De la Terreur et de la Révolution : du refus au système

Le jour où la Terreur ne fut pas mise à l’ordre du jour 5 septembre 1793 et le jour où elle devint un « système » 11 messidor an II ou de la manipulation politique Alors que la « terreur » devient un mot à la mode, il faut rappeler que la Révolution française ne mit pas en place un "système" mais que après la mort de Robespierre, l'accusation fut portée pour couvrir ce qui venait de se produire.

 

Le jour où la Terreur ne fut pas mise à l’ordre du jour

 

5 septembre 1793

 

et le jour où elle  devint un « système »

 

11 messidor an II

 

 

 

Alors que la « terreur » devient un mot à la mode et que la comparaison des « terreurs » se réalise régulièrement en intégrant la « terreur » révolutionnaire parmi toutes les autres terreurs du passé, il est nécessaire de rappeler que la Révolution française ne connut jamais un système politique de « terreur », mais qu’il y eut bien manœuvre politique de la part des Conventionnels qui entendirent contrôler la violence en 1793, puis qui profitèrent de la mort de Robespierre pour assurer que lui seul avait été responsable de la « Terreur » en utilisant alors ce mot pour qualifier tout ce qui venait de se produire.

 

 

 

 

 

Extrait de Violence et Révolution. Essais sur la naissance d’un mythe national, LE Suil, 2006, p. 188-190 et 237-238

 

 

 

 

 

« Dans une séance dramatique, pendant laquelle Robespierre reste discret, la députation sans-culotte réclame des mesures exceptionnelles, répondant aux mauvaises nouvelles venant des armées, notamment de Toulon passé à l'ennemi. Dans ce débat tumultueux, les décisions citées plus haut sont prises et "la mise de la Terreur à l'ordre du jour" apparaît dans un discours de Barère. Celui-ci cite cette demande des sections sans-culottes mais surtout sans donner suite! Ainsi, et contrairement à ce qui est donné pour assuré par l'historiographie, la Terreur, dont le sens n'est d'ailleurs pas précisé, n'est pas mise à l'ordre du jour le 5 septembre, ni à l'ordre du jour de la Convention, ni de façon plus imprécise à un quelconque ordre du jour de la vie nationale. Le mot est cependant bien employé et correspond certainement à une demande populaire pour se débarrasser des ennemis et des traîtres, il ne reçoit pourtant pas sa traduction politique et juridique!

 

Il y a donc jeu ambigu des Conventionnels, à commencer par Barère, excellent dans ce genre d'exercice. Ils réussissent à empêcher les sans-culottes et les hébertistes d'imposer leurs vues, en contournant leurs demandes, en les citant sans en débattre dans l'assemblée et finalement en rejetant les plus extrémistes dans l'illégalité. Les Conventionnels ne veulent pas se prononcer sur la Terreur, mais sans refuser d'emblée le programme radical. Drouet qui souhaite que les révolutionnaires deviennent "brigands" est obligé de revenir sur cette position condamnée par l'assemblée et appelle à n' "assommer un Prussien que la loi à la main". Thuriot est applaudi quand il lui répond : "La France n'est pas altérée de sang, elle n'est altérée que de justice". La proposition faite par le conventionnel Billaud-Varenne de convertir les jardins des Tuileries et les Champs-Élysées en champs cultivés, au nom de la lutte contre le luxe, n'est même pas relevée. Enfin à une députation de jeunes citoyens désireux de verser le sang des traîtres, le président leur répond de "partir aux frontières, assurant que "pour nous, nous vous répondrons des ennemis de l'intérieur". Il faut être attentif à ces petites phrases qui témoignent moins de la violence acceptée par les Conventionnels, comme il est si facilement dit, que de leur habileté à endiguer l'énergie révolutionnaire. En cela les manipulations oratoires de Danton, par sa fougue, de Barère, par son inventivité législative, sont exemplaires. Reste à ne pas être dupe des discours, qui expriment pour certains militants des émotions profondes, mais qui sont d'abord des armes politiques, parfaitement manipulées par des hommes, souvent juristes, devenus des professionnels de la politique. Ainsi la mise à l'ordre du jour n'a pas été effective institutionnellement, pourtant "la terreur" a bien été "à l'ordre du jour" dans de nombreux endroits suite à des initiatives individuelles ou à l'action de groupes armés. L'incapacité des élites révolutionnaires à affronter la réalité de la violence populaire autonome, qui s'est manifestée à maintes reprises depuis 1789 et encore en 1792, se retrouve encore une fois ici. On comprend ce que l'historiographie a retenu du 5 septembre et, aussi, comment les manipulations politiques des Conventionnels ont pu se retourner contre eux.

 

À l'ensemble de propositions radicales portées par les Parisiens ultra-révolutionnaires, la Convention paie donc le plus petit tribut possible. La création d'une armée révolutionnaire de 6 000 hommes et de 1 200 canonniers destinée à assurer la survie économique du pays est une victoire incontestable pour les hébertistes. Ces soldats sont destinés à garantir le ravitaillement des villes et à terroriser les contre-révolutionnaires, ils participent du contrôle que les sans-culottes possèdent sur le ministère de la Guerre, on reste pourtant loin des attentes populaires. Les armées n'ont que de faibles effectifs et sont privées des guillotines qui avaient été réclamées. Les hébertistes doivent, en outre, obtenir, maintenant, les succès qui ont échappé à tous leurs rivaux. Il faut enfin souligner que la définition des suspects est due à Merlin de Douai, juriste de la Plaine qui a estimé la sévérité nécessaire pour sauver la nation, préférant encadrer la répression plutôt que de laisser les sans-culottes se saisir à nouveau de la violence.

 

La détermination du Comité de Salut public et de la Convention est ainsi affirmée, limitant un débordement en invoquant la rigueur, ne s'opposant pas frontalement aux extrémistes, mais tentant de les contrôler. Ce calcul est manifeste dans l'attribution d'une indemnité aux sectionnaires, puisque la permanence des sections est abolie en même temps. Les sections ne peuvent plus en effet se poser ni en émanations du souverain ni en rivales des clubs. La "levée en masse" est transformée par Barère en "réquisition" de la nation mais le lyrisme de la plume ne peut pas faire oublier que la mesure ne concerne que les célibataires et les veufs sans enfants, même si cela représente 400 000 hommes sans armement. En outre le Comité impose, dans le même temps, le retour à Paris de tous les commissaires en province ou aux armées, envoyés par les ministres et souvent en rivalité avec les représentants en mission. Sur ce point, il est pourtant obligé d'abandonner cette intransigeance et de tolérer que de divers émissaires circulent, sous sa tutelle. La promesse d'un contrôle des prix est dans l'immédiat peu suivie, il faut une nouvelle journée pour que la loi du maximum général, destinée à encadrer les prix des denrées et des salaires, soit votée le 29 septembre suivant. Entre temps, les principaux porte-parole des revendications extrémistes ont été mis hors du jeu politique. »

 

 

 

 

 

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« Le 9 Thermidor n'est pas la fin d'une politique, puisque la Convention se prolonge et avec elle les mécanismes répressifs, mais il est un tournant essentiel de la vie nationale dans la mesure où il enclenche un processus qui se révèlera irrésistible et qui délimite de façon neuve le rapport entre violence et politique. Ce genre d'évolution se produit toujours dans une grande confusion. Tout d'abord, la Convention annonce la délivrance du pays et la mort du tyran, formules reprises aussitôt par les administrations et les clubs politiques. La propagande s'intensifie et dresse le portrait de Robespierre destiné à passer à la postérité : cruel, dogmatique, asocial… Tout concourt pour reporter sur lui les violences précédentes. Éloignés des conflits parisiens, les jacobins locaux ne comprennent pas ce qui se passe en juin et juillet à la Convention et acceptent les nouvelles de la chute de Robespierre avec étonnement, approuvant la mort du "tyran". Même le jeune Jullien n'échappe pas lui non plus à cette incompréhension, et se sépare de son mentor.

 

Cependant cette offensive se développe selon des ricochets imprévus. "Le système de la Terreur", expression de Tallien, s'impose pour disqualifier les mois précédents et provoque des réactions en chaîne qui échappent manifestement à tous les acteurs. La volonté d'oubli est balayée par les rapports de force entre les Conventionnels eux-mêmes, qui manipulent ouvertement les principes. Les institutions, comme le Tribunal révolutionnaire ou le réseau des représentants en mission, sont maintenues, mais renouvelées profondément. Les membres des comités sont vus comme des "hommes de sang", y compris ceux qui ont été actifs dans la chute de Robespierre, comme Barère ou Vadier et qui souhaitaient à l'évidence conserver les pratiques répressives en place mais en les contrôlant. Tous sont amalgamés dans ce qui va être appelé "la queue de Robespierre" pour désigner les terroristes survivants et jouer sur l'ambiguïté pornographique de l'expression. Les jeunes élèves de l'École de Mars, qui avaient pourtant souhaité se rallier à la Convention et qui ne manifestent guère d'ardeur sacrificielle, sont malgré tout englobés dans la réprobation qui frappe les créations de Robespierre et leur école est dissoute. Jusque-là, les traîtres étaient dénoncés au nom de la Contre-Révolution ; après le 9 thermidor, les accusations sont portées contre la Révolution elle-même! Dans ce temps incertain où les alliances changent brutalement, Fouquier-Tinville est arrêté au moment où la loi du 22 prairial est abandonnée et où les prisons s'ouvrent. Les partisans de la centralité exécutive sont rejetés vers l'opposition face au regroupement chaotique de tous ceux qui veulent abandonner la "terreur" et qui la condamnent pour des motifs disparates. »

 

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