Mais qu'est ce qui va suivre Charlie ?

 Dans un article publié avec B. Doray and B. Pouligny, dans le livre _After Mass Crime_ United Nation UP, 2007, nous écrivions p. 23 :

"It is notable that while the idea of violent death is currently taboo and subject to an universal impulse to expel it from the social world, it nonetheless remains omnipresent in one’s consciousness."

C'est cela, me semble-t-il, que nous venons de comprendre : la mort violente nous concerne aussi, et c'est cela qui suscite cette émotion, légitime mais  totalement inutile si nous ne savons rien en faire, après ces trois jours de tueries, qui sont, faut-il le dire, avec tristesse (et honte) tellement peu de choses en comparaison de ce que les populations du Moyen Orient subissent en ce moment.

Nous avions été bousculés dans notre bulle en 1990-1991 lors de la guerre en Yougoslavie, choqués de voir pareille violence à une grosse journée de voiture. Nous n'en avons rien fait depuis. Les attentats qui eurent lieu ensuite purent être imputés à des groupes terroristes identifiables et donc hors de notre monde. Il fallait chasser les assassins pour que la vie reprenne son cours. Depuis 2001 et depuis ces guerres qui ne disent pas leur nom - et qui sont peut-être une seule guerre, mais c'est l'enjeu des semaines et des mois qui viennent - nous savions que nous pouvions nous aussi être des victimes et des acteurs, comme ce fut le cas à New York, à Madrid par exemple. 

Aujourd'hui nous savons que la guerre n'est pas venue d'ailleurs, qu'elle est ici, dans une société dont le lien social est rompu. C'est cette situation qu'il faut examiner et à laquelle il faut trouver une solution, sans pouvoir penser qu'un défilé suffira pour recoudre ce qui est déchiré. Si le massacre à Charlie-Hebdo peut avoir du sens, ce sera en cherchant les mots pour qualifier ce qui se passe ici mais surtout ailleurs. Espérons que demain on ne se contentera pas de chanter la Marseillaise (!!) ou pire qu'on ne se retrouvera pas au chaud dans nos querelles minables, avant que la réalité nous rattrape encore. Et il serait très dommageable de laisser la parole à des "analystes" brouillons comme ceux que nous subissons. 

Plutôt que de savoir si "je suis Charlie" il est urgent de se préparer à ce qui va suivre Charlie, pour nous tous. Imposons les cadres des débats à venir, sortons des émotions et formulons les mots indispensables pour rendre compte de ce que nous vivons - avant de risquer d'en mourir.

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