Faut-il défendre (encore) la Révolution ? A propos de Lorànt Deutsch

Nouvel avis de tempête sur la Révolution ? La tempête Lorànt, d’une magnitude de 5,90 euros, balaie en ce moment notre petit océan national, où se déroulent nos ordinaires batailles historiographiques entre gens de bonne compagnie.Il n’est pas sûr qu’il mérite ni une telle attention, ni l’excès d’indignité dont on l’accable.

Faut-il défendre (encore) la Révolution ?

Nouvel avis de tempête sur la Révolution ? La tempête Lorànt, d’une magnitude de 5,90 euros, balaie en ce moment notre petit océan national, où se déroulent nos ordinaires batailles historiographiques entre gens de bonne compagnie[1]. Pratiquant une piraterie éhontée, il recourt aux démonstrations les plus éculées et les moins vérifiées pour saisir l’opinion dans ses parties sensibles, sang, sexe et sous. Il n’en a pas fallu plus pour que soit lancée la chasse au maraud, toute la corporation étant invitée à lui courir sus, en oubliant, provisoirement, ses rancunes et ses règlements de compte. Il n’est pas sûr qu’il mérite ni une telle attention, ni l’excès d’indignité dont on l’accable.

Pirateries ordinaires

 La période actuelle n’a pas attendu Lorànt Deutsch pour disposer de sa ration d’inventions historiques sur la Révolution. Pas plus qu’il est le seul à intéresser des milliers de personnes, et donc à en vivre confortablement. Nul n’ignore le succès phénoménal du Puy du Fou et ses leçons pro-vendéennes, relayées avec persistance par des publications récurrentes. On se rappellera aussi des empoignades à propos du jeu vidéo Assassin’s Creed qui livrait la Révolution aux marchands du temple et trafiquait allègrement les faits[2]. Mais que je sache personne n’a reproché à un metteur en scène de faire passer les discours des députés aux Etats généraux pour des appels à la Révolution, alors que le mot n’existait que pour parler de renversement de trône. Le péché de Lorànt risque bien de tenir à sa personnalité - certes arrogante, à ses convictions affirmées - royalisme tradi, à son amateurisme revendiqué – qui fait douter d’avoir passé l’agrégation, et à son chiffre de ventes ! Les peines infamantes ayant été abandonnées, ainsi que l’ostracisme ou même la mise à l’index, faut-il ériger des barrages contre le Pacifique pour isoler Deutsch dans un espace clos ? Faut-il préserver ses lecteurs d’une éventuelle contamination, comme on le fait pour les volailles menacées du virus H4N1 ?

Inutile de regretter que l’Histoire ne soit pas une discipline réglementée, avec Conseil de l’ordre, statuts et sanctions. Les murs ne garantissent pas des invasions. Même dans un secteur aussi hautement protégé que la médecine, les médecines parallèles n’ont jamais autant fleuri qu’aujourd’hui. Alors dans un domaine aussi ouvert aux quatre vents que l’Histoire, avec ses contours flous, ses concurrences continuelles, ses tabous et ses exclusions, il n’est guère possible d’ériger des barrières, qui seraient inévitablement vues comme des censures ! L’instauration des lois mémorielles n’a rien résolu et je crains même qu’elle ait durablement instillé des difficultés dont les conséquences sont encore à venir. Après que les « historiens du dimanche » ont été si brillamment incarnés par Philippe Ariès, qui oserait demander « historien, tes papiers ! » pour accorder le droit à publier, à parler, à chercher et à raconter n’importe quoi.

Outre que cette dernière catégorie : raconter n’importe quoi, relève indiscutablement de la liberté individuelle garantie par les déclarations des Droits de l’Homme et du Citoyen, elle est aussi remarquablement illustrée par tous ceux qui n’ont pas hésité à ajouter leurs petites déjections au tas déjà formidable amassé à propos de la Révolution française. Et c’est bien enfin de ce cas particulier qu’il faut s’occuper.

L’Histoire écrite par les vaincus ?

 Il est révélateur que Lorànt ait intitulé sa publication en utilisant deux casses : des grands caractères pour évoquer la Révolution, des plus petits pour l’Empire. Bien évidemment il ne s’agit pas là d’une reconnaissance en dignité, la Révolution est néfaste, abominable et condamnable. Mais l’Empire, disons-le, est moins vendable, moins sexy. Même si les aventures de Napoléon sont infiniment plus rocambolesques que la vie terne de Robespierre, que les sœurs du premier ont autrement défrayé la chronique que la sœur du second, que les millions de morts provoqués par la paranoïa du premier ne peuvent pas être comparés aux milliers de morts liés à « la Terreur » dont on accuse le second en lui faisant endosser plus que ce dont il est vraiment responsable, que la seule retraite de Russie a coûté autant de vies humaines que toute la guerre de Vendée, bref, malgré les fastes et les gouffres qui marquèrent le cours de l’Empire, la Révolution fait toujours recette dans les petites gazettes à scandale – ou dans les gros livres illustrés.

 Les raisons de cette distinction tiennent à la naissance même des faits ainsi qu’à leurs lectures. En prince dûment avisé, Bonaparte encadra soigneusement sa « communication », verrouilla strictement les journaux et les éditeurs, censura les auteurs et imprima sa marque sur les monuments et les récits de ses hauts faits. Etonnamment, cette fabrication d’une histoire pyramidale, obsédée par le grand homme, s’est continuée, même au sein de l’Université où la biographie de l’Empereur est un chef d’œuvre obligatoire, un peu comme il faut maîtriser la construction d’un escalier tournant pour être consacré menuisier ou la pâte feuilletée pour être pâtissier !

L’histoire, vécue, écrite, transmise, de la Révolution a au contraire échappé à toute maîtrise. Aucun groupe, aucun individu, aucun courant ne réussit à la contrôler et surtout ne réussit à donner une version qui puisse s’imposer au-delà de quelques mois. L’effort le plus conséquent – et d’une certaine façon le plus abouti – fut effectué par les Thermidoriens pour inventer la Terreur, pour transformer Robespierre en monstre et pour faire oublier leurs propres initiatives dans les massacres de septembre 1792 ou de l’hiver 1793-1794. Mais s’ils réussirent globalement à léguer leur interprétation des faits – dont notre Lorànt hérite – ils n’imposèrent pas une leçon organisée, si bien que leurs mythologies auront servi autant à leurs descendants républicains qu’à leurs opposants royalistes, voire à leurs concurrents radicaux, chaque mouvement trouvant son compte dans les ragots pour justifier son idéologie. Quant aux acteurs éliminés en 1789, comme Mounier, en 1791, comme Barnave, en 1793, comme Rabaut Saint-Etienne, ou encore en 1799, comme Constant, leurs destins condamnèrent leurs pensées.

La Révolution en déshérence ?

Les ruptures successives qui scandèrent la Révolution ne furent pas subsumées dans un roman national, capable de lisser les cassures et de gommer les déchirures. D’une certaine façon, ce fut Hegel qui trouva le moyen d’intégrer « la Terreur » qu’il ne connaissait que par les Thermidoriens dans une explication philosophique qui devint la vulgate mondiale ! C’est dans ce vide que se sont engouffrées toutes les interprétations plus ou moins délirantes des événements révolutionnaires revus et corrigés, le plus souvent vers le bas, par la fiction romanesque, théâtrale ou picturale[3]. L’estrangement de la Révolution dure d’autant plus que l’établissement des faits ne peut se faire qu’en rompant avec les traditions historiographiques enkystées, qu’en refusant la « fidélité » à des récits donnés pour vrais, si bien que la violence originelle continue toujours d’identifier la Révolution, de la manière dont les taches ineffaçables du sang réapparaissent dans les mains de Lady Macbeth.

L’évocation de Shakespeare n’est pas accidentelle. Nous sommes toujours agités par le spectre de la Révolution, à la façon dont Derrida avait parlé du spectre de Marx, en référence au spectre qui rôdait autour de Hamlet[4]. Le deuil de la Révolution n’a jamais été fait et l’ « horrible machine écarlate » n’a toujours pas trouvé sa place dans notre histoire, les fantasmes continuant de régner sur nos imaginations historiques. Il suffit de citer ici Elisabeth Roudinesco expliquant la « mélancolie » des Français devant le passage de « la Révolution » à « la Terreur » pour voir à quel point ces catégories de pensée interdisent précisément de penser.

 Ne défendons pas la Révolution au nom de je ne sais quels grands ancêtres, quels grands principes, quelles embardées imaginaires vers je ne sais quels « impossibles ». L’Histoire a cessé d’être, au moins en théorie, magistra vitae depuis deux siècles. Le passé n’a aucun intérêt quand il est récité, ânonné, confit en dévotion devant des images pieuses. Il est essentiel quand il remet en cause des certitudes, quand il explique les échecs. Et là, précisément la Révolution est un superbe terrain d’expériences. Quand les historiens auront vraiment expliqué pourquoi une petite moitié de la France a boudé la Révolution, jusqu’à la guerre civile de 1790-1791 à 1799, voire aux années 1890, c’est bien l’ensemble de notre société, au-delà de la corporation, qui aura fait un grand pas. Et c’est bien une telle démarche qui entrave les prétentions deutschéennes à raconter l’histoire anecdote par anecdote !

Pensons donc à nouveau la Révolution, en en acceptant les fantasmes, en établissant les moindres faits, en démontant un à un les mécanismes, ou pour le dire autrement en voyant la Révolution comme une période ordinaire, avec des gens ordinaires, prononçant des discours politiques ordinaires – c’est-à-dire dépendants d’enjeux politiciens – ou encore pour le dire autrement remettons le temps dans ses gonds, allusion à Hamlet et à cette formule « the time is out of joint » qui explique la pièce[5].

Regondons la Révolution et tous les Lorànt du monde viendront s’y pincer les doigts.

Jean-Clément Martin

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[1] Voir le fascicule édité par Le Parisien, Histoire de Paris, n° 3, Le Paris de la Révolution et de l’Empire, février 2018.

[2] Voir notre Au cœur de la Révolution, écrit avec Laurent Turcot, Paris, Vendémiaire, 2015, où nous avons assumé le droit à la fiction.

[3] Voir notamment Jean-Marie Roulin et Corinne Saminadayar-Perrin, dir., Fictions de la Révolution, 1789-1792, Rennes, PUR, 2018, notamment la présentation et l’article de L. Derainne.

[4] Outre Spectre de Marx, Galilée, 1993, voir Jacques Derrida et Elisabeth Roudinesco, De quoi demain…, Paris, Fayard, Galilée, 2001, notamment p. 129.

[5] Ibidem, p. 133-134.

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