Macron et la centralité autoritaire, ou Jupiter entre Robespierre et Napoléon?

Dans un style alerte, avec un goût pour la provocation, l'historien Pierre Serna bouscule allègrement, dans son dernier ouvrage, plus de deux siècles d’histoire pour convoquer Robespierre et Napoléon comme témoins à charge contre Macron !

A propos du livre de Pierre Serna, L’extrême centre ou le poison français, 1789-2019, Seyssel, Champ Vallon, 2019, 294 pages.

Voilà un ouvrage qui devrait faire parler de lui dans les chaumières et sur les étranges lucarnes. Dans un style alerte, avec un goût pour la provocation, il bouscule allègrement plus de deux siècles d’histoire pour convoquer Robespierre et Napoléon comme témoins à charge contre Macron ! Après deux autres livres qui traitaient du droit des bêtes aux XVIIIe et XIXe siècles, l’auteur, Pierre Serna, professeur à l’université Paris 1, spécialiste de la Révolution française, met en cause l’habitude de penser que l’étude du passé éclaire le présent. Ainsi veut-il montrer comment le présent révèle, par son actualité brutale, ce que nous avons hérité du passé, un « poison national », que nous avions plus ou moins négligé et qu’il nous faut envisager.

C’est à ce prix que nous pouvons apprécier ce que nous vivons, estimer ce contre quoi nous devons nous prémunir et, éventuellement, nous révolter. Certes ce livre s’appuie et prolonge La République des girouettes, 1795-1815 et au-delà. Une anomalie politique : la France de l’extrême centre, paru chez Champ Vallon en 2005. P. Serna identifiait alors une pratique politique qui était ancrée dans le passé, dont on pouvait bien voir les effets nocifs mais qui ne semblaient pas nous concerner immédiatement. En 2019, il reprend le sujet en renversant la perspective et en lui donnant une actualité un peu inattendue ; ainsi, selon lui, la présidence Macron s’inscrit-elle dans une tradition française : le règne autoritaire d’acteurs politiques versatiles dans leurs positions mais cohérents dans leur détermination à gouverner au centre.

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Reconnaissons volontiers à l’Auteur sa constance et louons le pour avoir retourné le projecteur puisqu’il analyse la présidence actuelle comme la manifestation de ce mal national, dont tous ne mouraient pas, même si tous étaient frappés : le gouvernement au nom d’un centrisme modéré autoritaire et intransigeant, ici appelé « extrême centre ». Le discours d’E. Macron après l’attentat de Nice, le 15 juillet 2017, illustre d’emblée le propos : la République française s’identifierait à un centre autoritaire, proclamé indispensable face aux menaces qui guettent le pays, venant des extrêmes - gauche et droite. Cette centralité absolue nous viendrait de l’histoire de la monarchie et surtout de la Révolution. Quand les circonstances sont dramatiques, des hommes (notons qu’ici les femmes sont invisibles) s’accordent pour accaparer le pouvoir central, tournant et retournant leurs vestes sans vergogne pour pouvoir piocher dans tous les répertoires politiques et s’opposer à toute tentative contestatrice. Ils instaurent ainsi une modération au centre qui n’hésite pas à limiter les libertés, à museler les critiques et à garantir la pérennité des puissants. Ainsi girouettisme plus modérantisme s’allient-ils pour suspendre la démocratie et instaurer une aristocratie d’Etat. Tel est le poison.

Cinq chapitres, historiques, retracent l’histoire de cette invention d’un « extrême centre » faisant la part belle à l’époque révolutionnaire. Sur la décennie 1789-1799, P. Serna bouscule les lignes. Après Barnave « tomb[é] dans le piège du centre », Robespierre « succombe à son tour au tropisme du centre », jusqu’à le « parasiter » en proclamant son incorruptibilité et surtout en y faisant croire (p. 61-67). Mais lui-même est victime de sa manœuvre, tandis que Barère, « homme flexible à toutes les formes de pouvoir, indifférent à toute espèce d’idéologie », surnage (p. 70). Moyennant quoi la Révolution conserve la propriété au cœur de la société civile. Thermidor prolonge, en tous points, la centralité autoritaire de Robespierre tout en accablant l’homme rendu responsable de « la Terreur ». La généralisation du girouettisme et le renforcement de l’autoritarisme affaiblissent les valeurs collectives et contribuent à la remise en cause de l’appareil d’Etat dans l’opinion publique.

Le Directoire, supprimant les mesures sociales et installant la police au centre du dispositif politique, est scruté au gré des coups d’Etat – l’Auteur préfère à juste titre l’expression coups de force – qui profitent à un petit noyau avant qu’un jeune général, bon communicant, rafle la mise. S’appuyant sur ce centralisme autoritaire, il entraine le pays dans une aventure personnelle qui se finit mal quand son ambition personnelle d’ex-jeune prodige saborde l’entreprise. Mais, paradoxalement, le passage du « centre absolu » de Napoléon au « centre modéré » de Louis XVIII se fait sans rupture, parce que le roi restauré applique la recette de gouvernement concoctée depuis Louis XIV au moins. Il continue ainsi de contenir la société politique dans les liens tissés par le pouvoir et par la haute administration, réalités complémentaires plus que distinctes.

Un long développement est alors consacré à ces années du début du XIXe siècle quand les administrateurs tournent casaque pour rester en place et poursuivre la même politique. Mais le livre change aussi de sens. A côté des jeunes gens pressés, Robespierre, Napoléon numéro I puis numéro III, Macron, P. Serna montre les « grands commis » de l’Etat prêts, eux aussi, à tous les compromis. Le poison français s’est infusé dans les cellules des « élites » et ne contamine pas seulement que les « princes ». Avant de voir comme la boucle se boucle dans un dernier chapitre qui noue toutes les époques, des questions se posent.

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Les premières portent sur la méthode : le contexte de la fin du XVIIIe siècle nous est radicalement étranger, si bien que tout rapprochement est délicat. S’il est vrai, en suivant Bronislaw Baczko, que les hommes du centre ont pu garder le pouvoir et créer la société libérale, ce fut aussi en agitant cette machine à fantasme que la Révolution a été d’un bout à l’autre parce qu’elle s’alimentait aux sensibilités religieuses et eschatologiques autant que politiques ! Qu’on l’aime ou non, la culture de l’Etat lancée par la Révolution française participe de la révolution qui attire les autres Européens désespérés de ne pas pouvoir constituer leur peuple en nation autour d’un Etat. C’est ce qu’exprime Hegel, en 1805-1806, dans sa Philosophie de l’Esprit, alors que dans le même temps, dans la Phénoménologie de l’Esprit, il insiste sur le risque de « terreur » quand la liberté est absolue.

Faut-il alors parler de « poison français » ? Les Européens du XVIIIe siècle ne l’auraient sûrement pas fait. Pour eux la structure étatique française (qui allait être imposée par les conquêtes militaires) avait des avantages incontestables. Elle limitait notamment l’arbitraire des petits podestats et des communautés fermées et corrompues qui se partageaient le pouvoir partout. Il est aussi délicat de dénoncer le « poison français » quand on pense aux évolutions de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie et de l’Allemagne ou encore de l’URSS et de ses satellites au XXe siècle. L’inertie de l’administration française (haute ou moins haute) peut être critiquée ; elle aura malgré tout garanti une stabilité institutionnelle qui a évité les dévastations subies par les autres pays au sortir de la deuxième guerre mondiale ou après 1989.

On peut dénoncer (p. 108) la haute administration et son goût pour l’ordre, sa pesanteur qui renforce le centralisme autoritaire et ses compromissions et retournements (comment ne pas penser à 1944). Reste que l’Etat, avec sa continuité, ses rouages et son inertie, entretient aussi une distance avec les mutations politiques et politiciennes, voire une indépendance, même feutrée, avec le prince qui nous gouverne : réalité non négligeable. En termes de gains et de pertes, il n’est sans doute pas rentable de jeter les préfets, les magistrats… avec l’autoritarisme centralisé. On peut parier sur l’éducabilité par les faits, ou dit autrement par les rapports de force. Le risque aussi est de dénoncer, en conclusion, (p. 285) « l’inexorable technostructure d’extrême centre » comme matrice d’un monde orwellien dont il faudrait se débarrasser à la hâte. Ceci livrerait le pays à une fièvre destructrice avec des conséquences désastreuses – et prédictibles.

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Revenons aussi sur la Terreur - qui s’en étonnera ? P. Serna l’estime finie en juillet 1794. Je maintiens qu’un phénomène qui n’a pas commencé n’a pas de fin. « La Terreur » comme système n’a pas eu d’effectivité en 1793-1794. Il y eut bien d’octobre 1793 jusqu’à Thermidor l’accroissement continuel du centralisme autoritaire (sous l’impulsion de Saint-Just, de Billaud-Varenne et enfin de Robespierre) et l’élimination de tous les opposants, sans-culottes, girondins et bien entendu contre-révolutionnaires. Cela n’en fait pas un « système de terreur », que Robespierre avait lui-même refusé à plusieurs reprises.

En l’inscrivant dans cette lignée des centralisateurs autoritaires, P. Serna abolit son originalité et rabat ses prétentions politiques : l’idée suscitera sûrement des polémiques puisqu’elle présente Robespierre comme un révolutionnaire « comme les autres » mais elle est à envisager sérieusement. J’y souscrirais davantage si l’Auteur avait ajouté que l’homme bénéficiait de l’adhésion d’une partie indéniable de la population et surtout s’il avait brossé un tableau plus réaliste des dangers dans lesquels la France de 1793-1794 se trouvait.

Je n’entends pas minimiser le terrorisme, la crise économique et écologique, etc., qui sont notre actualité, mais en 1793, la France révolutionnaire vit simplement dans la crainte de disparaître totalement en quelques semaines si tous les ennemis, intérieurs et extérieurs remportent la victoire. Sur le papier, la défaite des révolutionnaires est écrite. Or précisément c’est le contraire qui se produit ! On ne peut pas résumer la politique de la Convention en 1793 au dur désir de durer. Il fallait vaincre ou mourir. L’énergie impulsée par ce centre volontariste jusqu’à la violence a payé, les Thermidoriens n’ont été que les petits malins qui profitent des résultats en rejetant les « bavures » sur des boucs émissaires bien choisis – en premier lieu le « monstre » Robespierre.

Moyennant quoi, entre l’état de siège de 1793 et le nouveau régime du Directoire, bastion des profiteurs, il y a plus qu’un pas à franchir, même si les petits marquis carrés dans leurs fauteuils ont voulu faire croire qu’ils poursuivaient la même politique moins la terreur – ce qui est faux d’un bout à l’autre. On comprend que sur plusieurs points je ne suis pas l’analyse de P. Serna.

Affirmons donc que les Thermidoriens inventent la Terreur. Non, ils ne la « réécrivent » pas (p. 92) ; ils l’écrivent, ce qui change la perspective et distingue malgré tout leur ligne d’extrême centre de la ligne suivie par le gouvernement révolutionnaire et par Robespierre, qui visaient autre chose, de plus utopique sûrement. De même si on peut s’accorder sur le rôle de Sieyès en 1795 accentuant la dépolitisation et renforçant la police, il n’est pas possible de réduire la complexité du personnage à cela.

Ainsi, la violence des ultra- et des citra-(ou contre)révolutionnaires n’est-elle ni un mirage ni une manipulation. De 1789 à 1799, les « deux périls » ne sont pas des illusions. La situation ne se résume pas à gouverner malgré « la plèbe menaçante et dangereuse, oscillant entre tradition antirévolutionnaire et déjà populiste » (p.126) soit le curé de paroisse et le petit peuple (sans-culotte). A cet égard, on aurait attendu que l’invraisemblable année 1799 sur laquelle bien peu d’historiens ont consacré des pages ne soit pas trop vite balayée. Le coup d’Etat de la gauche et plus encore l’invasion inouïe des royalistes ont failli tout faire basculer. La question, qui reste encore sans réponse, est bien : comment fait-on pour gouverner en démocratie avec les adversaires de la démocratie ?

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Là se dessinent les limites de l’analogie. Je suis convaincu, avec P. Serna, que faire de l’histoire est d’abord savoir user de l’anachronisme et que la transmission de l’histoire passe par le bon emploi de la concordance des temps. En revanche, l’analogie pose question. Est-il raisonnable de dire qu’en 1795 on crée le centre « sans la république ni rouge, ni brune », (p. 101) ? Ces couleurs renvoient à des temps récents, sans aucun rapport avec le XVIIIe siècle, elles brouillent les repères et induisent des comparaisons sans justifications ; la conflagration des temps peut provoquer aussi des courts circuits. On sourira, avec l’Auteur, quand il cite une allégorie sur la marche, qui date de 1797, et qui décrit le marcheur se faufilant dans la foule (p.103) ! mais il faut s’arrêter là et ne peut pas faire un pas de plus, même s’il faut se priver d’un bon mot.

Car viennent alors en tête d’autres rapprochements peu élucidés. Dans un premier temps, le lecteur avait attendu de passer derrière les coulisses pour suivre les aventures politiciennes et la naissance du demi-dieu Bonaparte. La mise en scène de sa propre gloire est juste, même si on ne peut pas oublier son véritable génie militaire ni son incroyable sens politique, un peu laissés de côté. L’essentiel était de voir apparaître les montreurs de marionnettes : le vieux politicien averti, Talleyrand, et la famille de banquiers Lecoulteux (p. 140). On voit mieux le rôle de Talleyrand quand (p. 194) il coupe les fils de la marionnette pour installer d’autres premiers de cordée et promouvoir un nouveau produit, la Restauration. Il aurait été sûrement nécessaire d’entrer plus avant dans les rouages de la machine à faire de la centralité autoritaire. Je parierai volontiers, avec P. Serna, que les principes à l’œuvre au XVIIIe siècle furent actifs au XXIe - seuls les noms des acteurs ayant changé.

Le dernier chapitre consacré à critiquer les habits neufs du jeune président tient plus de la satire, même si elle est bien menée, que de l’exercice de l’histoire. L’historien abandonne les précautions qu’il prenait en introduction et, à mes yeux, perd aussi de sa force. L’essentiel du livre est de repérer un mécanisme : ce jeu au centre pour rassembler contre les menaces qui sont agitées par le pouvoir et ses soutiens. Avec les réserves dites, le schéma est stimulant parce qu’il relit toute l’histoire, qu’il remet en perspective la Révolution, l’Empire et la Restauration, qu’il oblige à sortir des cadres ordinaires, qu’il sort dialectiquement (restons Hegelien) de l’opposition simpliste gauche/droite pour trouver une autre approche fonctionnelle. Conclure sur les responsabilités d’un homme et d’un milieu et appeler à une sortie d’un cauchemar, semble bien illusoire quand on a prouvé que c’était au bas mot 250 ans de pratique politique qui avaient façonné notre pays et nos modes de fonctionnement.

Alors Français encore un effort pour réécrire votre histoire ce qui vous permettra d’en changer ? Là-dessus, je me retrouve certainement avec Pierre Serna, mais n’attendons ni le grand soir, ni le coup de balai, et continuons, comme il le fait, à tisser patiemment les fils du passé.

A ce propos terminons pour de bon avec deux petites remarques. Pendant que nous sommes en lutte, refusons la dictature du correcteur automatique qui écrit Charrette ainsi p. 95 et, correctement, avec un « r » de moins, dans l’index, et retournons aux plaisirs de l’érudition. C’est en effet dès 1790 que « antirévolutionnaire » est attesté, dans les Lettres de Madame Roland, comme l’écrit Alain Rey, dans son histoire du mot Révolution (Gallimard, 1989, p. 118) ce qui répond à la question posée par P. Serna p. 196.

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Ce livre ne doit pas faire oublier la publication par Pierre Serna d’un « beau livre » Que demande le Peuple ? Les cahiers de doléances de 1789 aux éditions Textuel, 191 pages. L’auteur et l’éditeur nous pardonnent, le livre entre dans une catégorie plus convenue : la présentation des revendications portées par les cahiers de doléances. La novation tient bien sûr dans la qualité de l’édition, le format, l’iconographie bien venue, la qualité des fac-similés. Le style est alerte et le choix sans doute le plus original est de suivre en quelque sorte 36 cahiers de doléances issus de réunions tenues dans tout le pays qui étaient restés inédits. L’orientation adoptée par P. Serna est à la fois classique : les doléances annoncent l’insurrection à venir, et novatrice : la collecte de ces cahiers illustre la stratégie de Louis XVI utilisant le peuple contre les élites (p. 12). Je partage cette position ayant rappelé dans un livre en 1998 à quel point les manœuvres du roi et de Necker étaient visibles pour contourner les élites traditionnelles qui refusaient toute réforme en 1787-1788. Au fil des chapitres, P. Serna montre comment ces revendications, somme toute de bon sens, portent des conséquences nouvelles, qui vont surprendre gouvernement et administrateurs. Il est judicieux de conclure sur l’incendie des barrières d’octroi, étudié récemment par Momcilo Markovic, qui est tout à la fois une allégorie, un symbole et un symptôme de la France de 1789 expliquant la prise de la Bastille et l’embrasement d’un bûcher qui n’attendait que l’étincelle.

 

Jean-Clément Martin                                                   13 octobre 2019

 

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