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Billet de blog 8 mars 2022

Le peuple et son chef. La démocratie et ses contradictions

À propos de David A. Bell, Le culte des chefs. Charisme et pouvoir à l’âge des révolutions, Paris, Fayard, 2022. Livre d’histoire, livre politique, livre méthodologique, ces trois dimensions sont ici savamment imbriquées et habilement présentées autour de ce qui reste la nature de l’histoire : l’enquête et le récit qui donnent à penser et incitent à faire soi-même l’Histoire.

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Le peuple et son chef. La démocratie et ses contradictions

A propos de David A. Bell, Le culte des chefs. Charisme et pouvoir à l’âge des révolutions, Paris, Fayard, 2022 (traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint Loup, de Men on Horseback. The Power of Charisma in the Age of Revolution, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2020).

Comme souvent outre-Atlantique, l’histoire est en prise directe avec l’actualité la plus immédiate. C’est en réaction à la présidence Donald Trump (p. 250), que l’auteur, professeur à l’Université de Princeton, a réfléchi d’une façon stimulante sur les limites de la démocratie, en suivant la vie et le destin de quatre « chefs » charismatiques, George Washington, Napoléon Bonaparte, Toussaint-Louverture, Simon Bolívar. S’il n’a pas voulu les rapprocher d’autres exemples qui sont, malheureusement pour nous, nos contemporains immédiats, il les a situés dans une liste impressionnante qui, de César à Kim Jong-un, rassemble ceux qui passent de libérateurs à dictateurs et profitent de leur statut d’idoles, qu’il ait été spontané ou soigneusement fabriqué. Pas de doute cette histoire est bien la nôtre.

Plus discrètement, mais fermement, il remet en cause nos illusions, qu’elles veuillent voir « la Révolution » comme conséquence des Lumières, ou qu’elles continuent de nous faire croire que la chute du Mur de Berlin nous a fait entrer dans un monde nouveau. Autant d’idées fausses balayées radicalement par ces chefs portés par des courants démocratiques couvrant des montées de nationalismes, exprimant des attentes populistes et des engouements pour les va-t-en-guerre ou au moins pour les hommes à poigne. Qui dirait que ce n’est pas notre expérience, aujourd’hui, en 2022, dans une France qui continue de rappeler qu’elle a été la terre de 1789, de la prise de la Bastille et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (à ceci près que notre époque connaît les femmes à poigne) ?

Le livre est pourtant bien un livre d’histoire classique. A raison d’un chapitre par personnage, David Bell raconte, avec un style alerte, une pointe d’ironie et une bonne dose de lucidité désabusée, comment les quatre héros déjà nommés se distinguent de leurs pairs, deviennent des chefs d’armée – tous sont généraux et commandants suprêmes -, enfin et surtout comment ils sont idolâtrés par les populations, même comme Washington quand ils ne veulent pas vraiment – à la différence des trois autres qui ont veillé soigneusement à leur popularité indispensable à leur pouvoir. Mettons une petite réserve à propos de Toussaint-Louverture, jamais démocrate, mais parfait « homme à cheval » cultivant son pouvoir avec adresse, intelligence et détermination. La démonstration est soigneusement établie sur une documentation solide, insistant sur le contexte culturel de la fin du XVIIIe siècle, qui voit les saints et les princes remplacés par les héros laïcs, savants et militaires[1]. Elle montre l’importance toute nouvelle des médias, presse, gravures, qui mobilise l’opinion et elle suit la transformation de ces trajectoires individuelles par leurs rencontres avec des attentes collectives, dont les effets se maintiennent après la mort de ces hommes.

Ce livre pourrait n’être qu’un agréable et instructif remake des Vies illustres s’il ne portait pas une leçon terrible : nous nous payons de mots, depuis les révolutions du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, de 1775 à 1830. Nous exaltons des temps supposés « démocratiques » sans voir qu’ils ont été traversés de ces contradictions fondamentales entre principes et réalités.  Les « peuples » se sont rassemblés beaucoup moins autour d’idéaux inspirés par les Lumières que dans leur idolâtrie envers des chefs, répondant à leur « besoin de se faire et de refaire des dieux », pour citer Jules Michelet.

Serge Moscovici avait, en son temps, déjà démontré comment fonctionnait La machine à faire des Dieux[2], David Bell explique, plus largement, les effets du charisme en politique. Le mot est plus rassurant, la chose demeure identique : pas de peuple sans Messie. C’est la conclusion désabusée que Bolívar tire de son expérience : il faut pour gouverner exercer un « habile despotisme ». Le mot fait écho, pour moi, au « despotisme de la liberté » que Robespierre revendiquait pour lui et quelques élus, pour éviter que des personnes indignes s’emparent du pouvoir suprême et abusent de la violence qui lui est liée. Aux yeux des « chefs » le « peuple » se confond toujours avec la « populace », même et surtout quand ces « chefs » n’ont pas craint de le mobiliser pour leur propre gloire. Il est vrai qu’ils ne se font pas d’illusion sur la légitimité et surtout sur la fragilité de leur pouvoir, reposant sur la ferveur.

David Bell ne condamne pas : il constate - c’est pire - qu’il faut comprendre que la démocratie suppose - exige sans doute - l’existence d’un lien émotionnel entre le peuple et son premier représentant, dit autrement son « chef » désigné par les « acclamations » populaires. Cette lecture peu encourageante lui permet cependant de conclure, positivement, sur l’écriture de l’histoire. Écrire, comme il le fait, l’histoire rappelle qu’il n’y a pas de fatalisme, que l’Histoire est l’histoire d’individus qui peuvent - qui doivent - accepter que le charisme est inévitable en politique mais que le choix du « chef » est entre leurs mains et qu’ils en sont responsables. A bon entendeur, salut.

En cela, ce livre est aussi une réflexion sur les mutations de la façon dont on écrit l’histoire depuis quelques décennies. Après 1989, les lectures attachées aux « forces sociales » dédaignant les personnalités, les « grands hommes » avaient fait faillite. Mais la prophétie de la fameuse « fin de l’histoire » ne s’était pas réalisée non plus. Ce que nous devons comprendre c’est que sous les grandes machines collectives, qui étaient censées mener le monde, travaillent toujours les émotions, rancunes et haines, admirations et élans mêlés, qui structurent les sociétés et qui se cristallisent autour des « hommes à cheval ». L’image est forte, elle était le titre du livre publié à New York en 2020. Elle aurait rappelé à la France, toujours marquée par 1789, les antagonismes entre nobles, chevaliers, et roturiers, piétons, peut-être aurait-elle fait écho au livre, oublié aujourd’hui, de Pierre Drieu La Rochelle, L’homme à cheval qui, en 1943, montrait le danger et la vacuité de la recherche du pouvoir.

Livre d’histoire, livre politique, livre méthodologique, ces trois dimensions sont ici savamment imbriquées et habilement présentées autour de ce qui reste la nature de l’histoire : l’enquête et le récit qui donnent à penser et incitent à faire soi-même l’Histoire. David Bell nous donne là une leçon importante.

Jean-Clément Martin

[1] Voir Jean-Claude Bonnet, Naissance du Panthéon. Essai sur le culte des grands hommes, Paris, Fayard, 1998. Luigi Mascilli-Migliorini, Le Mythe du héros, France et Italie après la chute de Napoléon, Paris, Nouveau Monde, 2002. Antoine Lilti, Figures publiques. L’invention de la célébrité (1750-1850), Paris, Fayard, 2014.

[2] Serge Moscovici, La machine à faire des Dieux Paris, Fayard, 1988.

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