Querelle de mémoire en Italie et sur les frontières slovène et croate

A propos d'un incident récent entre un politique et un universitaire en Italie, la question des foibe et l’affirmation de l’italianité, Un exemple de conflit mémoriel à portée européenne.

 

Querelle de mémoire en Italie et sur les frontières slovène et croate :  la question des foibe et l’affirmation de l’italianité.

 Un exemple de conflit mémoriel à portée européenne.

  

L’incident du 4 décembre

Le 4 décembre  2019, Fabio Scoccimarro, conseiller régional chargé de l’environnement et de l’énergie dans la région autonome Frioul Vénétie Julienne et ancien président de la province de Trieste, interrompit la conférence que donnait Raoul Pupo, professeur de l’université de Trieste, devant au moins deux cents élèves et étudiants dans le cadre d’une rencontre organisée par l’association Radici e Futuro (Racines et Futur), sur le thème « XXe siècle, un siècle en équilibre entre rumeurs de guerre et tentatives de paix », qui se tenait dans le centre Abdus Salam, institution scientifique soutenue notamment par l’Italie et l’Unesco, à Miramare.

L’homme politique membre des Frères d’Italie (ex-Alliance nationale et avec le soutien de la Ligue et de Forza Italia) reprocha à l’historien de ne pas avoir parlé des violences titistes, notamment des foibe avant de lui reprocher d’exercer la dictature de la pensée unique. L’élu quitta les lieux en maintenant sa position tout en reconnaissant plus tard la qualité scientifique du travail de l’universitaire.  Cette brève altercation n’aura surpris personne en Italie, car la question n’est ni locale ni régionale mais bien nationale. D’un côté, il y a ceux qui défendent l’italianité qui a été mise à mal par les voisins slaves coupables de tueries au moment de la IIe guerre mondiale et qui est aujourd’hui menacée par les migrants ; de l’autre, se trouvent ceux qui, tout en reconnaissant les massacres des années 1940, veulent dissocier ces faits de cet horizon idéologique, en exposant la complexité des événements et en visant à apaiser les mémoires, des mémoires profondément affectées par les épisodes tragiques du XXe siècle. Ce jour-là des intervenants slovènes et croates se trouvaient d’ailleurs dans la salle.

N’importe quel Français peut aisément transposer dans nos luttes mémorielles et idéologiques les ruptures italiennes – comme peuvent le faire sans aucun doute, avec d’autres exemples, les Allemands, les Belges, les Anglais et les Irlandais, sans oublier les Polonais, etc.

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 La question des foibe

D’un mot, l’épisode fait allusion aux exécutions de personnes jetées dans les foibe ['fɔiba] ces gouffres très profonds (parfois quelques centaines de mètres) qui se trouvent dans les collines karstiques de toute la zone de l’Italie orientale et des bordures de la Slovénie et de la Croatie d’aujourd’hui. Les faits se déroulent entre 1943-1945, quand la Yougoslavie se crée au terme de la résistance à l’encontre de l’occupation italienne et allemande menée par les partisans sous la direction de Tito. L’expansion maximale des forces communistes a lieu en mai 1945 quand elles occupent la ville de Trieste pendant 42 jours. Pour comprendre ce moment il faut remonter aux années 1910.

Dans un territoire où, depuis des siècles, les nationalités très diverses (populations italophones, slovènes ou croates mais aussi grecques, juives…) se côtoyaient, l’effondrement de l’empire austro-hongrois en 1918 permet à l’Italie de Mussolini de récupérer Trieste et de contrôler toute l’Istrie jusqu’à Fiume/Rijeka. Menant une politique d’italianisation forcée, l’Etat fasciste prend des mesures violentes qui sont aggravées par l’invasion armée avec l’entrée en guerre. La violence est accentuée encore par la présence après 1943 de troupes allemandes exerçant une répression considérable contre les résistants et les juifs, illustrée par la mise en œuvre d’un camp de rétention et d’extermination dans la ville de Trieste elle-même.

Alors que le chaos s’installe à partir de 1943, des partisans utilisent les foibe pour faire disparaître des opposants, des suspects ou des soldats prisonniers. Quand les premiers accords réglementent la nouvelle carte des Etats, une partie des habitants des zones dorénavant yougoslaves s’exile dans l’Italie péninsulaire. Les foibe et cet exode s’inscrivent certes dans la continuité directe de ces affrontements mais ils prennent une autre dimension puisqu’ils participent à la concurrence entre les pays occidentaux et l’Union soviétique qui appuie les résistants dirigés par Tito.

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Un passé qui ne passe pas et une renaissance politique.

Cet épisode est à la fois très connu, très controversé et a été longtemps minoré, même si des exhumations de cadavres ont eu lieu au lendemain de la guerre mondiale. Alors que les traumatismes sont importants et durables, aucune mémoire nationale n’est reconnue avant 2004 quand, sur l’initiative du président du Conseil des ministres Silvio Berlusconi, une loi institue le jour du souvenir, le 10 février (date anniversaire du traité de Paris de 1947 réglant pour partie la situation de Trieste). La journée est en mémoire de « la tragédie des Italiens et de toutes les victimes des foibe, des exilés Italiens de l’Istrie (istriani), de la région de Fiume/Rijeka (fiumani) de la côte dalmate (dalmati) pendant la deuxième guerre mondiale et dans l’immédiat après-guerre ».

Jusque-là dans l’Italie du miracle économique et des vives luttes politiques entre catholiques, libéraux, communistes, la question de Trieste et des foibe pouvait paraître une question locale, susceptible de compliquer les relations avec la Yougoslavie. Elle était pourtant portée par des traditions familiales et politiques, notamment par les nostalgiques de l’italianité conquérante qui avait étendu le territoire italien à toute l’Istrie, à Fiume/Rijeka et à la côte dalmate. Le souvenir de D’Annunzio et de sa prise de Fiume en 1920 demeurait dans les esprits - ce que l’installation de la statue du poète-aviateur-condottiere au cœur de Trieste a illustré récemment.

La loi de 2004 redonne donc une visibilité nationale à ces drames des années 1940, permettant certes la multiplication des études scientifiques en même temps qu’elle donne un support à tous ceux qui veulent défendre l’italianité. La gauche italienne, muette jusque-là, s’associe à la demande de « vérité » sur les massacres, comme le dit le président italien Napolitano en 2007, heurtant ses homologues slovène et croate.

Sans entrer dans la complexité des relations inter-étatiques, on comprend aisément que ce retour des années 1940 provoqua des mécontentements et des résurgences mémorielles. Même s’il y eut ensuite une rencontre des trois présidents (Croatie, Italie, Slovénie) à Trieste, en 2010, la Slovénie institua en contrepartie la fête du retour du littoral slovène à la Yougoslavie.

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Vademecum per il Giorno del Ricordo

L’établissement des faits et leurs interprétations avaient toujours été accompagnés de nombreuses polémiques et de débats tumultueux - auxquels l’écrivain Boris Pahor avait, par exemple, pris part.

Pour sortir de cette situation, l’Institut régional pour l’histoire de la Résistance et de l’époque contemporaine de la région Frioul-Vénétie-Julienne (IRSREC FVG) en lien avec l’université de Trieste a proposé un Vademecum pour la journée du souvenir, écrit par Gloria Nemec, Raoul Pupo et Anna Vinci ainsi que Franco Cecotti pour les cartes.

La brochure de 63 pages, librement mise à disposition du public, raconte brièvement l’histoire de la région, depuis 1797, pour expliquer la naissance de ces affrontements mais donne des réponses aux questions les plus courantes (FAQ) avant de proposer une solide bibliographie.

Les points qui fâchent tiennent aux bilans humains. Ceux-ci sont très difficiles à établir, certainement quelques milliers de victimes au total, jetées dans les foibe, fusillées ou mortes dans les camps d’internement yougoslaves. Pour les auteurs, il n’y eut ni purification ethnique ni génocide visant les Italiens en tant que tels mais des règlements de compte visant les partisans du fascisme, et aussi des actions contre les individus (même d’origine slave) attachés à l’Etat italien, que ce soit par des unions familiales ou que ce soit lié à leur engagement contre les Autrichiens en 1915 (comme le rappellent les irrédentistes tués au combat qui s’appelaient Slataper ou Stuparich), sans oublier que furent éliminés les élites sociales, notamment les citadins italophones évincés par les populations rurales croates. Les ordres donnés par l’Etat yougoslave mentionnaient explicitement que la répression ne devait pas se faire sur la base de la nationalité mais de l’activité fasciste. La découverte récente (début novembre 2019) d’une foibe au cœur de la Slovénie, où plus d’un millier d’opposants politiques auraient péri, renforce l’analyse.

L’exode vers l’Italie péninsulaire aurait concerné entre 200 000 et 300 000 personnes. Il est moins lié aux violences des foibe qu’aux conditions de vie dans la Yougoslavie communiste et s’étend sur plusieurs années. Il convient d’ajouter que si de nombreuses familles décidèrent de rester sur place, elles subirent souvent, autour de 1948, au moment de l’éloignement de Tito de l’URSS, des mesures répressives contre les « ennemis du peuple ». Tout ceci créa d’innombrables souffrances dont la mémoire demeure.

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Le maintien des divisions

Pour la droite italienne, l’opération a été au contraire une épuration voire un génocide des Italiens en tant que tels. Elle s’appuie sur les traditions qui craignent la menace slave depuis des siècles et négligent les effets désastreux de la répression allemande après 1943, celle-ci étant considérée en définitive comme « ordinaire ». 

 Ces courants sont animés par des militants du souvenir de la présence italienne en Slovénie et en Croatie, ce que le mouvement Casa Pound (du nom du poète Ezra Pound soutien de Mussolini) revendique ouvertement bien au-delà de l’espace régional mais dans toute la péninsule. Il s’agit comme l’a dit Fabio Scoccimarro de lutter contre le révisionnisme d’intellectuels qui veulent oublier ou taire une partie de l’histoire de la terre italienne et des Italiens, dont trop sont morts assassinés parce que Italiens. Il s’agit pour lui de lutter contre « la pensée unique » - formule qui ne peut que faire écho à des conflits franco-français, on me permettra cette incise. Il attend toutefois que la réconciliation puisse se faire par un acte de contrition des autorités slovènes et croates sur le site d’une foibe devenue monument national, Basovizza, à l’imitation de ce que Willy Brandt avait accompli quand il avait s’était agenouillé devant le ghetto de Varsovie. Reste que le site est très controversé et on peut douter qu’il puisse rallier les bonnes volontés.

On mesure ici l’importance de l’enjeu et ce n’est pas le rappel de l’histoire, ici bien trop vite mentionné, qui incite à penser que la querelle, grave, aux conséquences imprévisibles, se réglera rapidement et facilement. Dans l’immédiat, les collègues de Raoul Pupo ont rappelé la nécessité que les politiques restent éloignés des débats proprement historiques.

 

Jean-Clément Martin

6 décembre 2019

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Jože Pirjevec, Foibe. Una storia d'Italia, Einaudi, 2009.

Raoul Pupo, Roberto Spazzali, Foibe, Bruno Mondadori, 2003.

 

Aux limites de la région voir le roman de Dasa Drndic, Sonnenschein, Gallimard, 2007.

 

Liens : 

https://www.irsml.eu/vademecum_giorno_ricordo/Vademecum_10_febbraio_IrsrecFVG_2019.pdf

https://ilpiccolo.gelocal.it/trieste/cronaca/2019/12/04/news/scoccimarro-contesta-pupo-sulle-foibe-1.38051581

https://www.triesteprima.it/cronaca/lite-foibe-scoccimarro-pupo.html
https://www.facebook.com/pages/TriestePrimait/34456368401

https://ilpiccolo.gelocal.it/trieste/cronaca/2019/12/04/news/foibe-fdi-alza-il-tiro-i-prof-no-a-ingerenze-1.38062204

https://ilpiccolo.gelocal.it/trieste/cronaca/2019/11/02/news/slovenia-individuata-una-foiba-in-cui-morirono-1-500-anti-titini-1.37824052

 

 

 

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