On noie à Nantes … sans doute comme on danse en Avignon

A propos de l’article de Christophe Forcari, « Nantes 1793, la Loire, Carrier et ses noyés », paru dans la rubrique « Au fil des temps » de Libération du 2 octobre 2019, La concordance des temps doit refuser les approximations et les amalgames.

On noie à Nantes

… sans doute comme on danse en Avignon

 

A propos de l’article de Christophe Forcari, « Nantes 1793, la Loire, Carrier et ses noyés », paru dans la rubrique « Au fil des temps » de Libération du 2 octobre 2019.

 

L’article commence ainsi : Les faits d’hiver précipitent parfois les rapprochements historiques et font ressurgir par un seul mot des périodes noires. En chargeant quelques «teufeurs» attardés sur les quais de Loire ayant entraîné la mort de l’un d’entre eux, Steve Caniço - les forces de l’ordre ignoraient qu’elles renouaient ainsi avec une spécialité nantaise comme le petit lu, les berlingots ou le muscadet, celle des « noyades »“.… 

(https://www.liberation.fr/voyages/2019/10/02/nantes-1793-la-loire-carrier-et-ses-noyes_1754985)

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Quand Barbara chantait : « Il pleut à Nantes », personne ne protesta trop fort et une rue fut baptisée rue de la Grange aux loups. Il n’est pas sûr que l’article, long papier, de Christophe Forcari paru dans Libération du 2 octobre dernier suscite le même assentiment. Glosant sur la mort par noyade de Steve Caniço, la nuit de la fête de la Musique, il fait l’analogie avec les noyades en Loire pratiquées en 1793 et 1794 alors que le représentant Carrier était à Nantes. Sur ce double sujet dramatique, et controversé, il se permet l’humour tout en faisant état de son ignorance et il autorise les pires interprétations, allégations qu’on n’attendrait pas de Libération mais plutôt de journaux qui ne partagent pas tout à fait les mêmes opinions.

Commençons par l’écume, amère. Ainsi donc les noyades seraient une spécialité de Nantes comme les Petits Lu ou le muscadet. Le « bon mot » devrait être peu apprécié des Nantais, enfin de ceux qui se souviennent que leurs ancêtres s’étaient précisément opposés sur ce point à Carrier avant d’en subir les foudres, éventuellement l’emprisonnement, et enfin avant de le dénoncer et d’aider à le faire guillotiner. Il faut beaucoup de mauvaise foi pour trafiquer la vérité de cette façon.

La moindre lecture aurait appris à C. Forcari que Saumur, Angers, Bourgneuf avaient aussi été des lieux où des noyades, certes en moindre nombre, avaient eu lieu, mais aussi que toute la vallée du Rhône avait été marquée par des noyades de révolutionnaires, jacobins et sans-culottes, fin 1794. C’était tellement une « spécialité » lyonnaise que le maire de Lyon, Édouard Herriot, menacé d’être jeté dans la Seine en février 1934 avait fait remarquer qu’il ne pouvait qu’être jeté dans le Rhône, ce que ses agresseurs avaient reconnu comme tout à fait légitime.

Cette méconnaissance générale est manifeste quand C. Forcari dresse un tableau de la situation de 1793 autour de Nantes. Il ne s’agit pas de minimiser les massacres et les atrocités. Les colonnes infernales de Turreau ont bien commis des crimes inexcusables dont la mémoire est toujours vivante.  À Nantes, les fusillades et les noyades - à côté de guillotinades en plus faible nombre - ont entrainé la mort de près de 10 000 personnes. Faut-il pour autant s’appuyer sur les inventions polémiques ? Rappeler que le général Westermann, mauvais militaire et dantoniste au mauvais moment, a pu se vanter d’avoir écrasé la Vendée libre sous le pas de ses chevaux, sans dire que cette rodomontade stupide n’avait de raison d’être que d’essayer de passer à côté de l’échafaud ; c’est oublier - pire refuser - de comprendre à quel point les noyades de Nantes participent d’un climat délétère parce que les groupes de révolutionnaires (Conventionnels, sans-culottes) mènent entre eux une guerre civile inexpiable, ce qui permet à des factions d’ultrarévolutionnaires de pratiquer des abominations sans contrôle, pendant l’hiver 1793-1794.

Car, et c’est l’essentiel, l’été et l’automne 1794 remettent les pendules à l’heure. Robespierre et le Comité de salut public font revenir Carrier à Paris et limitent les violences en province - oui c’est bien Robespierre qui joue ce rôle - avant qu’en juillet 1794, le même Robespierre soit guillotiné au motif d’avoir installé la Terreur dans le pays. Peu importe que l’accusation soit inventée par des adversaires qui ont joué des rôles connus dans les répressions de Marseille, de Lyon et de Bordeaux, peu importe que la Convention a refusé de mettre la terreur à l’ordre du jour. La chose est entendue : « la terreur » c’est Robespierre qui l’a voulue et c’est Carrier qui l’a appliquée à Nantes. Que Carrier a pu éviter la guillotine en mars 1794 quand Robespierre y envoyait les ultrarévolutionnaires et que Carrier a été l’ennemi juré de Robespierre n’importe pas plus.

Ceci explique que dans l’automne 1794, Babeuf qui n’était justement pas Gracchus mais encore François-Noël et qui détestait Robespierre - à raison puisque celui-ci l’avait fait jeter en prison - publie un pamphlet accusant Robespierre et Carrier d’avoir voulu « dépopuler » la France et la Vendée. On parle donc alors de « populicide » et évidemment pas de génocide . On en parle parce que Fouché, nantais, a aidé la publication du texte de Babeuf pour faire oublier ses propres responsabilités dans les violences à Lyon et dans la Nièvre. Dit autrement, C. Forcari reprend à son compte cette merveilleuse invention de la terreur robespierriste pour expliquer 1793, lie Robespierre et Carrier pour en faire les têtes pensantes de « la terreur », avalisant sans aucune réticence la plus monstrueuse « fake news » de la Révolution, née dès août 1794.

Le pire est qu’il y ajoute le piment plus récent des amalgames avec les totalitarismes. Le « génocide vendéen » est une proposition de la droite la plus dure suivant Reynald Sécher à partir de 1985. Des projets de loi reconnaissant le génocide vendéen sont déposés régulièrement à l’Assemblée et au Sénat. Inutile de dire que j’y suis fermement opposé estimant que les crimes de guerre et autres massacres doivent être reconnus sans qu’on leur donne une qualification qui n’est pas justifiée par les faits (ce n’est pas une population spécifique qui est tuée ce sont les brigands de la Vendée et les autres « Vendéens » doivent être protégés). Surtout il n’y a pas lieu comparer les mises à morts décidées par des groupes informels et rivaux entre eux avec la conférence de Wannsee de 1942, comme C. Forcari l’assure. Où a t-il pris une telle information ? On entre là dans la manipulation de l’histoire.

Alors le plaisir de faire de l’esprit vaut-il cette légèreté devant l’histoire récente et ancienne ? Pour moi indiscutablement non, car rien de tout cela n’est à prendre sans précaution. S’il faut réclamer la vérité pour Steve Caniço, vérité indispensable, il faut aussi, à tout le moins, la vérité pour les révolutionnaires de 1793 et pour leurs opposants, et surtout pas ces approximations qui faussent les jugements et interdisent de penser le passé et le présent.

 

Jean-Clément Martin

Récemment

Les échos de la Terreur. Vérités d’un mensonge d’État 1794-2001, Belin, 2018.

Et La Vendée de la mémoire 1800-2018, Perrin, 2019.

 

Voir également

Anne Rolland Boulestreau, Les colonnes infernales, Fayard, 2015.

Ainsi que Guerre et paix en Vendée 1794-1796, Fayard, 2019.

 

 

 

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