Réflexions méthodologiques à propos de Johann Chapoutot, La loi du sang

Le livre de Johann Chapoutot interpelle, par sa méthode d'investigation, tous les historiens qui, quelques soient leurs spécialités, cherchent à comprendre comment une opinion se forme autour d'un homme ou d'un courant, comment des actes cessent d'être monstrueux, comment des individus ordinaires participent à des projets effroyables. L'exemple du ralliement à Hitler et au nazisme, tel qu'il es

 

Réflexions méthodologiques à propos de Johann Chapoutot, La loi du sang, Gallimard, 2014[1]

 

 

 

Le livre de Johann Chapoutot, La loi du sang, qui s’ouvre par le non-lieu clôturant les poursuites envers des médecins allemands accusés d’avoir assassiné des enfants entre 1939 et 1945, n’ouvre pas seulement les dossiers délicats de la complicité ou de l’accord de la société allemande envers des actes « barbares » et de leur qualification : en disant qu’il n’y eut pas « d’exceptionnalité allemande », il incite à réfléchir à prendre en compte des mécanismes sociaux universels.

 

Ce livre, après d’autres, cherche à comprendre comment des hommes « ordinaires » sont devenus des « monstres », mais ce ne sont pas d’obscurs gendarmes qui sont étudiés, comme l’avait fait Christopher Browning dans un livre très connu. L’ouvrage s’intéresse aux intellectuels, aux savants ou aux juristes, qui se sont engagés dans le nazisme ou l’ont soutenu en venant d’horizons différents. Cette étude se situe entre une histoire sociale et une histoire des idées et s’appuie sur la description dense d’éléments venus le plus souvent d’une littérature « grise », qui composèrent la « pensée » nazie, pour montrer comment de nombreux intellectuels et universitaires apportèrent leur contribution à l’édifice nazi, justifiant ses fondements anthropologiques et culturels et légitimant les injonctions à « procréer », à « combattre » et à « régner », soient les trois thèmes majeurs étudiés dans le livre.

 

Cette volonté de « cartographier l’espace mental » (p. 16) dans lequel prennent place les crimes du nazisme peut servir de modèle pour dresser une topographie de l’univers mental des acteurs de tous les grands moments de l’Histoire, sans s’arrêter ni à des personnages de premier plan ni à des brutes sans réflexion, sans chercher à mettre en valeur des incohérences et des manipulations, et pour rendre compte ainsi des lignes autour desquelles des adhésions se sont réalisées, pour proposer une lecture globale des « normativités » (p. 27) qui se sont instaurées.

 

 

 

Dans cette perspective, la comparaison se fait naturellement avec les Khmers rouges, comme l’a proposé un recenseur du livre ; elle se fait bien entendu avec la Révolution française, pendant laquelle des exécutions/crimes/massacres ont été commis au nom de la loi, puisque des lois d’exception  étaient promulguées par des assemblées légalement élues et appliquées par des milliers de citoyens sûrs de leur bon droit. Le rapprochement est d’autant plus justifié que les événements français étaient parmi les références discutées - et rejetées - par les nazis et leurs soutiens. Comme l’Auteur le dit à propos des Allemands, il n’est pas possible de penser que les Français aient été « fous » pendant la Révolution ; sauf à considérer comme un courant de l’opinion l’assure toujours que le pays a été ruiné par les effets pernicieux des Lumières, voire soumis à une perversion satanique.

 

Penser à la Révolution française à propos de cette étude sur le nazisme n’est en aucun cas assimiler les années 1789-1799 avec l’Etat nazi, pas plus qu’avec aucun autre Etat « totalitaire », comme cela a été fait régulièrement par ailleurs. Nous ne postulons aucune identité de nature ou de pratique entre les périodes, mais nous estimons que la démarche suivie par J. Chapoutot à propos du nazisme peut – et doit sans aucun doute pour être validée en tant que telle – être appliquée à d’autres contextes historiques qui lui font écho. Ainsi, lorsque, p. 11, il rapporte que les médecins bénéficiaires du non-lieu purent revendiquer avoir agi par pure « humanité », il est impossible de ne pas penser à la défense du représentant en mission Carrier invoquant lui aussi « l’humanité » pour justifier la répression qu’il avait ordonnée et couverte à Nantes dans l’automne 1793. Lorsque encore, p. 13, J. Chapoutot récuse logiquement toute explication de l’adhésion au nazisme par la « barbarie » innée et décrit les SA comme des êtres « au front bas et au cheveu ras » (p. 17), comment ne pas penser à toutes les descriptions des sans-culottes ivres et violents, sans parler des « lécheuses de guillotines » tout aussi ivres et dépoitraillées qui truffent nombre de livres hostiles à la Révolution ? Dire tout simplement, p. 15, qu’ « il faut affronter le fait que les nazis furent des hommes » qui agirent selon un projet et un récit répondant « à des angoisses et à des espoirs », fait écho aux analyses qu’il faut mener pour comprendre les massacres de septembre 1792 ou les ravages commis en Vendée en 1793-1794, parce que ces faits ne furent pas seulement des exactions commises par des fous irresponsables.

 

Comparaison n’est certes pas raison mais la force de l’analyse conduit à la regarder de près parce qu’elle engage toute la communauté des historiens. Ma propre lecture de la Révolution conduit à interroger à rebours la démonstration de l’Auteur[2]. En insistant sur « la force des choses », que ce soit le poids des enchaînements et la dynamique des luttes internes, j’ai privilégié l’analyse des dynamiques et des processus plutôt que la recherche des confluences et des influences. J’ai montré comment la Révolution française n’était pas née d’un bloc portée par les « Lumières » ou par des groupes radicaux, mais de la conjonction entre un climat culturel mondial et des circonstances politiques particulières, qu’il n’y eut aucune unité parmi des « révolutionnaires » qui se concurrencèrent et s’excluèrent, que la violence exercée pendant les années révolutionnaires n’eut rien d’inédit par rapport à celle qui avait lieu auparavant, notamment dans les colonies, et surtout qu’elle demeura limitée par rapport à celle qui suivit !

 

 

 

Les pages qui suivent entendent prolonger ce type d’analyse, sans s’inscrire dans un débat entre spécialistes du nazisme ou de l’histoire du XXe siècle ; l’essentiel est de comprendre comment des positions diverses ont été rassemblées en un seul courant extrême et ensuite de savoir comment on peut en rendre compte historiquement. La démonstration de J. Chapoutot est solidement étayée et impressionnante. Il est, par exemple, fondé à dire que la vision racialiste du monde et l’acceptation de l’eugénisme sont largement partagées par des individus qui se rallieront au nazisme, ou au moins qui en faciliteront l’arrivée au pouvoir. Or, aussi vrai que cela soit, il est pourtant difficile de ne pas relever que cet état d’esprit est plus celui d’une époque que celui d’un pays ou d’une communauté. Pour ne prendre qu’un exemple, Susanne C. Knittel suivant le groupe de nazis qui, de Grafeneck à Trieste, mirent en œuvre le programme d’extermination des handicapés puis des juifs et des résistants, montre que le courant eugénique est largement répandu en Europe au début du XXe siècle, si bien que lorsque les nazis arrivèrent en Italie ils trouvèrent un appui dans des groupes fascistes italiens[3]. Elle démontre surtout que la mémoire tend à imputer aux seuls nazis toute la responsabilité de l’organisation du camp d’extermination dans la risière San Sabba à Trieste. La fabrication mémorielle liée à cet épisode tragique ne retient que la monstruosité nazie et gomme les adhésions apportées par d’autres mouvements appartenant à d’autres peuples et d’autres nations, à commencer par l’Italie ou à la France. Si J. Chapoutot dit très explicitement, p. 188, que l’Allemagne n’est pas « motrice » dans la mise en œuvre du discours eugéniste en Europe, reste cependant à savoir pourquoi ce courant n’a pas été déterminant dans les autres pays, et pourquoi seuls les nazis demeurent identifiés à ce courant dans la mémoire collective ?

 

L’Allemagne n’est pas non plus la seule à avoir été marquée par l’accoutumance à la violence militaire qui touche toute l’Europe avant la première guerre mondiale et les guerres des Balkans. Car l’Europe n’était pas en paix entre 1871 et 1914 puisque tous les grands pays ont été impliqués dans des conquêtes coloniales qui ont habitué leurs troupes à exercer les pires violences. Ce fut le cas notamment après 1904 lorsque les Herreros furent victimes d’un véritable génocide dans la colonie allemande du Sud-Ouest africain, la Namibie actuelle. La guerre contre les Boers menée par les Anglais, les exactions dans les colonies françaises, dont la fameuse colonne Voulet-Chanoine,  ou enfin la mise en coupe réglée du Congo possédé par le roi des Belges illustre un tableau terrible dont les grands traits ont été présentés avec force par Sven Lindqvist[4]. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la violence nue sévit donc hors du continent européen qui est en train de domestiquer les engouements les plus délirants, les pulsions, les fantasmes et les déviances, jusqu’à l’ennui. Ces traits d’inhumanité marquent les consciences. Ce serait la reconnaissance  par les Etats Unis du drapeau de la compagnie du Congo, le 22 avril 1884, permettant la naissance d’un nouvel Etat privé sur le sol africain qui aurait conduit Carl Schmitt à voir ce jour comme le temps de la crise du droit en Europe. Ce sont des officiers allemands revenus d’Afrique qui donnent le goût à  Karen Blixen de ce continent, assorti de la hiérarchie des races ; avant que ces mêmes officiers jouent un rôle dans la guerre mondiale puis dans les corps francs des années 1920[5]. Le racisme des Italiens engagés dans la guerre contre l’Ethiopie n’avait évidemment rien de différent[6]. A l’évidence, le mépris pour les « corps infâmes » et la possibilité de les soumettre à la disparition voire à tous les sévices ou expériences « médicales » n’appartenait pas, malheureusement, à une seule nation. Rien de neuf sous le soleil, mais il est tellement convenu que la « civilisation des mœurs » a changé les relations en Europe que l’on oublie que ces courants n’ont pas disparu du tout. Si bien que lorsqu’ils resurgissent au début du XXe siècle et qu’ils s’expriment avec une vigueur inattendue pendant la première guerre mondiale, ils balaient les certitudes, ou les espérances, et provoquent un ébranlement moral collectif chez tous les peuples européens - bien entendu chez les vaincus, les Allemands et les Autrichiens, mais aussi chez les Italiens déçus des traités de paix.

 

Ce retour aux contextes doit se poursuivre par l’examen, rapide, des opinions qui prévalent aux lendemains de la première guerre mondiale en Allemagne. Outre que la situation allemande avait donc de nombreux points communs avec celles d’autres pays, elle n’était pas a priori organisée autour du courant nazi. Comme l’avait montré Jean-Pierre Faye dans son livre de 1972, Langages totalitaires[7], l’éventail des opinions était largement ouvert et fluctuant. C’est au sein d’un creuset très actif mais aussi très composite et instable que le nazisme a pris peu à peu consistance, autour de la personnalité d’Hitler et au détriment des autres grandes figures incapables de rassembler des positions différentes voire contradictoires. L’Allemagne a certes été victime d’une « angoisse eschatologique » (pour citer la formule de Christian Ingrao) qui avait cependant touché d’autres pays, mais que les nazis ont « densifié, ramassé, radicalisé ». Faut-il invoquer le charisme personnel d’Hitler, comme l’a fait Ian Kershaw, sa force de conviction, ou bien, en suivant Jean-Pierre Faye, comprendre comment la rhétorique hitlérienne structure progressivement le débat, à coups d’amalgames et de condamnations, attire à elle des adhérents, « bas de plafond » et séduits par la violence, ou de plus haute volée, retrouvant dans l’habileté d’Hitler les thèmes qu’ils veulent promouvoir ? L’analyse de Faye détaille la multitude des groupes et groupuscules nationalistes, militaristes, antisémites dans les années 1920 et 30 et montre la progressive coagulation des éléments les plus importants autour d’Hitler et du parti dont il prend la tête. La démonstration de J. Chapoutot ne contredit pas cette analyse menée à partir de la presse de l’époque, mais aurait pu, en s’appuyant sur elle, être formulée autrement.

 

 

 

La force du livre de Faye tient à l’analyse qu’il donne de « l’aimantation » qui se produit autour d’Hitler. Celui-ci attire certes à lui des individus venus de tous les horizons, mais Faye insiste sur le fait que ces derniers trouvent dans le laxisme idéologique d’Hitler la possibilité de réaliser des objectifs particuliers. Il s’agit alors moins d’établir la galaxie des opinions qui composent, à différents moments, le spectre du nazisme que de recenser les rencontres inattendues qui se produisent autour d’un individu, pour des raisons toujours différentes. Il s’agit moins de relever « l’ouverture » du nazisme, qui accueillent les adeptes du naturisme ou du culte des dieux nordiques, les défenseurs du droit  historique  comme les individus portés au sacrifice, que de souligner comment la flexibilité et l’inventivité d’un mouvement cristallise des attentes, des inquiétudes et des espoirs et comment il opère cette attraction mieux que ses rivaux, attachés à des traditions ou à des orientations idéologiques. La spécificité allemande tiendrait alors à la conjoncture. Ce que François Furet, dans Le passé d’une illusion, avait déjà estimé, écrivant que Hitler ne s’était distingué de Staline ou de Mussolini qu’en donnant « une voix aux passions allemandes après la défaite »[8].

 

La réintroduction de l’accidentel (un homme profitant des circonstances) dans la constitution de la galaxie nazie modifie les perspectives. L’histoire, avec ce qu’elle comporte d’imprévisible et d’irréversible, nuance les constats de l’histoire des idées. Les camps idéologiques et politiques ne sont ni irrémédiablement tranchés ni parfaitement délimités si bien que les acteurs évoluent en gardant un degré de liberté ainsi que leurs propres responsabilités. Enfin, il est toujours délicat de comparer des épisodes historiques pris dans leur globalité au risque de perdre ce qui en a été les principes de constitution. Quelques exemples viennent illustrer ces trois points. La querelle sur la naissance du fascisme en Europe qui a opposé Z. Sternhell d’un côté à S. Berstein et M. Winock de l’autre tient à la distinction entre la prise en compte de courants et de forces existants et leur efficacité réelle. La France a pu héberger les différents inspirateurs des mouvements fascistes sans qu’elle en devienne le berceau, faute d’hommes et de circonstances. Des individus comme Jünger ont pu flirter avec le nazisme ou comme Schmitt se compromettre avec lui sans pour autant avoir le degré d’engagement que d’autres ont pu avoir (Schmitt a même été, malgré ses efforts, relégué dans les marges du parti).

 

Les témoignages assemblés ici par J. Chapoutot, décriraient moins un groupe homogène et des adhésions continues, que des morceaux fugaces ou durables d’une galaxie toujours en évolution. Que Otto Brunner ait pu fonder la Begriffsgeschichte après guerre en prolongeant, en quelque sorte, des réflexions qui, avant guerre, entraient en concordance avec l’horizon nazi éclaire sur l’air du temps, peut-être sur l’état d’esprit d’un homme et d’un groupe, mais ne doit pas remettre en cause l’importance de la problématique ainsi définie. D’autres exemples célèbres pourraient être cités en ce sens. Il suffit ici d’évoquer le témoignage de Gunther Grass exposant en 2006 son engagement dans la SS pendant sa jeunesse pour comprendre comment une communauté peut être saisie et emportée dans un maelström où les meilleurs durent cohabiter avec les pires, avant de devoir s’en éloigner et les dénoncer une fois le désastre passé.

 

 

 

Si l’on veut bien amodier la démonstration de J. Chapoutot dans ce sens, la comparaison avec la Révolution française trouve une autre dimension. Outre le fait qu’à la différence du nazisme, la Révolution, au moins avant 1799-1800, n’a jamais été constituée autour d’un homme, ou même d’un groupe, qu’elle n’a possédé aucune unité doctrinale ni idéologie, que sa dynamique s’est alimentée aux luttes intestines et aux guerres civiles, aucun engagement, aucun argument, aucun individu, aucun fait, ne peuvent engager la totalité de la Révolution. Même la guerre de Vendée, moment certainement le plus dramatique et le plus traumatisant, ne peut pas être attribué à une volonté délibérée d’un groupe de révolutionnaires ou d’un gouvernement, qui furent, et ce n’est pas rien, coupables pour la faiblesse de leurs réactions devant des atrocités. Il faut se méfier de l’apparente concordance des temps, si l’on fige les comparaisons sur des thèmes, alors que la réalité effective a dépendu des rapports de force et des processus. C’est cette nécessité de revenir à la chronologie contextuelle sur laquelle il faut conclure, en rappelant qu’aussi pertinentes et nécessaires qu’elles soient, les analyses menées dans le cadre de l’histoire des idées doivent être confrontées aux aléas et aux conjonctures, domaine de l’histoire générale, pour éviter les errements liés aux décontextualisations.

 

 

 

Jean-Clément Martin

 

Université Paris 1

 

 

 

 


[1] Texte inédit, destiné aux débats sur la méthode, sans la prétention d’intervenir dans le domaine particulier des études sur le nazisme ou sur l’Allemagne du XXe siècle. 8 décembre 2015.

[2] Notamment, Violence et révolution. Essai sur la naissance d’un mythe national, Seuil, UH, 2006 ; Nouvelle Histoire de la Révolution française, Perrin, 2012 ; La guerre de Vendée, Seuil, Points, 2014.

[3] Susanne C. Knittel, The Historical Uncanny. Disability, Ethnicity, and the Politics of Holocaust Memory, New York, Fordham UP, 2015.

[4] Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes !, Les Arènes, 2007 [1ere éd. fse. 1999].

[5] Klaus Theweleit, Male Fantasies, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1989.

[6] Raymond Jonas, The Battle of Adwa, Cambridge (Mass.), The Belknap Press of Harvard UP, 2011.

[7] Jean-Pierre Faye, Langages totalitaires, Hermann, 1972.

[8] François Furet, Le passé d’une illusion, R. Laffont/Calmann-Lévy, 1995, p. 222.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.