Parce que, nous aussi, nous pouvons être le Gauchet de quelqu’un

Parce que, nous aussi, nous pouvons être le Gauchet de quelqu’un.

 

Ainsi donc les querelles autour de la venue de Marcel Gauchet aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois continuent d’agiter le petit monde des intellectuels et des historiens. Leurs enjeux peuvent prêter à sourire ou inspirer des positions de principe, nous nous garderons bien de les examiner, parce que ces échanges reposent sur un présupposé que l’on devrait trouver inquiétant, indépendamment des personnes et des groupes mis en cause : pouvons-on étudier un groupe auquel nous n’appartenons pas ? Et accessoirement qui décerne les autorisations de la prise de parole ?

N’entrons pas dans les questions de cuisine interne du comité scientifique et de la direction du festival. Relevons le fait, jamais commenté, que la première grande conférence sera prononcée par Jean Nicolas, professeur émérite des Universités, auteur d’un livre désormais classique sur la « rébellion française », celle qui précéda et sans doute facilita la Révolution française. Personne n’imagine demander si Jean Nicolas est ou a été un rebelle ? Il est un « historien ». Gauchet n’est pas un « historien » au sens strict, mais il est difficile d’oublier les deux livres qu’il a consacrés à la Révolution française et ses travaux sur l’historiographie de la France ? Ses compétences ne sont pas discutées. Allons au cœur de la question : qui juge de la pertinence d’une prise de parole portée sur un groupe social et au nom de quoi ?

La démonstration donnée par Régis Debray dans Le Monde du 1er septembre fait un improbable tableau des rebelles vrais, faux, autoproclamés ou supposés, mais ce n’est pas la question. On ne demande pas à Marcel Gauchet de parler « en tant que rebelle », et d’ailleurs pourquoi ne le serait-il pas à un titre ou un autre ? Après l’éventail de rébellion montré par R. Debray, il est improbable que Gauchet ne le soit pas à sa manière. Il n’est pas besoin qu’il le prouve ! Reste qu’on lui demande de parler des « rebelles » et de la « rébellion », alors s’il est un authentique conservateur voire un réactionnaire avéré ou caché, et s’il tient des propos hostiles à la rébellion, n’est-il pas justement important de connaître ce genre d’opinion pour se préparer à l’affrontement ? Ces deux branches de l’alternative n’ont à vrai dire aucun intérêt. Elles permettent toutes les réponses imaginables sans qu’il soit possible de trancher. Surtout elles justifient la censure qui est la posture initiale de tous débats, puisqu’il est bien question de montrer patte blanche, d’exciper une qualité indispensable pour pouvoir s’exprimer en un lieu neutre, ouvert à toutes les tendances, offrant les garanties les plus évidentes de la liberté d’expression pour les orateurs comme pour les auditeurs. Qui plus est dans un lieu où il aura une pluralité évidente d’opinions et de points de vue !

Dans le cadre des RDV de Blois, qui ne sont sans doute pas parfaits mais qui ne pèchent pas déontologiquement, rien ne justifie que l’on puisse simplement évoquer la possibilité de censurer un intellectuel au prétexte qu’il ne serait pas proche des groupes humains dont il est appelé à parler. Marc Bloch avait demandé il y a plus de 70 ans que cessent les conflits entre robespierristes et anti-robespierristes, et qu’on parle de Robespierre ! La question se pose avec encore plus d’acuité pour Hitler ou Staline, puisqu’il est difficile d’être « pour » mais qu’il ne suffit pas d’être « contre » pour faire une histoire digne de ce nom. Il serait facile d’ironiser sur les contraintes pesant sur les historiens des Incas ou des Etrusques. Il est en revanche une question plus insidieuse qu’il faut poser. Est-ce que le reproche fait à M. Gauchet ne vise pas tous ceux qui, appartenant à un groupe défini, entendent étudier les membres d’un autre groupe ? Cette position avait été adoptée, dans les années 1970-1980, pour déconsidérer les historiens « bourgeois » et leur interdire d’étudier les « classes ouvrières » et le « peuple ». La pierre de touche actuelle serait-elle la question de  la « rébellion »  envers la société hétérosexuelle, discréditant ceux qui n’en partagent pas les modes de vie ou simplement les cadres de pensée ?

Au final, il importe peu de chercher à savoir ce que cet épisode révèle du désarroi d’une « gauche » qui aurait perdu ses légitimités et qui faute de pouvoir donner le ton empêche toute parole, ou d’une recherche de notoriété. Plutôt que de réfléchir sur ce qui se trouve « derrière » tout ce débat, disons net que ce qui est là, « devant » nous, est un appel à la censure qui, dans ces conditions, n’a aucune justification, aucune raison et qu’il est dangereux d’accepter d’entrer dans des discussions sans fin qui, logiquement, d’ici peu, engloberont d’autres sujets, que ce soit les appartenances religieuses, les options mémorielles, les convictions politiques... Revenons d’urgence à des considérations simples : M. Gauchet n’a rien « commis » qui légitime la sanction qu’on réclame contre lui et craignons tous de devenir, pour une raison ou pour une autre, le Gauchet de quelqu’un.

 

Jean-Clément Martin

Professeur émérite Université Paris 1 - IHRF

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