Quand le masque a gagné sur la Révolution!

Petite digression sur le masque, et le travestissement, pendant la Révolution. Identité, travestissement et imposture

Quand le masque a gagné sur la Révolution !

Identité, travestissement et imposture

La question de l’identité obsède le XVIIIe siècle qui s’achève en généralisant le passeport pour contrôler les menaces potentielles, vagabonds, déserteurs, étrangers ou ouvriers migrants. La Révolution a prolongé et radicalisé le courant, craignant en outre l’imposture et la machination. Dès octobre 1789, la marche des femmes sur Versailles avait été fortement critiquée, notamment pour avoir accueilli des hommes travestis en femmes. On comprend mieux le maire de Paris, l’astronome Bailly, quand il estime, le dimanche 31 janvier 1790, devant le conseil municipal, « qu'il serait prudent d'interdire cette année toute espèce de déguisement et de mascarade ». Si bien qu’il fut « expressément défendu à tous particuliers de se déguiser, travestir ou masquer, de quelque nature que ce soit » sous peine de 100 livres d’amende ou de prison, comme d’organiser tout bal masqué.

Plus largement c’est le sens même de la révolution qui est en jeu. Contre l’Ancien Régime identifié à l’habit de cour, à l’artifice et aux mots d’esprit, la Révolution, dès 1789, se réclame de la simplicité, de l’authenticité et de la vérité. Le déguisement devient ainsi, en juillet 1791, une circonstance aggravante de la mendicité ; il peut même entraîner la peine de mort, selon la loi du 6 septembre 1793, quand il est porté par le ressortissant d’une nation ennemie.

Quelles qu’aient été les opinions des révolutionnaires, tous auraient pu souscrire à la déclaration du 5 septembre 1792 assurant qu’ « un temps viendra que la pratique des vertus républicaines aura si bien épuré les passions, qu'il suffira de recevoir les déclarations des citoyens pour être assuré de leur exactitude » mais qu’en attendant « l'Assemblée Nationale, consid[ère] que l'un des plus grands dangers de la patrie est dans le désordre & la confusion ». La révolution, ou la régénération qui en est le principe essentiel, exige en effet que la lumière dissipe les ténèbres et que les imposteurs soient démasqués.

Reste cependant le détournement de pareilles exigences. Parce que les femmes, même quand elles étaient engagées dans la lutte révolutionnaire, voulurent s’habiller et s’équiper comme les hommes, on fit des lois qui s’y opposèrent, au point de chasser les femmes de l’armée même quand elles avaient combattu et qu’elles bénéficiaient de la confiance de la troupe. En renvoyant toutes les femmes à leur identité familiale, le révolutionnaire, surtout dans sa version sans-culotte, s’identifiait à la virilité et justifiait son sexisme par l’idéologie.

La recherche de l’identité véritable s’appliqua, avec plus de brutalité, aux hommes politiques. Débusquer le contre-révolutionnaire caché sous un masque révolutionnaire, ouvrit une course sans fin, dans laquelle les détenteurs de la moindre once de pouvoir furent suspectés et beaucoup considérés comme des imposteurs et des traîtres. Si bien que, de 1789 à 1795, aucun mouvement, aucune faction, aucun grand homme n’échappa à l’accusation d’être un contre-révolutionnaire. Pour ce motif Barnave, Brissot, Danton, Robespierre et Hébert furent envoyés à l’échafaud, provoquant le désarroi des gens ordinaires en apprenant que ces héros leur avaient menti et qu’ils s’étaient affublés de fausses parures. Pire, l’identité de ces personnages se révélait être monstrueuse, inhumaine ! La Révolution se nourrit d’autant mieux de cette quête interminable que beaucoup de Français pensaient avoir « besoin de grandes trahisons », comme le dit Brissot, pour arriver à fonder la Révolution en vérité.

Les choses changèrent quand un groupe déterminé à garder le pouvoir, autour de Tallien, de Barras et de Fouché, aux passés troubles et fluctuants, imposèrent par la force l’idée que toutes les violences avaient été voulues par Robespierre et ses amis et que cela s’appelait « la Terreur ». La vérité officielle, appuyée par la force, supprima le débat avant que l’Empire n’identifie la Nation à la Patrie, la Révolution à l’Etat et le citoyen au sujet.

Les masques furent solidement fixés et nous en sommes toujours les dupes, restant indécrotablement incapables de distinguer entre personne et personnage, si bien que nous prenons encore pour argent comptant ce qui nous a été conté, demeurant bouche bée devant la scène, ignorants des coulisses, nous satisfaisant de suçoter de misérables petites énigmes.

 

Jean-Clément Martin

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.