Retour de Blois : pour comprendre les "rebelles" d'aujourd'hui il faut revenir à 1788 !

Retour de Blois : pour comprendre les "rebelles" d'aujourd'hui il faut revenir à 1788 !

            Au lendemain des Rendez-vous de l’Histoire et de ses rencontres autour des rebelles et des rébellions, l’analyse des mouvements rébellionnaires d’aujourd’hui ne devrait pas inciter à autant de désespoir que ce soit chez ceux qui cherchent de futurs révolutionnaires comme chez ceux qui ne trouvent que des consommateurs déçus et des frustrés individualistes. Ni Marx, ni Murray pourrait-on dire, si l’on veut bien récuser l'idée, assurée ici et là, que l’Histoire ne sert à rien, sauf à entretenir des mémoires répétitives et idéologisées, psittacisantes en quelque sorte.

            Le retour aux révoltes, rébellions, émotions et autres charivaris, bacchanales de l’Ancien Régime, c'est-à-dire de la monarchie d’avant 1789, permet en effet de disposer d’un outil d’analyse de notre situation ; elle n'est pas qu’une anecdote témoignant d’un temps révolu, dans une époque à jamais perdue face à notre modernité vide de sens. Toutes ces manifestations, disons des années 1787-1788, participaient clairement et consciemment aux rapports de force rôdés entre dominés et dominants, sujets et suzerains, que ce soient paysans, manouvriers, domestiques, voire bourgeois, curés d’un côté, et roi, seigneurs, notables, voire évêques de l’autre, tous sachant bien que protester, dévaster éventuellement, molester des sous-fifres parfois, participait des transactions qui régissaient en permanence une société organisée en ordres, hiérarchisée par la naissance et par l’argent, mais fonctionnant selon des liens verticaux unissant dans une solidarité réciproque des agents inégaux inexorablement dépendants les uns des autres.

Le « capitalisme » n’avait pas encore dénoué ces relations communautaires pour instaurer des échanges réglés uniquement sur le profit et l’exploitation. Le juridisme de l’époque avait encore du sens puisque tous pouvaient recourir aux symboles du pouvoir, pour négocier les formes de la domination et de la sujétion. Dans des processus bien établis, et bien connus depuis les travaux d’Hugues Neveux, de Nicole et Jean Castan notamment, les groupes de contestataires s’engageaient dans des revendications graduées débouchant le cas échéant sur des violences quasi rituelles : femmes au premier rang, meneurs recrutés souvent manu militari parmi les petites élites, vandalisme contrôlé… Le but n’était pas la « révolution », dont personne ne possédait encore la signification, mais bien la régénération des liens sociaux ; non pas le retour à l’ordre immuable des temps cycliques mais bien l’aménagement négocié de nouvelles pratiques dans un cadre qui était en train de se modifier. La société ne se répétait pas, et si elle ne s’inventait pas non plus sur une table rase, elle se façonnait dans et par la crise au travers de codes partagés.

            Ce qui se passe jusqu’en 1788 relève de ce registre émotionnel, parce que le roi et la cour ont lancé des réformes multiples et contradictoires, ont changé de lignes politiques comme de ministres, ont mécontenté toutes les composantes de la société en instillant même l’hostilité des uns contre les autres (inventant cette notion de « privilégiés » qui va se retourner contre le régime lui-même). Tous les mouvements disparates et contradictoires qui s’expriment alors rassemblent des groupes dont bien peu se retrouveront ensuite dans les rangs des « révolutionnaires » ! Les paysans qui brûlèrent les châteaux dans la vallée du Rhône en 1788-1789 devinrent ensuite des opposants à la révolution après 1791-1792 et la constitution civile du clergé. Les parlementaires et les  bourgeois qui protestèrent contre le roi en 1788 devinrent des Feuillants en 1791, parfois des fédéralistes et donc des contre-révolutionnaires suspects et guillotinés en 1793. Dans le malaise général provoqué par un gouvernement incapable de proposer une ligne claire face à des attentes contradictoires, bien malins auraient été ceux qui, en 1788, auraient pu prévoir les lignes de clivage « révolution/contre-révolution » qui brasseraient les cartes quelques années plus tard.

            Il est nécessaire de rappeler la complexité de cette situation qui n’a aucun caractère prémonitoire, sauf à penser que du malaise général sort une crise aux conséquences imprévisibles, donc qu’il est vain d’en tirer une signification désespérante puisqu’il ne s’agit seulement pas d’un vide organique, d’un grouillement inchoatif de forces aveugles, mais bien d’un moment à partir duquel il faut trouver de nouvelles formes de compréhension du monde. Si donc on peut aller vite de 1788 à 2014, il est urgent de comprendre comment on peut passer de la CGT au FN, du refus de l’Europe à la fermeture des frontières, de la liberté à disposer de son corps à la lutte contre la marchandisation possible par la GPA, de la perte des identités à la quête d’identités exclusives. Les rebelles sont partout, il faut les entendre même dans leur cacophonie, même dans leurs réactions « incohérentes ». C’est ce malaise qu’il faut traiter sans stigmatisation ni mépris, en revenant à la réflexion ancrée dans l’Histoire érudite. 

Jean-Clément Martin

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