Pour sortir du déconfinement, la tête haute! Révolutionnons la révolution...

La politique du monde d'après sera-t-elle différente de celle du jour d'avant ? Va-t-on changer de «logiciel»?

Pour sortir du déconfinement, la tête haute ! Révolutionnons la révolution... 

Le 27 janvier 2020, la télévision française montra des manifestants brandissant une pique portant la tête – en carton – du président de la République, Emmanuel Macron, provoquant la colère de Robert Badinter : « la représentation d’une tête au bout d’une pique est à mes yeux totalement condamnable [...] Derrière le symbole, il y a la pulsion. »[1] Pour l’ancien Garde de sceaux, qui avait fait abolir la peine de mort en 1981, l’emploi de la guillotine ou de la pique n’était pas « folklorique » mais bel et bien une menace de violence physique. 

Il suffit de lancer sur internet une recherche rapide avec les mots « Macron Guillotine » pour obtenir aussitôt une centaine de références renvoyant à ce genre de mise en scène, en France comme à l’étranger, ainsi le carnaval de Cologne, le 26 janvier 2019. En décembre 2018, le tabloïd anglais The Sun avait déjà publié un article montrant des « émeutiers » installant une guillotine factice dans les rues « ravagées » de France en guise d’avertissement au président[2].

S’agit-il d’une transgression ordinaire dans les charivaris carnavalesques, d’une provocation insurrectionnelle ou d’un propos de mauvais goût rappelant un passé qui n’est pas passé : le mort du roi ?[3]  E. Macron n’avait-il pas, trois ans plus tôt, lui-même évoqué cet épisode essentiel dans l’histoire de la Révolution française, quand il disait dans un entretien publié par L’Express : « Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le roi n’est plus là ! »[4]

Continuons, le 4 février 2020, le journal Ouest-France publiait en première page un éditorial condamnant les violences avec cette « analyse » estimant qu’il fallait « sortir de cette mentalité tolérant la violence et l’idéalisant lors la Révolution française. Alors que la Terreur fut une abomination, un crime et le sinistre modèle de tant d’autres tyrannies : en Russie soviétique, en Chine, au Cambodge… Il faut enseigner aux jeunes générations que la Terreur manifestait les plus bas et les plus vils instincts et la condamner. L’Éducation Nationale se doit d’y travailler. »[5]

Inutile de collecter d’autres petites phrases pour comprendre à quel point la Révolution française est actuelle et qu’elle mobilise encore les esprits et les cœurs, la raison et les passions, les discours et les souvenirs. Trente ans plus tôt, elle était tenue pour « terminée », tout juste bonne pour des dissertations philosophiques. Nous étions censés savoir surmonter les échecs des révolutionnaires de 1789 et savoir comment faire pour que le gouvernement représentatif suive la bonne marche. L’exemple français n’inspirait que des réflexions désabusées, quand le succès de la révolution américaine s’affichait par la réussite de la vie démocratique dont nous profitions alors[6]

Dans les années 2020, la Révolution française fait toujours la couverture des magazines, inspire toujours des metteurs en scène, des auteurs de jeux vidéo et de romans policiers, et les sursauts politiques ou sociaux sont régulièrement comparés à la prise de la Bastille, à l’usage de la guillotine, à la mort du roi ou encore à la guerre de Vendée. Les commentateurs se sont demandés si les « gilets jaunes » de 2018-2019 étaient les « sans-culottes » de 1792-1793 – sans, il est vrai, définir ni les uns ni les autres - et ont pesé les opinions et les actes pour savoir si nous vivions en « pré-révolution » - postulant évidemment que révolution était synonyme d’émeutes et de violence !

Ces citations peuvent paraître triviales. Faut-il rappeler les interventions fracassantes des « nouveaux philosophes » des années 1970, quand Bernard-Henri Lévy ou André Glucksmann, dénonçaient la Révolution comme matrice du totalitarisme, et quand Michel Foucault présentait la modernité imposant un pouvoir omnipotent[7].

Même si personne n’imagine convoquer un Comité de salut public pour sauver la République (encore que l'idée a circulé ici ou là) ou rétablir la peine de mort pour éliminer les opposants, nous continuons à nous empoigner sur des idées toutes faites à propos de la Révolution et, plus profondément, nous partageons une culture historique qui, disons-le, fausse le rapport au passé, et donc au présent.  La France est ainsi la terre des droits de l’Homme et de l’échafaud, de la Fraternité et de la Terreur.

Pour concilier l’inconciliable Victor Hugo avait bien assuré, en 1851, que « la Révolution et la République [étaient] indivisibles ». La première, « la mère », aurait été « le mouvement humain qui se manifeste », la seconde, « la fille », « le mouvement humain qui se fixe »[8]. Vingt-cinq ans plus tard, après la Commune, le ton de son roman Quatrevingt-treize était moins optimiste, ses deux héros principaux mourant guillotiné et suicidé [9]?

Arrivera-t-on à « dépasser » ces souvenirs, quand le philosophe allemand Alex Honneth, se demande en  2017 : « Qu’ont donc dans la tête ceux qui parlent encore de Révolution ? » ?[10] Va-t-on inventer un nouveau rapport au pouvoir pour refonder une communauté sur d'autres bases ?

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[1] 28 janvier 2020. https://www.huffingtonpost.fr/entry/robert-badinter-colere-tete-emmanuel-macron-sur-une-pique_fr_ 5e2fe152c5b6ce 51a4eaf516. Consulté le 29 janvier 2020.

[2] https://www.thesun.co.uk/news/7938050/paris-riots-day-rage-macron-guillotine-threat/ 9 décembre 2018. Consulté le 29 janvier 2020.

[3] Voir le tweet « Louis XVI, Louis XVI, on l’a décapité, Macron, Macron, on peut recommencer… » de Raquel Garrido, du 19 janvier 2020, présenté comme une autodérision. https://www.huffingtonpost.fr/entry/garrido-relaie-un-appel-a-la-decapitation-de-macron-puis-plaide-lautoderision_fr_5e24a759c5b674e44b99e422.

[4] 8/9 juillet 2015, https://www.lexpress.fr/actualite/politique/emmanuel-macron-il-nous-manque-un-roi_1697286.html. Consulté le 29 janvier 2020. Voir également Emmanuel Macron, Révolution, Paris, XO éditions, 2016. Commenté par Philippe Raynaud, Emmanuel Macron : une révolution bien tempérée, Paris, éditions Desclée de Brouwer, 2018.

[5] Ma réponse : https://blogs.mediapart.fr/jean-clement-martin/blog/050220/non-la-violence-en-france-ne-date-pas-de-la-revolution?fbclid=IwAR2EDvqV0Mdxt1aO5h-UhuMnh6vnatFvQFiQ2R0og20ZENJLyLfpoUIXaN0.

[6] Marcel Gauchet, La Révolution des pouvoirs, Paris, Gallimard, 1995, p. 7-9.

[7] Voir Stéphanie Roza, La Gauche contre les Lumières ? , Paris, Fayard, 2020, p. 41 sq. Cette critique de la modernité fait écho à la pensée de Heidegger.

[8] Cité par Alexis Corbière, Jacobins ?, Paris, Perrin, 2019, p. 289.

[9] La question avait été évoquée par Patrick Garcia, Jacques Lévy, Marie-Flore Mattéi, La Révolution, fin et suite,Les mutations du changement social et de ses représentations saisies à travers l'image de la Révolution française et les pratiques du bicentenaire, Paris, Espaces-Temps/BPI, 1991.

[10] Voir Alex Honneth, Critique du pouvoir, Paris, La Découverte, 2017, et son « entretien » dans Le Monde, 17 mars 2017, p. 7 « Qu’ont donc dans la tête ceux qui parlent encore de Révolution ? »

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