A propos de la Contre-Révolution

A propos de la Contre-Révolution 

Directement ou indirectement, la Contre-Révolution est devenu un sujet à la mode, quand le mot n’est pas dégainé à tout-va pour attaquer telle personnalité ou telle initiative. « Contre-révolutionnaire » est redevenu une injure.

Or la diversité de la Contre-Révolution pose question, quand elle n’affaiblit pas la charge. Elle renvoie aux combats contre les anti-Lumières, mais elle désigne les « fascistes » de tout poil, comme les « réacs » et autres « neo-cons », elle sert à dénoncer la pseudo révolution de 1968, comme la peur du retour en arrière, ou celle du refus du progrès voire simplement de la dénonciation de la modernité universalisante. Bref elle est appliquée à tant de multiples courants que l’on peut douter de son efficacité à nommer comme à critiquer.

 Alors que les analyses ont été rarement menées de façon systématique et comparatiste sur ce genre de sujet, l’exemple historique de la Contre-Révolution pendant la période révolutionnaire en France apporte pourtant un éclairage dont on a besoin. Que constate-t-on ? qu’il y eut des façons différentes d’être contre-révolutionnaire et que c’est dans le choc constant entre « révolution » et « contre-révolution » que la radicalité révolutionnaire a trouvé son origine, son sens, a développé ses excès et finalement a échoué. Il est temps de mettre toute cette histoire à plat.

1- Commençons par rappeler que les contre-révolutionnaires peuvent être classés selon cinq catégories :

*D’emblée, une minorité refuse clairement les réformes lancées par le roi, à commencer par la tolérance envers les protestants, avant de rejeter ensuite les exigences du Tiers Etat aux Etats généraux, et qui émigre dès le mois de juillet 1789, en réaction donc à la politique de régénération de Louis XVI. Il s’agit là de « vrais » contre-révolutionnaires, mus souvent par des sentiments plus que par des idées claires, mais indiscutablement unis dans le rejet de la modernité et dans la défense d’une France en péril.

*A ce noyau, incarné par le comte d’Artois, futur Charles X, se trouvent adjoints ceux qui sont progressivement « déportés » par l’évolution politique. Le meilleur exemple est apporté par les officiers de petite noblesse, ils sont nombreux dans l’armée à être les fermes soutiens de la méritocratie et de l’égalité dans leur corps, en butte aux prétentions de la haute noblesse comme aux avantages acquis par les bourgeois les plus riches. Ils entrent en révolution en suivant le roi réformateur, mais ils la quittent lorsqu’ils sont sujets de suspicion par les nouvelles autorités et que le roi cherche à fuir le pays. Ces hommes reviendront souvent en France sous le Consulat et l’Empire, trouvant autour de Napoléon des orientations espérées depuis les années 1770. On peut leur rattacher le comte de Provence, futur Louis XVIII, qui n’émigre qu’en juin 1791 après avoir accepté la monarchie parlementaire, ce qui lui sera reproché par les ultras de la Contre-Révolution jusqu’à sa mort en 1824. 

*Un troisième ensemble de contre-révolutionnaires est composé par tous ceux qui sont appelés ainsi, à l’époque et encore aujourd’hui, alors qu’ils concoururent à la marche même de la Révolution. Aux anciens « patriotes » devenus « jacobins » puis « feuillants », s’ajoutent surtout ceux que la tradition historiographique appelle les « girondins », qui ne furent pas des modérés, adeptes de la non-violence, mais qui simplement perdirent le pouvoir en 1793 avant de perdre la vie pour une partie d’entre eux. Aujourd’hui encore, l’historiographie hésite pour catégoriser clairement ces hommes, dont l’exemple est Brissot, animateur de la Société des Amis des Noirs mais belliciste et ennemi de Robespierre.

*En prolongeant cette ligne, un quatrième groupe unit, involontairement, tous ceux, mais à dire tous les révolutionnaires sans exception, qui furent stigmatisés comme contre-révolutionnaires à un moment donné, sans que l’étiquette ne leur reste accolé. Car, ce qui est régulièrement gommé, c’est qu’aucun des révolutionnaires n’a échappé à cette disqualification. Les Hébertistes furent suspectés d’être des « aristocrates à talons rouges » par Robespierre, avant que ce dernier soit exécuté, sans procès, comme contre-révolutionnaire.

*L’étiquette contre-révolutionnaire a une labilité totale, illustrée enfin par le dernier groupe, à la fois plus flou et plus important en nombre : ruraux de l’Ouest soulevés à partir de 1791-1792, ou urbains de Lyon et de Toulon résistants après 1793, en bref toutes ces entités mal  définies inscrites pourtant dans les mémoires nationales comme des contre-révolutionnaires purs et durs. Certes le soulèvement des « vendéens » est l’exemple accompli de la réalité de la Contre-Révolution populaire, mais faut-il rappeler que sans la lecture radicale donnée par la Convention en mars 1793, la révolte serait restée l’expression d’un mécontentement punissable dans les cadres ordinaires des répressions classiques ?

2- Des conséquences théoriques doivent être tirées de cette énumération.

*Il faut d’abord tout à la fois admettre que la Contre-Révolution a été une menace réelle expliquant que la Révolution se soit transformée peu à peu en régime d’exception pour mener une guerre sur tous les fronts, intérieur et extérieurs. La violence d’Etat n’est pas liée à la folie révolutionnaire, elle est enracinée dans la nécessité de la défense de la nation identifiée à la Révolution. La Contre-Révolution a été une réalité.

*Dire cela permet de ne plus parler de « Terreur », terme inventé après l’exécution de Robespierre, pour expliquer ce qui s’est passé entre 1792 et 1794. Faut-il voir pour autant une preuve de la contre-révolution thermidorienne ? La chose n’est pas sûre puisque les mesures d’exception avaient atteint leurs limites et que les thermidoriens ont simplement utilisé la technique du bouc émissaire pour charger Robespierre des excès d’une politique devenue insupportable. Abandonnons les bonnes vieilles habitudes d’extension du mot Contre-Révolution.

* Continuons en pensant la radicalité révolutionnaire dans son lien indissoluble avec l’opposition contre-révolutionnaire, qu’elle a combattu en même temps qu’elle contribuait à la développer. La vie politique a été conduite dès 1789 dans le refus du débat politique contradictoire et dans la dénonciation de l’ennemi transformé en suspect. Elle a produit la cristallisation continue des positions rendant toute cohabitation impossible, et elle a créé un horizon de guerre civile qui a autorisé tous les débordements et recruté les individus violents.

*L’échec final de la Révolution, en 1794 comme en 1799, pour évoquer deux dates de « fin » possibles, tient à cet usage inconsidéré d’amalgamer à la Contre-Révolution tous ceux qui n’entraient plus dans des cadres imposés par des minorités activistes ou par des groupes en quête de légitimité. En acceptant la pression exercée par la peur, la hantise de l’autre, les révolutionnaires sont entrés dans une spirale qui les a eux-mêmes entraînés au-delà de ce qu’ils purent encadrer. Il fallut le culot et la chance de Bonaparte, chef politique et chef de guerre, pour enrayer de façon arbitraire ce processus et le retourner en sa faveur, captant les attentes irrationnelles qui n’avaient pas trouvé l’homme charismatique nécessaire.

*Dans cette perspective, la Vendée anti-capitaliste, anti-libérale, communautariste et solidaire, pour employer des termes de notre XXIe siècle, devient bien l’image inversée de la sans-culotterie, la première tombant à droite quand la seconde demeura à gauche, au gré des alliances et de la conjoncture, plus qu’en fonction de natures divergentes, dimension religieuse exceptée.

3 - En 2014, gardons en tête ces distinctions. Reconnaissons les noyaux, qui ont toujours existé, de contre-révolutionnaires purs et durs, repérons les mécontents, les déçus et les critiques pour en apprendre ce qu’il faut corriger des idées toutes faites et des mesures devenues inadéquates, et évitons de justifier nos aveuglements en fabriquant des groupes de contre-révolutionnaires pour mener une politique du pire, au sortir de laquelle il n’y aura que des perdants. 

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