David et la Vendée. De la difficulté des réconciliations nationales

Comment comprendre ce que le sculpteur David d'Angers écrit en 1851 à propos de la Vendée, 25 ans après qu'il ait réalisé le monument rappelant le "pardon" de Bonchamps ? Les réconciliations nationales ne sont jamais si simples qu'on le croit.

David et la Vendée.

Convictions et incertitudes, de la difficultés des réconciliations nationales

 

En 1851 paraît dans L’Almanach du peuple pour 1851, un recueil de textes signés de républicains, dont le sculpteur David d’Angers. La note qu’il consacre à la Vendée mérite l’attention, elle met le doigt sur les convictions de David, corrigeant celles qui lui sont souvent prêtés à propos du monument qu’il consacre à Bonchamps, le général vendéen qui avait appelé ses soldats à ne pas exécuter les républicains prisonniers à Saint-Florent-le-Vieil en octobre 1793. Le « pardon » de Bonchamps illustré par un artiste qui allait être républicain a été source de beaucoup de réflexions, dont la plus célèbre fut certainement la conférence prononcée par Aragon en 1956. Celui-ci voulut en faire un roman, qui resta inachevé, la seule partie connue étant les pages du « Rendez-vous romain » publié ensuite dans le recueil Le mentir-vrai. En lieu et place, Aragon écrivit La semaine sainte, mettant en scène Géricault trouvant sa voie, politique et artistique, au milieu du chaos provoqué par le retour de Napoléon de l’île d’Elbe.

Le parallèle éclaire cette note.

 

                                                           ***

L’historien ne peut être réellement impartial que lorsque la succession des années l’a isolé de la période fiévreuse où se meuvent les passions contemporaines ; il saisit par le contrôle des différentes opinions les grandes masses qui font ressortir le véritable caractère d’une époque et lui donne, pour ainsi dire, le type monumental qui burine les archives des peuples et leur sert d’enseignement.

Lors d’une visite que je fis à Londres à Walter Scott, l’un de mes jeunes amis, venu avec moi chez l’illustre littérateur, lui dit en parlant de notre pays : "Il faudrait qu’un homme comme vous s’occupât de notre Vendée." "Nous sommes trop près de ces grands événements, répondit-il, ce ne serait qu’une œuvre de parti ; il ne faut en ce moment que des notes, des mémoires, des souvenirs échappés à la sincérité et à l’abandon des causeries intimes des acteurs de ce drame immense, et qui deviendront de précieux matériaux destinés à faire jaillir la vérité pour l’historien futur."

Certes, un homme de génie voudra redire l’histoire de cette longue et sanglante guerre civile qu’un grand despote, pour flatter les Vendéens, qu’il voulait rattacher à lui, appelait une guerre de géants; mais les plus belles pages de cette lugubre histoire seront, et en toute justice, la part des républicains, de cette noble portion du peuple, sublime Spartacus moderne, plus grande que l’esclave romain, puisqu’elle luttait contre l’Europe armée en même temps contre ces hommes qui, égarés, fanatisés par leurs prêtres, suivaient aveuglément leurs chefs, défenseurs très intéressés de leurs vieux titres et privilèges brisés par la main puissante de la révolution, et qui toujours (les mêmes, hélas! aujourd’hui encore) faisaient bon marché des souffrances et des désastres de la patrie pour satisfaire leur insatiable ambition.

Les Vendéens combattaient derrière les haies, dans leur propre pays, dont toutes les ressources leur étaient connues, amplement pourvus de l’or et des armes que l’étranger leur faisait passer avec tant d’empressement ; les républicains, livrés aux seules forces de l’indomptable courage inspiré par leur noble et profonde conviction, avaient encore à supporter les misères et les privations de tout genre, et il a fallu une cause semblable pour que cette guerre durât si longtemps. -- Lorsque j’en parlais à Merlin de Thionville il me disait : "Vos Vendéens ont été bienheureux d’avoir un pays aussi difficile pour la manœuvre des troupes réglées, c’étaient des nuées de corbeaux prenant leur volée au moindre bruit : dès que nous arrivions nous ne trouvions plus que des sabots; voyez ce qu’est devenu leur héroïsme lorsqu’ils ont combattu hors de leur repaire." Encore une fois l’avenir impartial honorera les loyaux défenseurs de la République et de la France, et flétrira en même temps ce parti qui appela l’étranger pour s’abriter derrière ses baïonnettes et rentrer honteusement dans la patrie en deuil escortant les fourgons de l’ennemi. -- Que vient-on nous faire de la sensiblerie posthume à propos de ces jeunes vierges de Verdun dont la plus jeune avait au moins quarante ans ? Il est permis d’espérer que celles-là avaient l’âge de raison et connaissaient bien la portée de leur acte d’insigne lâcheté, quand elles venaient offrir des fleurs à ceux qui apportaient à leur patrie la honte et le déshonneur. Il n’est à nos yeux point d’excuse pour un semblable crime de lèse-nation, et le sang même n’a pu effacer cette tache que l’histoire n’enregistrera que la honte au visage.

On ne doit point s’étonner de la bravoure des Vendéens, c’est une qualité nationale en France, et d’ailleurs leurs chefs, avec une politique infernale, les avaient tellement compromis par des cruautés inouïes qu’il n’y avait plus à reculer pour eux. -- Comment n’être pas saisi d’un invincible dégoût en songeant aux Barbotin, aux Bernier, ces ministres du Christ, revêtus de l’habit de prêtre et l’enfer dans le cœur ; qui, oubliant les enseignements humanitaires de leur maître, dont ils parlent sans cesse tout en s’éloignant de sa morale fraternelle, allaient, le crucifix à la main, pousser d’ignorants et stupides fanatiques à égorger impitoyablement les patriotes, et venaient avec une sauvage ironie murmurer les prières des agonisants sur ceux qui, attachés ensemble par les bras (les Vendéens appelaient cela dire le chapelet), étaient ensuite enterrés vivants? Ces affreuses exécutions se retrouvent aussi en Espagne, car le fanatisme religieux rend les hommes ingénieux en barbarie et leur inspire l’enivrement du sang.

J’ai vu à Saint-Florent un homme que ses camarades n’approchaient qu’avec horreur, se rappelant que ce misérable faisait sortir les femmes et les enfants des patriotes pour les massacrer sur leurs portes. Souvent il avait cloué sur le seuil de leurs demeures des femmes sans défense, et s’amusait ensuite à les taillader avec son sabre. J’ai fait, et avec une profonde répulsion, le portrait de cette brute immonde sur les ignobles traits de laquelle se lisent la lâcheté et le fanatisme. C’est comme étude phrénologique et physionomique que je l’ai recueilli.

En présence de pareilles atrocités, ne s’expliquera-t-on pas facilement ces regrettables et terribles représailles dont les royalistes se sont emparés à satiété pour tâcher de nous flétrir; il leur était facile de verser sur nous la calomnie; le droit de parler n’appartint pendant si longtemps qu’à eux seuls; après le 9 thermidor, sous le Directoire, gouvernement de transition royaliste; sous Bonaparte, qui, traître à la République, voulait reconstituer l’aristocratie ; et enfin sous les Bourbons des deux branches aînée et cadette! -- Malgré cela, il est de toute vérité que les crimes de la guerre civile qui ont ensanglanté nos annales ont eu leur initiative chez ces bons paysans, qui aimaient mieux égorger leurs frères cachés dans leurs genêts protecteurs que d’aller à la frontière opposer leur poitrine aux baïonnettes étrangères. Et, après tout, avait-on voulu leur enlever leur culte, ce culte si intelligemment compris ? Non. On leur laissait leurs curés, à la condition seule que ceux-ci consentissent à prêter, comme citoyens, le serment de fidélité au gouvernement choisi par la nation. Mais c’était l’aveuglement brutal et insensé dirigé avec habileté par d’égoïstes nobles qui poussait leurs anciens vassaux à une résistance dont eux seuls devaient recueillir les fruits. C’est ici l’occasion de citer un trait parmi une foule d’autres qui fera connaître les préliminaires de cette boucherie campagnarde. Ce fait me fut raconté par le général d’Andigné, homme d’une probité, d’une générosité, d’une loyauté malheureusement trop rare dans ce parti monarchique qui est venu servir humblement Bonaparte avec l’arrière-pensée de le trahir. D’Andigné, inébranlable dans ses convictions, refusa même à l’empereur de prendre du service dans son armée, et donna, en 1830, sa démission de pair de France. Ce qui sort de la bouche d’un homme aussi respectable doit être religieusement recueilli. -- "Les paysans, aux premiers soulèvements de la Vendée, n’avaient, "disait-il," pas encore de chefs nobles. -- Un rassemblement formidable se résolut à marcher contre les républicains ; des domestiques étaient à la tête du mouvement (les domestiques nous ont rendu de grands services dans cette guerre). On arriva à Montaigu ; les patriotes étaient retranchés derrière leurs murailles en ruines. Après une lutte acharnée, les assiégés accablés par le nombre demandent à capituler. -- Un domestique qui s’était donné le commandement suprême entre dans la ville et fait voir à ses soldats le titre de la capitulation. Ceux-ci, entrés à Montaigu à sa suite, trouvèrent les patriotes qui venaient de déposer leurs armes. Ils se ruèrent sur eux comme une meute altérée de sang, et les précipitèrent vivants dans des puits qu’ils recouvraient de terre. Hélas ! on voudrait oublier cela : il ne faut pas réveiller de semblables horreurs qui ne nous honorent pas, bien que nos paysans dans leur simplicité, ne connussent pas ce que c’était qu’une capitulation et ignorassent les droits de la guerre !"

Les historiens royalistes, toujours si prompts à répandre l’odieux sur les héroïques défenseurs de la France, parmi tant d’oublis volontaires dans l’intérêt de leur cause, ont passé sous silence cet acte de brutalité féroce; en revanche, ils se sont longuement appesantis sur le récit du puits du château de Clisson, acte déplorable sans doute pour l’honneur de nos soldats; mais qu’on ose comparer les situations: après la bataille de Torfou, les républicains, traqués, trahis partout, assassinés derrière les haies par des ennemis nombreux et invisibles, arrivèrent à Clisson; là, quelques-uns d’entre eux se livrèrent au fatal entraînement de la vengeance; mais d’où leur venait la première idée? Quel puissant enseignement pour l’humanité que ces luttes fratricides qui ne laissent après elles que d’amers souvenirs et assombrissent l’histoire des nations ! Qui pourrait croire que de nos jours il se trouve encore, (parmi les hommes qui se disent aujourd’hui les soutiens de l’ordre, des panégyristes de la guerre civile ?

Les royalistes veulent toujours nous parler des victimes des révolutions ; nous répondrons que le glaive de la République n’a frappé que des hommes en activité acharnée contre elle. Les poètes parlent sans cesse d’André Chénier, dont les vers ont électrisé le cerveau de mon illustre ami Delatouche, au point de lui faire juger cette catastrophe avec moins de calme qu’un historien ne devrait en apporter dans ses appréciations. -- André Chénier était royaliste passionné comme un poète ; il conspirait avec acharnement, associé aux Royer-Collard, Quatremère de Quincy, Siméon de Pastoret et tant d’autres. Un jour je demandais au marquis de Pastoret une signature du poète, dont j’avais besoin pour la transcrire sur sa médaille. "Je n’en ai plus", me dit-il, "au moment de son arrestation j’ai brûlé tous les papiers qui pouvaient compromettre les membres de notre comité." Royer-Collard et Siméon m’avaient parlé dans le même sens, et cela dans un temps où ils n’avaient plus rien à craindre. -- Certes, la mort d’André Chénier est regrettable, même malgré son indigne conduite contre la République, que lui surtout, homme d’intelligence, aurait dû adopter et servir de toute son âme ; car qui, plus que le poète ou l’artiste, doit être sympathique à une forme de gouvernement destinée à réaliser les grandes pensées humanitaires ? S’il n’y a dans le cœur de ces hommes un profond sentiment de fraternité pour cette nombreuse classe de parias dont les tristes haillons de la misère entourent le berceau et le corps glacé au cercueil, ils ne sont alors que de sublimes menteurs et ne méritent que la répulsion et le mépris pour manquer ainsi à leur mission.

Malgré l’affliction profonde qu’éprouvait le noble conventionnel frère d’André, de le voir si passionné contre la République, il était parvenu, à l’aide de Fouquier-Tinville, à faire mettre l’acte d’accusation sous une liasse assez épaisse pour que l’oubli pût la couvrir de son voile. L’obsession opiniâtre de leur père amena la catastrophe.

Barrère m’a dit : "Quoique incontestablement coupable, nous voulions sauver André ; mais son père ne se contentait pas de venir souvent la colère sur les lèvres, d’autres fois en pleurs et les mains jointes, nous supplier au comité de salut public de faire juger son fils, mais encore dans les journaux, dans toutes les occasions publiques ; il vociférait contre un gouvernement qui refusait de s’occuper de ce jugement. Il eut lieu, et la culpabilité palpable du poète le conduisit à la mort." -- Tous les réactionnaires, tous les poètes qui cherchent toujours des machines à effet, n’ont pas manqué de s’apitoyer sur le geste de l’homme de génie qui se frappa le front en disant : "Il y avait pourtant quelque chose là." Oui, il y avait une haute intelligence, un goût épuré de l’antiquité, un sensualisme d’artiste, mais il n’y avait pas ce sentiment plus grand et plus précieux qui vous fait sacrifier la vie, les affections les plus tendres, à cette sainte cause de la République ; sainte, car elle seule peut assurer aux hommes la part de justice à laquelle ont droit tous les enfants de la grande famille humanitaire.

A tous ces anathèmes hypocritement poussés par les royalistes, il est facile d’opposer la sévère correction des faits, de démontrer que les réactions ont fait couler bien plus de sang que cette époque de lutte appelée la Terreur, et l’on verrait à quel parti appartenaient les brûleurs de pieds, les voleurs de diligence, les tentatives d’assassinats sur Bonaparte, par l’héroïque George Cadoudal, la machine infernale des Polignac, les Trestaillon et les bandes du Midi, les compagnies de Jésus, etc. Un rapport de Saint-Just porte à trois cents le nombre des suppliciés à Paris depuis l’institution du tribunal révolutionnaire jusqu’au 21 février 1794. Que l’on consulte le Moniteur entre cette époque et le 9 thermidor ; on verra deux mille cent cinquante-neuf condamnations, ce qui fait un total de deux mille quatre cent cinquante-neuf pendant la plus ardente période de la Terreur. -- Cinq cent quinze prévenus furent acquittés, car dans ce temps "d’épouvantable mémoire" on accordait des juges aux citoyens, au lieu de les envoyer pourrir sur des pontons.

Le chiffre de quatre mille, avancé par Prudhomme et copié par Montgaillard, ne peut être justifié. Prudhomme dit que sous la Convention dix-huit mille six-cent treize individus furent exécutés judiciairement dans toute l’étendue de la France, y compris Paris ; ce nombre est au moins aussi exagéré que celui de quatre mille. Il comprend les jacobins guillotinés depuis le 9 thermidor, et ils le furent en masse. Ce serait donc huit à dix mille ennemis de la liberté punis de mort ; le reste périt par la guerre. En tenant compte de l’extrême exaltation contre-révolutionnaire de cet homme, il est impossible de ne pas suspecter son témoignage.

Le tribunal révolutionnaire de Paris eut pour jurés les citoyens les plus purs, les plus justes, les plus ardents amis de l’humanité. J’en ai connu plusieurs; rien n’égalait la candeur de leur âme, la stoïque vertu de ces excellents vieillards; l’espace me manque pour parler d’eux comme ils le mériteraient; mais je veux pourtant citer les noms du célèbre Gérard, le peintre de Bélisaire, de Souberbielle, ce médecin si respecté, si aimé pour sa bienveillante sollicitude à soulager le prolétaire malade par son art et avec son argent; le poète Paillette de Bagnerre, le jurisconsulte Ragmey, dont la longue carrière fut si vertueuse et si honorable, et ce Clémence, d’un si noble caractère et d’un cœur si généreux. J’ai sur celui-ci un souvenir que je publierai plus tard et qui m’a été confié par mon ami Réal. Cette anecdote fait connaître l’intégrité et la loyauté qu’apportaient les jurés dans l’accomplissement de leur terrible mission.

Selon les rapports faits par les auteurs réactionnaires, trente-cinq mille robespierristes furent égorgés dans quatre départements seulement ; qu’on y ajoute les assassinats commis par la jeunesse dorée, et l’on verra qui mérite l’épithète de sanguinaires.

Les républicains connurent toujours la portée de la morale moderne ; ils ont calculé jusqu’à sa dernière limite la parole civilisatrice de la fraternité humaine, ils ont dit: "Ne souffrez point qu’il y ait un malheureux ni un pauvre dans l’État; c’est à ce prix que vous aurez fait une révolution (Saint-Just)."

Si je me suis montré sévère dans ces lignes, c’est que j’ai voulu prouver par des faits combien est injuste et infâme le calcul de nos adversaires, qui déversent sans cesse sur le parti républicain des calomnies qui, grossies par la peur et méprisées trop souvent par ceux qui en sont l’objet, finissent par devenir, pour ainsi dire, des faits accomplis. J’ai voulu redire que, loin d’être des fauteurs de guerre civile, nous avons toujours tenté de la prévenir ; que nos vœux les plus ardents sont de voir disparaître du monde ce hideux échafaud qui n’indique que trop l’état encore voisin de la barbarie caché sous le mensonge parlementaire; et que nous avons, à l’Assemblée constituante, voté de cœur et d’âme l’abolition de la peine de mort.

David d’Angers.

Ex-constituant

 

                                                                       ***

La note que le sculpteur David d’Angers publie en 1851 ne manquera pas de faire sursauter tous ceux qui le connaissent, certes pour ses opinions républicaines, mais aussi comme l’auteur du monument célébrant le fameux « pardon de Bonchamps » et les portraits de soixante-deux combattants vendéens qu’il a dressés en 1825-1826.

Dans ces années de la Restauration, il obtient la commande royale de la statue du Grand Condé, devient membre de l’Institut et reçoit la légion d’honneur. Vingt ans plus tard, il est élu député du Maine-et-Loire dans l’Assemblée nationale, où il siège avec la « Montagne », le groupe des républicains « avancés ». Quatre ans plus tard, opposé au coup d’Etat de Napoléon III, il part en exil. C’est, à quelque chose près, l’évolution que connut au fil du temps, Victor Hugo, la Vendée restant, pour lui, comme pour David un sujet essentiel. L’un et l’autre ne pouvaient qu’être sensibles à l’enjeu que cette guerre civile avait représenté pour la nation, comme pour leurs familles. Mais l’attitude âpre que David adopte en 1851 n’a rien du recul que Hugo prendra quand il écrira Quatrevingt-treize ; ce qui mérite une explication.

David n’avait caché ni ses convictions politiques ni sa volonté de ne s’intéresser qu’aux hommes engagés dans l’émancipation de l’humanité, comme Marat ou Bolivar. Il n’avait accepté de réaliser le tombeau de Bonchamps qu’en souvenir du pardon que le chef vendéen avait accordé à plusieurs milliers de prisonniers républicains, dont son père, détenus par l’armée catholique et royale en décembre 1793 et qui risquaient la mort. Comme David l’avait écrit : « En exécutant ce monument, j'ai voulu acquitter autant que cela m'est possible, la dette de reconnaissance de mon père. Bonchamps, homme glorieux, tu as légué à l'humanité un trait qui ne sera pas perdu. En faisant ton monument, j'ai cédé au besoin de consacrer un grand exemple ; j'ai laissé parler la reconnaissance que te devait le fils d'un républicain que tu as sauvé. »

Le 25 juin 1825, lors de l’installation de la sculpture dans l'église, il était à Saint-Florent le Vieil. Il y avait été accueilli par le comte de Bouillé, gendre de Bonchamps et par plusieurs des intimes du général. Il y resta jusqu'à l'inauguration du tombeau le 11 juillet 1825. C’est pendant son séjour, qu’il avait pu rencontrer les anciens combattants vendéens et réalisé leurs portraits, agrémentés de légendes sommaires.

Vingt-cinq ans plus tard, il écrit ces lignes dans un tout autre contexte : les affrontements qui n’avaient jamais cessé dans la région et dans le pays sont rappelés à l’occasion de la révolution de 1848 et font ressurgir les clivages. La République est certes refondée mais elle déchirée par l’insurrection de juin avant d’être transformée par Louis-Napoléon Bonaparte d’abord en régime autoritaire, enfin en Second Empire.  

L’article de 1851 inscrit bien David parmi les républicains « avancés » de l’époque, soucieux de se démarquer radicalement de leurs opposants royalistes et impériaux, autant que des républicains modérés. La déception née de juin 1848 avait anéanti tout espoir d’une république radicale et rejeté les souvenirs de 1793 et de la première République ; les campagnes « blanches » avaient massivement voté pour les légitimistes, ranimé les rancunes liées à 1793 et ressuscité l’opposition avec les villes. Insister sur la violence des Vendéens, sur la trahison des nobles et la duplicité des prêtres coupait les ponts et empêchait tout compromis alors que l’Empire renaissant pouvait encore s’appuyer sur les catholiques de l’Ouest. Pour ce courant radical, qui s’inscrivait dans le fil de 1793 et de la Montagne, il convenait de rompre avec la Vendée et tous ses alliés possibles, à commencer par Napoléon ; c’était lui ce « grand despote » qui s’était rallié les Vendéens au cours du voyage effectué dans la région en 1808 et qui, dans le Mémorial de Sainte-Hélène avait qualifié le conflit de « guerre des géants » - formule qui, deux siècles après, court toujours.

A cette époque, l’histoire de la Révolution et particulièrement des guerres de l’Ouest est à nouveau un enjeu capital. Une nouvelle génération d’historiens vient de s’en saisir. En 1847, Lamartine a publié son Histoire des Girondins, ce que Jules Michelet et Louis Blanc font pour les premiers tomes de leurs œuvres respectives intitulées Histoire de la Révolution française. Les contre-révolutionnaires ne sont pas en reste. L’Angevin Théodore de Quatrebarbes a fait connaître l’histoire de la paroisse de Chanzeaux qu’il entreprend de transformer en panthéon de la Vendée. C’est toute l’histoire de la Vendée et de la Révolution que l’historien catholique Jacques Crétineau-Joly étudie alors, en insistant sur les atrocités commises, dont l’écorchement de Vendéens après la bataille des Ponts-de-Cé au sud d’Angers, en décembre 1793. L’urgence politique explique la brutalité des propos de David.

Ses accusations ne lui sont pas propres. Elles sont partagées par Michelet qui, dans ces années 1850-1851, écrit la guerre de Vendée. Il raconte notamment l’épisode des « chapelets » de Machecoul, petite ville située au sud de Nantes, où des « patriotes » avaient été mis à mort entre mars et avril par les bandes insurgées. Michelet reprenait alors les bruits qui avaient couru et faisaient état de centaines de victimes, amenées attachées les unes aux autres pour être fusillées et quelques-unes ensevelies encore vivantes. L’épisode avait incontestablement marqué la France de 1793 et participé à la détestation des Vendéens. Les chiffres les plus exagérés, 800 morts, avaient été propagés et dans son Histoire socialiste de la Révolution française, Jean Jaurès allait reprendre à son compte le récit de Michelet.

Il faut reconnaître que les violences exercées par les insurgés sur leurs opposants et sur leurs familles restent, sauf exceptions, mal connues ; celles qui furent commises au printemps 1793 ayant été les mieux rapportées. Elles ont existé certainement, mais il convient de dire aussitôt qu’elles pèsent peu face aux dévastations commises ensuite par les troupes républicaines et notamment par les fameuses « colonnes infernales » en 1794. N’en déplaise à David, il est de ce point de vue inutile de chercher à faire de fausses symétries. Il peut bien rappeler les personnes jetées dans les puits de Montaigu par les Vendéens, de Clisson par les républicains, la tentative d’assassinat de Bonaparte par le chouan Cadoudal, ou les activités de Trestaillon, un des chefs d’une des bandes responsables de la Terreur blanche dans le Midi, toutes ces péripéties n’ont rien à voir avec la Vendée et la Terreur blanche ne laissa derrière elle que deux ou trois milliers de morts, chiffre impressionnant mais qui est sans proportion avec le bilan en Vendée. Il peut tout aussi bien, à raison, dénoncer les légendes répandues après le 9 thermidor pour caricaturer la Révolution ; se moquer de celle qui fut attachée, y compris par Lamartine, aux « vierges de Verdun » qui furent en réalité douze femmes de 25 à 69 ans. Reste qu’elles furent guillotinées pour avoir exprimé leurs opinions contre-révolutionnaires lors de l’arrivée des Prussiens à Verdun en septembre 1792 – tandis que deux jeunes filles, âgées de 17 ans, étaient exposées sur l’échafaud, châtiment que l’on peut comprendre en temps de guerre mais qui n’en demeure pas moins excessif.

Disons-le d’un mot, David - mais il n’est pas le seul à l’avoir fait et d’autres continuent à le faire encore en notre XXIe siècle - s’engage dans un combat douteux lorsqu’il prétend avancer des chiffres de victimes pour en tirer des conclusions politiques, si bien qu’il n’est pas besoin de discuter des calculs aussi mal fondés. Après des décennies de discussion, le consensus se fait, aujourd’hui, au XXIe siècle, sur l’estimation de 170 000 « Vendéens » morts ou disparus, et de 30 000 « républicains » décédés pendant la guerre de Vendée. Les exécutions liées à des décisions judiciaires ont été estimées à un peu moins de 17 000 en France. De la même façon, il n’est certainement pas utile de cherche à savoir si les fameux jurés du tribunal révolutionnaire de Paris étaient ou non aussi honorables que ceux que David cite. La machine judiciaire était impliquée dans des luttes politiques ardentes, et ce furent d’autres tribunaux, souvent militaires, qui condamnèrent sans souci de justice, de nombreuses personnes raflées dans la Vendée.

Contre les dénonciations des violences révolutionnaires, il convenait de faire ressortir les exactions vendéennes sans donner prise à des accusations sur les violences révolutionnaires, raison pour laquelle David rappelle ses positions contre la peine de mort, qui sont partagées par quelques-uns de ses amis. Plutôt que de chercher à rejeter sur l’adversaire la qualification de sanguinaire, il aurait été plus efficace à l’époque, comme cela le reste aujourd’hui, de comprendre ce qui conduisit la France des Lumières à ce paroxysme et qui fit que, dans un certain nombre de cas, les voisins s’entre-tuèrent, dans le droit fil des guerres de religion et avant les guerres civiles de 1871 et de 1942-1944 !

Pour le reste, David reprend les stéréotypes consacrés depuis 1793 à propos de la Vendée : les nobles, traîtres, soudoyés par l’Angleterre, réinstallés en 1814 par les alliés, ennemis de la France, ce « parti de l’étranger » ; les prêtres étant encore plus mal lotis. Le curé Barbotin est accusé d’avoir béni les armées vendéennes en 1793 et accepté les atrocités commises ; son confrère et rival, l’abbé Bernier joue un rôle essentiel auprès de Stofflet, avant de l’abandonner en 1796 et d’être ensuite un artisan de la pacification en négociant avec Bonaparte. Même l’évocation des combats, en présentant les Vendéens derrière les haies, cachés dans les genêts ou refusant d’aller aux frontières, demeure un cliché. Il suffit de rappeler que la fameuse bataille de Cholet, au cours de laquelle Bonchamps avait été mortellement blessé, avait été le choc entre des milliers d’hommes pour illustrer la volonté de déformer les faits, coutumière au demeurant.

Quant au refus de la levée des 300 000 hommes, la question religieuse avait primé sur tout autre aspect, ici au sud de la Loire, comme en Bretagne, dans le Massif central, en Alsace ou au pays basque… et qu’une partie des insurgés soient des domestiques de ferme ne dit rien d’une éventuelle sujétion aux « maîtres ». Il est possible de dire qu’une « démocratisation » régnait dans les armées catholiques et royales et que les hiérarchies de commandement n’étaient pas dépendantes du statut social, à l’image de ce qui prévalait d’ailleurs dans l’armée républicaine où la vaillance remplaçait souvent la naissance : loi inexorable de toute guerre civile.

Les accusations que David porte enfin à l’encontre du poète André Chénier, comme envers le député girondin Royer-Collard, le critique d’art royaliste Quatremère de Quincy, et les hommes de lettres, également royalistes, Siméon et Pastoret, renvoient à des règlements de compte aujourd’hui de peu d’importance eu égard aux enjeux plus globaux. On notera qu’il garde son amitié pour le journaliste Henri de Latouche, qui fut le promoteur de la poésie d’André Chénier, et dont il avait fait le portrait sur une médaille.

On relèvera d’ailleurs que David avait, comme d’autres, fréquenté de grands acteurs de la Révolution, comme les Conventionnels Merlin de Thionville, représentant en mission en Vendée en 1793, et Barère, membre quasi inamovible du comité de Salut public. Il convient cependant de douter de la sincérité de celui-ci, bien connu pour son habilité dans ses positions et ses déclarations, et sans doute ne faut-il pas plus se fier au chevalier d’Andigné, honorable indiscutablement dans sa recherche de paix en 1800, mais ardemment royaliste toute sa vie et dont on peut penser que le jugement que David porte sur lui tient aux relations personnelles qui purent s’établir entre les deux hommes. L’âpreté politique pouvait donc s’accommoder de l’éclectisme des relations.

Ce n’est pourtant pas sûr, car il convient enfin de s’interroger à propos de l’invocation initiale à Walter Scott, sous laquelle ce texte est placé. Si l’auteur écossais, que l’on peut considérer comme l’inventeur du roman historique, connu en France notamment par son roman Ivanhoé peut se comprendre tant sa renommée fut considérable et son influence profonde, il est étonnant que David n’ait pas eu l’envie de citer l’œuvre d’Honoré de Balzac – que Delatouche avait soutenu par ailleurs. Balzac ne cachait pas ses opinions royalistes, mais il avait su notamment dans Les Chouans raconter ces guerres sans en masquer les aberrations et les héroïsmes, y compris du côté républicain. Il avait donné une image peu valorisante des chouans, avec la figure du monstre Marche-à-Terre, et il avait ainsi jeté les bases indémodables de l’écriture romanesque consacrée à l’Ouest en Révolution.

D’une certaine façon, Balzac avait travaillé déjà, avant David, à une réconciliation de la nation française en affrontant sans aveuglement, mais sans complaisance, les malheurs des guerres révolutionnaires. Il aurait été certainement plus heureux que, pour sortir de ces guerres civiles, David s’inspire de son exemple plutôt de demeurer enfermé dans des combats politiciens, compréhensibles certainement mais sans grandeur ni conséquences. Reste alors à considérer cette note pour ce qu’elle est : un témoignage sur les conflits politiques dans l’Ouest français de la moitié du XIXe siècle et l’écho brut des passions léguées par les guerres civiles.

Jean-Clément Martin

2019

Merci à Jacques de Caso de m’avoir fait connaître ce texte.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.