasionnelles, l’histoire des révolutions, dont en premier lieu celle de la Révolution française, doit se réaliser dans le cadre d’une érudition affirmée et clarifiée. La reconnaissance des violences pendant la période révolutionnaire, leurs descriptions, les bilans humains, l’établissement des responsabilités, demeure tout simplement à faire. Le « détour » historiographique est cependant indispensable pour poser clairement les cadres des investigations et se dégager des a priori communautaires ou nationaux, qui conditionnent les approches scientifiques.

La science historique, avec ses limites avouées, mais avec la qualité essentielle qui est sa publicité, permet ainsi d’éviter la sidération régulièrement entretenue autour de la Violence pour en faire un acteur de l’Histoire, et pour comprendre la Révolution française comme un épisode de plein droit de l’histoire humaine.

 Jean-Clément Martin

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