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Billet de blog 14 janv. 2022

La Révolution n’est pas terminée. Interventions 1981-2021

En 2021, la période révolutionnaire demeure présente dans les mémoires comme dans les débats. Elle sert de référence pour apprécier ce que nous vivons et représente encore un enjeu. Présentation du livre « La Révolution n’est pas terminée. Interventions 1981-2021 », paru en janvier 2022, aux éditions Passés/Composés. 

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La Révolution n’est pas terminée

Interventions 1981-2021

Passés/Composés

2022, 207 pages

Introduction

La Révolution toujours actuelle

p. 9-16

 En 2021, la période révolutionnaire demeure présente dans les mémoires comme dans les débats. Elle sert de référence pour apprécier ce que nous vivons et représente encore un enjeu. Si l’étude de la décennie révolutionnaire n’a plus l’urgence qu’elle avait à la fin du XIXe siècle, quand la nature du régime politique était incertaine, hésitante entre république ou monarchie, elle garde une actualité mémorielle ou plutôt, pour employer un mot à la mode, une actualité sociétale, puisque ce sont les idées reçues, les clichés et les fantasmes qui s’imposent et structurent les échanges.

On peut certes regretter que la présence de la Révolution soit réduite à des éléments disparates et de médiocre qualité. Mais d’une certaine façon, rien de neuf sous le soleil : depuis le tout début de l’épisode révolutionnaire les pires inventions, calomnies, obscénités en ont accompagné les grands moments. Ces flots de boue ont constitué une sorte de basse continue, connue de tous, qui s’est prolongée, diversifiée et augmentée au fil des siècles, jusqu’à former le socle de notre héritage et la réserve inépuisable de nos positions et de nos arguments.

S’il est inutile de déplorer cet état de fait, il est encore envisageable, à mes yeux, de remettre en cause les idées toutes faites et les légendes pour aider à la maîtrise du passé et, espérons-le, à la fabrication du présent. La tâche est nécessaire car la plupart de ces fantasmes ne s’inscrivent pas au crédit de la Révolution. Le plus souvent, ils captent toujours notre attention parce que l’histoire de la Révolution suscite encore trop de questions sans réponse à commencer par celles liées à l’emploi de la violence politique.

La « Terreur » et Robespierre, qui en est tenu pour responsable, la guerre de Vendée et son assimilation aux massacres du XXe siècle, à la succession des coups d’Etat et à la fragilité de la démocratie, enfin les affrontements mémoriels dès que tel personnage ou tel événement est proposé pour dénommer une rue témoignent qu’il n’y a ni oubli, ni consensus, après plus de deux siècles. Comme souvent, la présence du passé tient aux deuils inaccomplis. La page n’est pas tournée et les publications, même universitaires, ne participent que faiblement à un tel objectif.  

L’histoire de la Révolution reste ainsi beaucoup plus clivante que les autres grands moments de notre histoire récente. La monarchie n’est qu’une nostalgie pour quelques groupes ; l’Empire est d’abord porté par des cercles familiaux, des spécialistes soucieux de leur cohésion et des grognards d’opérette ; la Commune reste bien un sujet sensible mais elle n’inspire ni regret ni projet depuis l’échec de son premier centenaire bien préparé par une gauche soucieuse de compromis. Sa récente commémoration a produit quelques bons ouvrages sans que son écho n’ait modifié, me semble-t-il, les critères d’appréciations des espérances et des luttes des Français d’aujourd’hui. Si « la Révolution » n’est plus automatiquement vue comme « régime totalitaire », Robespierre demeure l’épouvantail ou le héros qui en donne le sens ; « la Terreur » est toujours l’exemple de la menace inhérente à tout projet politique ou toute entreprise collective et le « génocide vendéen » sert d’aune pour évaluer le sort des victimes.

Si François Furet estimait à raison que la clôture de la Révolution était avérée parce qu’il prenait en compte les choix institutionnels et les philosophies politiques, il gommait, malgré ce qu’il vivait lui-même dans les années 1970-1990, le fait que les dix années de la Révolution continuaient d’alimenter des réflexes, des réactions et des ressentiments qui structurent toujours notre approche des faits, qui empêchent d’en saisir la complexité, voire leur vérité, et qui sont autant d’écueils à la réconciliation nationale.

                                                         ***

Ce livre s’est imposé après la décapitation du professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty, le 16 octobre 2020 à Conflans-Saint-Honorine. Non seulement le mot « décapitation » ajoute à l’horreur, mais il m’a obligé à réfléchir sur notre rapport à ce passé qui n’est vraiment pas passé. Nous décrivons sans frémir l’échafaud et l’exécution du roi ; nos querelles politiques sont l’occasion d’évoquer la guillotine comme moyen de vaincre nos adversaires. Heureusement nous en restons là, même si la violence des discours inspirés des grands épisodes révolutionnaire est usuelle et ne choque personne.

Même si cette décapitation ne devait rien à cet ancrage, elle devait nous contraindre à réexaminer ces habitudes et à interroger notre façon de vivre avec la violence historique, toujours là, au creux de notre histoire nationale. Il m’a semblé que l’hommage rendu à Samuel Paty ne pouvait pas se dispenser de la confrontation entre ce que nous rejetons aujourd’hui du passé et ce que nous en acceptons sans frémir.

Tout le reste a suivi. Depuis quelques dizaines d’années j’ai lié l’étude du passé à la compréhension de l’actualité au gré d’interventions dans des journaux, dans des revues, comme dans des documentaires ou des émissions radiophoniques ou télévisuelles, depuis peu dans des blogs. Cette activité participe de l’indispensable « vulgarisation » de l’histoire dans l’enseignement et dans les ouvrages destinés au « grand public ». Si les paroles s’envolent, les écrits restent et le parti a été pris de rassembler ceux qui semblent les plus pertinents pour attirer l’attention sur cette spécificité mémorielle.

La volonté de montrer qu’on peut tenir les mêmes raisonnements, les mêmes démonstrations dans des médias d’obédiences diverses voire radicalement opposées, a été aussi déterminante. Je suis convaincu qu’il est possible d’argumenter sans compromissions avec tous les interlocuteurs en respectant exactement les résultats de ma recherche, que ceux-ci aillent ou non avec l’attente du demandeur. Il serait présomptueux de penser qu’une étude historique, même la plus approfondie, permettrait d’assurer la possession de « la vérité ». Ce serait même vain, l’histoire reposant plus sur l’examen collectif des traces et des preuves et son enseignement dépendant des conclusions contradictoires et de l’exposition du système de preuves.

Je n’entends pas non plus juger des bons et mauvais usages du passé. Mon expérience de plus de quarante ans de recherche universitaire m’a appris qu’aucun cénacle ne peut s’arroger le droit d’en décider. Que personne ne s’y trompe, je suis fermement opposé à toute tentation relativiste qui accepterait que, finalement, toutes les opinions se valent ; je suis encore plus attaché à l’exposition des arguments et à leur discussion, même rude, enfin et surtout à la nécessité de proposer de conclusions claires, susceptibles d’être remises en cause. C’est l’esprit de ce livre.

                                                         ***

A côté des ouvrages, interventions scientifiques, comptes rendus que j’ai été amené à réaliser dans les vingt dernières années, ce recueil rassemble des interventions dans la presse et dans les médias consacrés à la Révolution, à la Vendée et à leurs mémoires. J’y ai joint, un peu par nostalgie, deux textes plus anciens, datant des années 1980, quand la grande presse nationale publiait des articles historiques très spécialisés, témoignages d’un temps disparu, mais les enjeux de ces articles demeurent, me semble-t-il, très contemporains. Tous ces textes ont été repris, parfois écourtés, et la mention de leur première publication est rappelée en note. Trois thèmes essentiels organisent l’ensemble : la Révolution, avec la place de Robespierre, la compréhension de « la Terreur » ; la Vendée et la Contre-Révolution ; enfin le rapport à la mémoire, à la fiction et donc à la vérité. Pour conclure sur deux cas particuliers quand il faut se démarquer des usages dangereux de l’histoire afin d’apprécier le présent.

Un mot enfin pour expliquer pourquoi ces quarante années ont été consacrées à examiner, décortiquer, cette période historique. J’ai eu la chance, ou la malchance, d’en entamer l’étude par la guerre de Vendée, dès 1978-1980, me confrontant d’emblée à une polémique violente inscrite dans l’actualité immédiate. J’ai ensuite continué de considérer la décennie révolutionnaire en la mettant dans la perspective des deux siècles suivants, pour apprécier la transmission des souvenirs ainsi que la fabrication de l’histoire. Je me suis intéressé, logiquement, aux comparaisons entre révolutions, aux façons d’en rendre compte et de les comprendre. Les vagues de révolutions, de couleur, de velours… qui ont balayé l’Europe et la Méditérannée au début du XXIe siècle ont ravivé les questionnements – sans oublier la guerre qui a déchiré la Yougoslavie. Ne nous y trompons pas. Cette actualité ne m’a donné ni l’envie de ressasser de vieilles leçons ni l’idée de ressusciter un passé disparu, mais m’a plutôt obligé à reconsidérer nos façons de voir et de juger ce qui s’est effectivement passé pour forger de nouvelles approches et de nouveaux outils. C’est en cela que l’Histoire continue et que la Révolution n’est pas terminée.

En 2008, Vincent Peillon avait publié, au Seuil, un livre intitulé La Révolution française n’est pas terminée, en réponse à François Furet. Le titre de ce livre lui fait écho, mais à un adjectif près, parce que nos points de vue ne sont pas les mêmes, l’idée de « révolution » comptant ici plus dans la discussion que l’examen de l’exemple français, qui reste évidemment la référence.

 ________

         Table des matières

  • La Révolution toujours actuelle                                                             
  • 1- Révolution                                                                                  
  • Hommage à Samuel Paty ….   Blog Médiapart, 10 octobre 2020.
  • Que ceux qui invoquent la Révolution française restent modestes et prudents  Le Monde, 10 novembre 2020 ; L’Humanité quotidien, 14 juin 2019 ; Le Monde, 17-18 juillet 2016.
  • La Révolution conserve sa valeur d’usage Causeur, 5 mars 2010
  • La révolution française, un mort toujours vivant ? Politis, décembre 2016-janvier 2017
  • Quand la souveraineté du peuple était à l'ordre du jour Les Tribunes de l'Hétairie 6 février 2019
  • Les quatre révolutions françaises  Royaliste, 1043, 11-24 novembre 2013
  • Mais pourquoi sommes-nous toujours schizophrènes ? « Cercle des patriotes disparus », 10 septembre 2019
  • 2- Vendée et contre-révolution                                                     
  • Vendée : la guerre de deux cents ans  Le Monde, 16 février 1981
  • Autour du bicentenaire des massacres de Vendée  Le Monde, 29 juin 1993
  • Il y eut des crimes de guerre mais pas de projet génocidaire L’ Humanité quotidien, 29 janvier 2013
  • Guerre de Vendée, il n'est pas possible de parler de « génocide » L’ Obs, 26 novembre 2017
  • Faut-il que la République se repente des massacres en Vendée ?Marianne, 17-21 novembre 2012
  • A propos des « lois mémorielles »…    IHRF 23 janvier 2012
  • 3- Mémoires et Vérité(s)                                                                         
  • Pour vivre la concurrence des passés…  Blog Médiapart, 29 juillet 2020
  • Révolution et fake news, quelle vérité ?  Blog Médiapart, 30 avril 2018
  • Faut-il défendre (encore) la Révolution ?  Blog Médiapart, 13 février 2018
  • Pour une rue Robespierre, au nom de l’Histoire Blog Médiapart, 11 juin 2016
  • La Vendée, miroir de l’histoire de France Humanité Dimanche 12-18 décembre 2019
  • A propos du film de Pierre Schoeller, Un peuple et son roi    Blog Médiapart, 10 octobre 2018
  • La Révolution arc-en-ciel  Marianne, 14-21 mai 2021
  • 4- Respecter l’histoire                                                                           
  • De la nécessité de bien nommer les choses   L’Humanité Dimanche, 31 janvier-6 février 2019
  • Le renvoi à 1789 égare plus qu’il n’éclaire  Le Monde, 21 février 2011

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