Bandes dessinées et Révolution, notes critiques sur quelques exemples

Petite chronique, aléatoire, à propos de quelques productions consacrées à Charlotte Corday, Marie-Antoinette, Robespierre et la famille Sanson, bourreau, avec la participation d'Hitler pour illustrer une démarche particulière.

Bandes dessinées et révolution

 

Signe des temps, alors que les livres d’histoire ne remplissent que difficilement de petits rayonnages dans la plupart des librairies, les BD occupent de vastes présentoirs, dont ceux qui sont estampillés « histoire ». Situation qui laisse rêveur malgré l’attention qui est accordée à ce genre depuis maintenant quelques décennies.

 

Le Bollée, Olivier Martin, Sébastien Bouet, J’ai tué Marat, Glénat, Vents d’Ouest, 2016.

 

Pour les vieux lecteurs de Glénat, et des albums de François Bourgeon, l’histoire de Charlotte Corday rappelle celle des Passagers du Vent et de ses héroïnes libres et sensuelles, inscrites dans des intrigues ayant le souci du détail. Reste que le bourreau et ses aides sont patibulaires, les sans-culottes hystériques et Charlotte Corday est une belle blonde aux yeux bleues. Question plus étrange, pourquoi faut-il que le cheval qui conduit la charrette jusqu’à la guillotine soit un étalon ?  Mais disons que le scénario bascule tout de suite dans une fiction originale. Charlotte est morte dès la page 6 et elle rencontre Marat au ciel (?) enfin ailleurs. Marat est sorti de sa baignoire, il est bien habillé, et il lui dit d’emblée qu’elle l’a peut-être touché au cœur mais qu’elle n’a pas détruit son âme et qu’elle a donc échoué ! L’album part de cette rencontre inattendue pour retracer les jours qui ont conduit Charlotte à assassiner Jean-Paul. Et toute la vie de Charlotte sans être ni trop pédagogique, ni didactique. A côté de vignettes qui mettent en scène la vie quotidienne du Paris de 1793, le lecteur apprend que Charlotte s’appelle Marie-Anne-Charlotte et que Charlotte était le prénom de sa petite sœur morte quand elle-même avait huit ans, et d’autres événements essentiels. Il apprend aussi que Marat était un savant, philanthrope, ayant vécu dix ans en Angleterre, donnant une épaisseur imprévue au révolutionnaire assassiné. Le dénouement ce face-à-face est donné quand Marat dit qu’ils sont « les deux faces de la même pièce », deux personnes sacrifiant leur vie et celles des autres pour un idéal ! Dans cette perspective Charlotte a échoué plus que Jean-Paul, puisque la Révolution gagne ainsi sur la Contre-Révolution, malgré la « terreur » et même un soupçon de génocide, et la dernière vignette se conclut ainsi « parce ce qu’il arrive hélas ! que certains rêves de jeune fille tournent au cauchemar ».

 

Noël Simsolo, Isa Python, Scarlett, Mémoires de Marie-Antoinette, Glénat, 2017, T. 1.

Ouvert par l’arrivée de la famille royale dans la prison du Temple à Paris, le 13 août 1793, clos sur l’interprétation du personnage de Rosine, donnée par la reine en 1785, cet album, très didactique, retrace la vie de Marie-Antoinette en suivant les étapes de la vulgate consacrée par l’usage. Rien ne manque du départ de l’Autriche à la frivolité de la jeune reine, en passant par les problèmes d’étiquette à la cour de France, les difficultés de la consommation du mariage, les relations ambiguës avec Fersen et d’autres courtisans, les dépenses injustifiées et le désamour avec les Français. D’innombrables événements sont évoqués par une vignette, comme le soutien de la France à l’indépendance des Etats-Unis, au risque d’échapper au lecteur qui ne possède pas une connaissance parfaite de la vie de la reine, tandis que certains épisodes, comme la visite de l’empereur d’Autriche et frère de Marie-Antoinette, reçoivent un meilleur traitement, justifiant la mauvaise réputation acquise par cette dernière. Dans ce cadre convenu, les personnages historiques ne sont guère plus que des caricatures dans des décors sommaires, menant des intrigues simplistes. L’évocation des foules est particulièrement ratée et ce dès le début. Ajoutons qu’on comprend difficilement que les portraits bien connus de tous ces grands protagonistes historiques soient aussi peu ressemblants. Il n’est pas sûr que ce récit centré sur la reine malheureuse qui se met à rédiger d’improbables mémoires pendant sa captivité serve la mémoire de Marie-Antoinette autant que ses auteurs l’escomptent.

 

Mathieu Gabella, Hervé Leuwers, Roberto « Dakar » Meli, Robespierre, Glénat-Fayard, 2017.

Dans une collection qui s’intéresse aux grands personnages de l’histoire, de Vercingétorix à Kennedy, Robespierre a évidemment toute sa place. Le souci affiché de transmettre des connaissances scientifiques justifie la place faite au spécialiste de la Révolution française Hervé Leuwers, professeur à l’université de Lille et auteur d’une récente biographie de Robespierre. Les huit dernières pages sont consacrées à une présentation pédagogique de la période révolutionnaire. Dans cette perspective, seules quelques grandes étapes de la vie du héros ont été retenues : son départ aux Etats généraux en 1789, quelques interventions marquantes entre 1789 et 1791, puis autour de la déclaration de la guerre et la chute de la monarchie, enfin autour des luttes entre groupes et personnalités, Brissot, Marat et Danton. La chronologie se fait rapide avec des vignettes consacrées à la guerre civile ou extérieure, aux violences. Une page entière présente l’exécution de Danton et de Desmoulins face à une autre qui montre l’apothéose de Robespierre lors de la fête de l’Etre suprême en juin 1794. Et d’un seul coup, les ultimes pages dessinées sont centrées autour de la sœur de Robespierre, parlant « vers 1830 » avec le premier historien. C’est par ce biais que la chute et l’exécution de Robespierre sont racontées, le recueil s’achevant sur les yeux déterminés de Robespierre, allongé sur une table, blessé, vaincu mais toujours essentiel, n’est-il pas comparé à Brutus, homme qui écoute le peuple pour le meilleur …… et pour le pire.Le projet est respectable, la réalisation est discutable. Les lieux respectent fidèlement les gravures de l’époque. La ressemblance avec les portraits de Robespierre est parfois incertaine, il est régulièrement présenté en colère, combatif voire violent. Son rôle est évidemment considéré comme le plus important dans la France révolutionnaire, ses discours étant pourtant réduits à quelques formules, si bien que si le fil général des événements est suivi, c’est au prix d’une grande complexité, qui ne rend pas la lecture aisée pour ceux qui ignorent le déroulement des faits. Reste un album qui ne cache pas son engagement en faveur de son héros présenté sous un jour austère.

 

Robespierre, Bernard Swysen et Philippe Bercovici, préface de Patrice Guéniffey, postfaces de Michel Onfray et de Frédéric Bidouze, Bruxelles, Dupuis, 2019.

 Chez Dupuis, la collection qui montre « la véritable histoire vraie »  dirigée par Bernard Swysen est consacrée aux « méchants », d’Attila à Torquemada, en passant par Hitler et par  Robespierre. Il faut commencer par Hitler pour éviter d’aller trop vite dans le jugement. En figurant Hitler comme un rat malfaisant, environné de personnages animalisés – le nounours est un bon, le dogue évidemment une brute – la BD rappelle évidemment, même trop évidemment  Maus d’ Art Spiegelman. Les citations abondent d’ailleurs, à commencer par les chiens Milou et Rantanplan (dans l’album Robespierre) accompagnés par Tintin et les frères Dalton pour que personne ne rate l’allusion. Toute la vie d’Hitler est là, mais vue par le petit trou de la serrure. Les aventures extra-conjugales du père sont détaillées avec un goût douteux pour la plaisanterie machiste et tout est l’avenant. Il s’agit de suivre les aventures rocambolesques d’un fou dangereux qui s’impose par sa détermination et quelques compromissions de généraux. Tous les protagonistes sont minables quand ils ne sont aussi ridicules et aucune situation n’est expliquée autrement que par la chance puis la malchance d’un pantin sanguinaire aux yeux injectés de sang.

La trame historique est rappelée régulièrement par le nounours professeur juif qui subit toute la chaîne de la répression et sort miraculeusement du camp de concentration jusqu’à être présent à Berlin en 1989 pour saluer la chute du mur, la victoire sur le communisme (et la Stasi rappelée incidemment) et annoncer un avenir radieux démenti par la dernière vignette qui montre des abrutis néo-nazi se saoulant à la bière. Le ton est donné par les « blagues à deux balles » (citation p. 75) qui doivent vouloir alléger le texte en faisant des contrepoints potaches à l’histoire dramatique qui est évoquée. On est loin de Spiegelman qui mettait l’émotion à bonne distance en utilisant la métaphore animale, Swysen pratique une dérision grinçante qui tape indistinctement sur tous les protagonistes les montrant sous leurs aspects les plus médiocres. L’Histoire est ainsi réduite à la présentation d’abrutis obéissant à un fou.

Il fallait passer par là pour parler du Robespierre, réalisé toujours sur le scénario de Swysen, avec le dessin de Philippe Bercovici. Le trait est féroce, les personnages caricaturés, l’humour noir, carrément potache, et le chien Brount est mis en scène comme Rantanplan avec Lucky Luke, Robespierre devenant l’horrible meneur de la Révolution sanguinaire, bigleux et bilieux, gamin détestable genre Joe Dalton à perruque. A la différence de l’album consacré à Hitler,  celui-ci convoque l’historien P. Gueniffey qui affirme très imprudemment que tout « colle » et que l’humour évite le pensum, comme s’il suffisait la dérision et le simplisme pour dire la « vérité de l’histoire ». En outre un « débat », titre étrange, oppose M. Onfray avec des positions aussi provocatrices qu’infondées, à F. Bidouze chargé de défendre l’honneur de la corporation des historiens. Peut-on espérer que le lecteur aura envie d’en savoir plus ? Peut-on dire, comme on le répète avec la conviction désespérée du croyant au bord du doute, que la BD serve à développer le goût de l’Histoire ? Ce n’est ni assuré, ni rassurant.

 

 Pour terminer, petit détour par Shin’Ichi Sakamoto, Innocenti, Delcourt manga, 2015.

Mangaka reconnu, Shin’Ichi Sakamoto a consacré une suite de recueils à l’histoire de la famille Sanson, célèbre famille de bourreaux français, dont le principal représentant fut Charles-Henri fut « Monsieur de Paris », exécuteur officiel pendant 38 ans, de la monarchie à la Révolution, ayant commencé sa carrière en assistant son oncle dès l’adolescence. L’histoire présentée ici reprend assez fidèlement certains grands traits d’un itinéraire tout à fait particulier puisque Charles-Henri qui fut notamment le bourreau de Louis XVI comme de Robespierre, n’avait accepté de succéder à son père que contraint et forcé, puisqu’il rata spectaculairement quelques-unes de ses exécutions, puisqu’il goutait beaucoup la dissection des cadavres comme la pratique du violon et du violoncelle. Cette base est au service d’une esthétique mêlant le réalisme au fantastique, les scènes les plus sanglantes accompagnant d’autres empreintes de poésie toutes insistant sur la dualité des personnages, d’autant que l’auteur introduit dans la succession familiale la fille de Charles-Henri accentuant le caractère scandaleux de l’évocation. C’est dans cet entre-deux, où l’érotisme et le sadisme se conjuguent avec les positions politiques et la douceur de vivre que l’on croise les grandes figures de l’histoire de France, qui ont le bon goût de demeurer dans un arrière-plan qui ne dérangera pas les lecteurs moins soucieux de véracité que de sensations fortes.

Décidément l’histoire (faut-il mettre ou nom une majuscule ?) demeure ce grand chaudron fantasmatique où chacun puise à son gré pour toutes les aventures possibles. Acceptons le….

 

 

 

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